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INTERVIEW DE YASMINA KHADRA Interpeller avec force
Propos recueillis par Emilie Valentin pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 09/10/2006
Yasmina Khadra est à nouveau sur le devant de la rentrée littéraire avec ‘Les Sirènes de Bagdad’ (éd. Julliard), un roman qui vient clore une trilogie commencée avec ‘Les Hirondelles de Kaboul’ et ‘L’Attentat’. Rencontre avec un écrivain qui, sous un nom de femme, est loin d’être un homme ordinaire.
Son vrai nom est Mohammed Moulessehoul. Il est à Paris pour peu de temps et il est très demandé. Il enchaîne les interviews pour la presse et la télévision alors que le jeûne du ramadan vient de commencer. "Hier, j’en ai fait seize à la suite", annonce-t-il sans se plaindre. C’est donc chez Julliard, dans le calme d’un bureau décoré des différentes éditions internationales de ses romans, et non dans le brouhaha d’un café enfumé, que nous l’avons rencontré. Interview feutrée.
Vous êtes passé de l’armée algérienne à la littérature, c’est peu commun. Pourriez-vous nous expliquer votre parcours ?
Je suis né poète. J’appartiens à une tribu de poètes qui a huit siècles d’existence dans le Sahara. Je ne suis pas tombé d’un arbre. J’appartiens à un arbre enraciné dans la tradition littéraire et intellectuelle. Mais mon père, au lieu d’être un poète, a choisi d’être un militaire. Il a mis tous ses enfants dans l’armée. Il m’a confié, quand j’avais neuf ans, à une institution militaire. J’étais l’aîné. Plus tard il a confié mes deux autres frères, l’un avait sept ans, l’autre cinq. Imaginez un soldat qui a cinq ans ! Il y a des vies qui sont comme ça. Le vrai combat est de leur survivre. Donc j’ai été soldat à l’âge de neuf ans, j’ai continué ma carrière de militaire par devoir envers mes parents et surtout parce que ma mère insistait. J’ai sacrifié vingt-cinq ans de ma vie pour ma mère. Et parallèlement à ma vie militaire, j’ai toujours écrit. J’ai commencé très jeune, quand j’étais cadet. A dix-sept ans j’avais fini mon premier recueil de nouvelles publiables. Mais en Algérie, entre écrire et publier… c’est la croix et la bannière. J’ai dû attendre huit ans pour voir mon manuscrit sur l’étal des librairies et j’ai continué. Ça n’a pas été facile en tant que soldat mais ça ne m’a pas dérangé. Pour moi, écrire c’était superbe. C’était mon rêve. La hiérarchie n’était pas tellement d’accord avec moi, elle a donc voulu me stopper, quand j’ai commencé à avoir un peu de notoriété.
Je commençais à être connu dans mon pays. Alors on m’a opposé un comité de censure. Pour le contourner, j’ai opté pour la clandestinité. Ça a duré onze ans. D’abord sous le pseudonyme du commissaire Llob, puis sous le pseudonyme de Yasmina Khadra, qui sont les prénoms de ma femme. C’est ça mon histoire. Plus tard, j’ai eu à choisir entre devenir général et devenir écrivain. Le choix s’est imposé de lui-même, j’ai choisi la littérature, j’avais fini mon temps dans l’armée. Mais pendant que j’étais encore dans l’armée, je commençais à être connu en Europe, j’étais déjà traduit dans dix langues (contre vingt-quatre maintenant, ndlr). Personne ne savait qui était Yasmina Khadra. Donc quand j’ai eu l’occasion de dire : "Voilà, c’est moi", je n’ai pas hésité une seconde. Ce n’était pas un jeu pour moi. Des gens ont pu penser que je les avais trompés, mais j’aimerais bien les imaginer à ma place. Les gens qui hésitent à cautionner mon histoire, je crois qu’ils n’auraient pas tenu une nuit, rien qu’en s’imaginant en train d’écrire ce que j’écrivais dans la réalité. Rien qu’en s’imaginant en train d’écrire ‘Morituri’ (le roman qui l’a révélé au grand public, ndlr), dans l’armée algérienne, je crois qu’au matin on les aurait trouvés morts de peur.
Et maintenant, avec votre nouveau roman, vous parlez de la guerre en Irak. Qu’est-ce que vous voulez transmettre en vous attaquant à un sujet aussi épineux ?
Dans ce roman, ce qui m’importait, c’était de montrer ce côté fantastique des Arabes, ce côté généreux, pacifique, que l’Occident ne voit pas. Je voulais bousculer les habitudes des gens, écarter les oeillères pour montrer un monde plus large et plus enrichissant qu’on ne le pense. Et il fallait trouver une histoire consistante, l’installer dans une actualité brûlante, parce qu’il faut faire des pieds et des mains pour intéresser un lecteur occidental quand on est algérien. Les gens ont besoin d’être interpellés avec force. Ce roman est un combat contre les stéréotypes, les a priori, les raccourcis, contre la paresse intellectuelle. J’ai écrit ce livre pour dire : "Non, le monde va bien, ce sont les hommes qui déconnent de temps en temps."
C’est ce qui arrive au héros des ‘Sirènes’ ?
Le héros du roman est un jeune qui ressemble à tous les jeunes du monde. La jeunesse africaine, américaine, asiatique, européenne, danse au rythme d’une même musique, je ne vois pas pourquoi elle ne peut pas avoir les mêmes ambitions ! Il est vrai qu’elle ne dispose pas partout des mêmes moyens et elle ne s’épanouit pas dans les mêmes conditions. Il y a des pays qui réunissent pas mal de commodités autour de la jeunesse, et d’autres qui l’ignorent. Mon personnage c’est quelqu’un qui a été surpris par la guerre, et qui n’a pas voulu prendre part à cette guerre. Il est allé à l’université pour être professeur de lettres. C’est déjà magnifique. Et puis d’un seul coup, la guerre est là, et l’université, avec tous ses rêves, part en fumée. Il retourne chez lui. Au fin fond du désert. L’Irak est en guerre, mais dans ce village-là, on n’entend que des échos, à peine audibles. Et il reste chez lui à grignoter ses petits rêves et à chercher à ne pas bousculer les uns ou les autres, jusqu’au jour où le malheur vient frapper à sa porte. D’abord il voit la méprise qui conduit à l’assassinat d’un simple d’esprit. Le deuxième choc, c’est lors du mariage, quand un missile tue des gens qui plus tôt étaient en train de danser et de rire. Malgré ces deux bavures atroces, il résiste encore à l’appel de la colère. Jusqu’au jour où on vient chez lui, dans sa maison, humilier son père sous ses yeux. Alors là ! Le sens de l’honneur est ce qu’il y a de plus important chez les Bédouins après la religion. Et un Bédouin qui a perdu son amour-propre meurt pour lui-même et pour les autres. Le seul moyen de ressusciter, c’est de venger l’offense. Et dans la tradition ancestrale, on ne peut venger l’offense qu’avec le sang. C’est la seule "lessive" capable de nettoyer l’amour-propre. C’est comme ça qu’il voit les choses. Les Bédouins considèrent qu’aucune justice ne peut leur rendre leur dignité si elle n’est pas exécutée par leurs propres mains.
L’intérêt du roman tient d’ailleurs en grande partie dans la façon dont un jeune homme lettré, éclairé, bascule en tentant de retrouver son amour-propre…
Il le fait à son corps défendant, il est même malheureux que cette histoire lui tombe sur la tête. Il est contraint de faire ce qu’il n’a peut-être jamais voulu faire. C’est incontournable pour lui.
Oui, mais ce qui est important, c’est qu’il est clairvoyant.
Oui, il est très lucide. On essaie de le manipuler mais il est déjà prêt. Je voulais montrer que ces gens-là ne sont pas fous. On entend dans les médias que les radicalistes sont des fous. Mais non, ce sont des gens lucides qui revendiquent des droits bien déterminés. Ils veulent être respectés et ne veulent plus voir l’impérialisme américain. Je ne suis pas en train de cautionner ces gens-là. Mais je ne les blâme pas non plus. Ce sont des gens qui ont des idéaux. Des gens lucides, qui savent ce qu’ils veulent et comment le réclamer, pas des tarés. Je trouve leur méthode de revendication brutale, injuste, mais leur discours doit être écouté.
Justement, on peut s’identifier facilement à votre héros. Il est allé à l’université, ne prend pas part à la guerre. Et avec un épisode comme celui lors duquel il retrouve sa soeur à Bagdad (elle lui apprend qu’elle vit avec un homme sans être mariée, il condamne son comportement, ndlr), vous montrez les limites de l’identification et nous rappelez que ce jeune homme a une perception du monde différente de la nôtre…
Ce ne sont pas des limites. Moi-même, je n’accepterais pas de voir ma soeur habiter avec un homme. Pourtant, je suis écrivain, je suis moderne. L’Europe a découvert qu’elle se porterait beaucoup mieux si elle pouvait se débarrasser de la morale. On peut faire ce qu’on veut. On peut se marier entre hommes, entre femmes, on peut même revendiquer le droit d’élever des enfants, il y a des affiches de nu partout. Vous pouvez vivre avec ça. Mais nous, on n’a pas encore atteint ce degré d’émancipation. Et, tout à fait entre nous, on souhaiterait ne jamais l’atteindre. On préfère rester des gens avec des barrières. Nous avons besoin de limites pour essayer de résister aux tentations. Parce que pour nous, quand un homme bascule dans la liberté absolue, il n’est plus dans l’humanité mais dans l’animalité. Et nous sommes accrochés à notre conception du monde. La pudeur en fait partie, comme le respect de l’autre. Nous essayons d’éviter l’obscénité. Dans les pays arabes, en Algérie par exemple, il arrive parfois qu’on ne puisse pas suivre un débat intéressant à la télévision française parce que quelqu’un dit des grossièretés. On voit la famille s’éparpiller. Il n’est pas utile d’être grossier dans un débat. Nous, ça nous dérange.
Et pour revenir à cet épisode avec la soeur, je tiens à dire que je ne l’ai pas présentée comme une dépravée, mais comme une femme qui est libre et qui n’a pas le temps d’attendre un prétendant. Mon personnage lui demande si elle croit encore en Dieu et elle répond : "Moi je crois en ce que je fais." Donc c’est plus important pour elle que de croire en autre chose. Et je crois que la véritable foi, elle commence par soi-même. Si on n’a pas confiance en soi, si on n’a pas de respect, de considération, d’estime pour soi-même, on ne peut pas être un homme, même ordinaire.
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