mercredi 10 février

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Enfin classique ?

PORTRAIT D’IRENE NEMIROVSKY


Trois ans après la sortie inattendue de ‘Suite française’, la parution d’une biographie et la réédition de ses quatre premiers romans permettent de poursuivre la redécouverte de l’oeuvre d’Irène Némirovsky, 65 ans après sa mort à Auschwitz. De quoi l’élever, enfin, au rang de classique de la littérature française, reconnaissance aussi tardive que méritée.


9 octobre 1942, préfecture d’Autun. Par miracle, l’officier allemand décide d’épargner les deux fillettes. Le père, lui, n’échappera pas à la déportation qui le fera rejoindre sa femme. Auparavant, il a juste le temps de confier à ses filles un précieux colis : “Ne vous séparez jamais de cette valise, car elle contient le manuscrit de votre mère.” Bien des années plus tard, Denise, la plus âgée des petites, ouvre la valise et déchiffre à la loupe l’écriture de sa mère, minuscule à cause de la pénurie de papier. Enfin publié en 2004, ‘Suite française’ séduit un large public en France et à l’étranger, remporte le prix Renaudot, et remet au goût du jour un nom oublié de tous : Irène Némirovsky.

Lire la critique de ‘La Vie d’Irène Némirovsky’

Ecrivain prodige

A l’image du destin de ce roman, tout, dans sa vie, est exceptionnel. Née à Kiev en 1903, la jeune Irène affirme vite un goût pour l’écriture et, dès 13 ans, rédige des contes. Elevée par une institutrice française, fille d’un riche banquier, elle passe ses vacances soit à Paris soit sur la côte d’Azur, avec sa mère qui ne lui parle que la langue de Molière - ou plutôt de Huysmans et Maupassant, qu’elle dévore à l’adolescence. Et lorsque les rouges prennent le pouvoir et que la famille du banquier juif Némirovsky doit prendre le chemin de l’exil, c’est logiquement à Paris qu’elle échoue. A lire les souvenirs heureux et émus de ces voyages de jeunesse dans l’Hexagone, cet exode français sonne comme la confirmation d’un état de fait, tant Irène se rêvait Française - elle ne le sera pourtant jamais.

A Paris, elle parvient dès l’âge de 18 ans à faire publier des petits récits “enfantins et gais” dans des journaux parisiens. Elle grandit, se marie avec un certain Michel Epstein, tombe enceinte, mais ne cesse d’écrire, peaufine son style, et approfondit l’histoire de ce vieil homme d’affaire juif qui fera sans doute le sujet d’un premier vrai roman. L’écrivain développe sa technique, travaille la “vie antérieure” de ses personnages. (2) Elle recommence sans cesse son roman pour finalement trouver cette plume ciselée, cynique, cruelle et hargneuse, capable de décrire les sentiments avec une finesse et une justesse remarquables. Le style Némirovsky. Une fois le manuscrit envoyé à Grasset, la légende naît. Subjugué, l’éditeur se met à en rechercher l’auteur : pour que son potentiel échec reste discret, l’auteur de ce texte sans nom n’a pas laissé d’adresse. Les semaines passent, Irène ne se manifeste pas. Pour cause : elle est en train d’accoucher de son premier enfant. La presse s’empare de l’affaire, Bernard Grasset fait passer une annonce dans le journal. Quand il voit finalement se présenter une jeune mère de 26 ans, juive de surcroît, alors que l’on avait parié sur un vieil écrivain aigri, voire antisémite, il comprend qu’il a touché le gros lot.

Lire la critique de ‘David Golder’

L’histoire de ce vieux requin de la finance flanqué d’une femme uniquement intéressée par son argent et d’une fille pourrie jusqu’à la moelle choque, marque, fascine. Soutenu par une écriture magnifique et parfaitement maîtrisée, portant en elle une noirceur et une trivialité ahurissantes, ‘David Golder’ impressionne critiques et lecteurs. La justesse des personnages mis en scène par l’écrivain est décuplée par leur profondeur autobiographique : “Les jeunes femmes françaises n’ont pas habituellement l’expérience humaine que les circonstances (…) m’ont permis d’acquérir : milieu de la haute finance israélite avec tous les drames, les ruines, les catastrophes qui s’y produisent régulièrement, voyages, révolutions…” (2) Alors qu’elle épargne son père, Irène profite de ‘David Golder’ pour s’attaquer ouvertement à sa mère. Jouisseuse, superficielle, égoïste, jalouse de sa fille, obsédée par la jeunesse et la richesse, maquillée à la truelle, multipliant les jeunes amants, Anna Némirovsky déteste cette fille qui la fait paraître plus vieille en grandissant. La rancoeur qu’entretient Irène à son égard est à l’origine de l’extraordinaire puissance du ‘Bal’ (1930), court roman écrit entre deux chapitres de ‘David Golder’, dans lequel la fille, impitoyable, ruine la vie de sa mère par vengeance. Toute l’oeuvre du prix Renaudot 2004 est hantée par ces mères odieuses, ces femmes à la mentalité de charognard inspirées d’Anna Némirovsky.


Française, Russe et juive

Dans leur biographie, Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt insistent pour faire d’Irène Némirovsky un écrivain français. Un point de vue réducteur à la lecture de l’oeuvre de cet auteur à l’identité plurielle, évidemment française, mais aussi russe et juive. Certes, depuis son enfance, du fait de son éducation, Némirovsky s’exprime en français, à l’oral comme à l’écrit. Sa maîtrise de la langue est parfaite, si bien que même lorsqu’elle réalise des ouvrages alimentaires, son écriture prodigieuse la sauve du banal. Même si ‘Le Portrait de Dorian Gray’ reste son roman favori, ses lectures sont avant tout françaises. Mais c’est bien le ton slave de ses écrits qui crée toute l’originalité et la personnalité de son oeuvre. Au journaliste qui, en 1930, l’interroge sur ses goûts, elle répond d’ailleurs : “Les grands Russes : Tolstoï, Dostoïevsky. Parmi les vôtres : Racine, Chateaubriand, Mérimée, Proust (…).” (1) Les Russes d’abord. Quant aux Français, ce sont “les vôtres”, pas les siens.

De fait, l’Ukraine de son enfance ou la Russie servent souvent de toile de fond à ses intrigues. Parmi les quatre ouvrages réédités par Grasset en cette rentrée 2007, trois s’y réfèrent clairement. ‘Les Mouches d’automne’ (1931) narre la mélancolie de ces immigrés russes errants qui débarquent à Paris en tentant de refaire leur vie. Nostalgique, ce petit récit subjugue par sa faculté à retranscrire le mal du pays, le déracinement et la perte de soi, mettant en scène des personnages qui font écho à Tchekhov et sa ‘Cerisaie’ . Deux ans plus tard, c’est ‘L’Affaire Courilof’ et ses aventures d’un terroriste chargé de tuer un ministre du Tsar. A cela s’ajoute ‘David Golder’, dont le personnage éponyme né en Ukraine, mourra en Ukraine. Si Irène Némirovsky sait se concentrer sur la France, et livrer, avec ‘Suite française’, le tableau d’un pays en décomposition vécu de l’intérieur, sa nostalgie ukrainienne et les couleurs du monde slave restent prégnantes dans son univers littéraire.

Française ou Russe, dans les deux cas, Némirovsky reste juive. Sa description de David Golder, proche des clichés de l’antisémitisme des années 1930, lui vaut d’être taxée d’antisémite par certains - ou d’écrivain perspicace par les antisémites ! Evidemment, Irène Némirovsky nie cette accusation : elle décrit ceux qu’elle a observés petite, ces juifs méprisés, brimés, assassinés même, dans l’Ukraine tsariste où ils servaient de boucs émissaires. Contraints à vivre de l’usure pour survivre, même si cela les rend encore plus impopulaires, ils sont obligés d’être plus durs, plus orgueilleux, plus ambitieux que les autres pour réussir, quittes à se comporter comme dans les caricatures antisémites. Parti de rien, David Golder ne doit sa réussite qu’à sa force de caractère impitoyable, qui l’a fait devenir la caricature du juif radin, boursicoteur et sans coeur. Ce n’est pas non plus un hasard si, dans ‘Le Bal’, le couple de juifs se nomme Kampf, soit “combat” allemand, comme pour rappeler la difficulté à s’élever de leur condition initiale. Etre juif, pour Némirovsky, c’est faire partie d’un monde persécuté. “Que dirait François Mauriac si tous les bourgeois des Landes, dressés soudain contre lui, lui reprochaient de les avoir peints sous des couleurs si violentes ? (…) Pourquoi les israélites français veulent-ils se retrouver dans ‘David Golder’ ? La disproportion est la même.” (3)


Enfin classique ?

Dans les années 1930, depuis le choc ‘David Golder’, adapté au théâtre puis au tout neuf cinéma parlant, traduit dans toute l’Europe et même au Japon, Irène Némirovsky fait partie des écrivains qui comptent. Elle tient la comparaison avec Mauriac ou Morand, les plus belles plumes de l’époque, toujours lues aujourd’hui. ‘Suite française’ dénote, en plus de ses qualités littéraires, une acuité exceptionnelle pour être capable d’écrire la déliquescence d’une nation quasiment en direct, travaillant “sur la lave brûlante”. Un courage certain aussi : aucun écrivain n’a osé se pencher comme elle sur cette période ignoble. Des qualités déjà soupçonnées dans ‘David Golder’ ou ‘Les Mouches d’automne’, qui auraient dû faire d’elle un classique. Pourtant, jusqu’en 2004, son nom avait disparu des dictionnaires.

Juive dans les années de l’antisémitisme le plus violent, immigrée ukrainienne lorsque la peur du rouge mène les gouvernements au fascisme, femme dans un monde d’hommes, Irène Némirovsky détonne dans le monde littéraire de l’entre-deux-guerres. La dernière partie de ‘La Vie d’Irène Némirovsky’, intitulée ‘Plus fort que le dégoût’, raconte comment le gratin littéraire et politique fit la sourde oreille lorsque l’étau commença à se rapprocher. Posée dès 1935, sa demande de nationalité française, qui aurait pu la sauver, n’aboutit jamais. Son arrestation survient, sur dénonciation. La lutte de son mari, seul à se débattre pour la retrouver, qui ne parvint qu’à être arrêté à son tour. Si bien qu’Irène comprit, en mars 1942, que ces Français qu’elle aimait tant et à qui elle pardonnait tout avec bienveillance l’avaient abandonnée. Elle nota dans son journal cette équation terrible : “Haine + Mépris = mars 1942”. (4) Dans les limbes de la littérature pendant 60 ans, la petite immigrée juive avalée par la période la plus sombre du XXe siècle a pris sa revanche grâce à une valise contenant des milliers de lignes noircies, et semble en passe de devenir le classique qu’elle aurait dû être depuis longtemps. Après la claque du sidérant ‘Suite française’, la redécouverte de ‘David Golder’, du ‘Bal’ ou des ‘Mouches d’automne’ montre l’étendue d’un talent inestimable, d’une fraîcheur et d’une audace intactes. Mieux vaut tard que jamais.


(1) Interview reproduite en annexe de la biographie d’Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, ‘La Vie d’Irène Némirovsky’, qui vient de paraître chez Grasset-Denoël.
(2) Cité dans ‘La Vie d’Irène Némirovsky’, page 179. Cette méthode lui permet de savoir “comment ils
(ses personnages, ndlr) se comporteront, non pas seulement dans le cas du livre mais dans tous les cas de la vie”.
(3) Ibid., page 189.
(4) Ibid., page 399.


Mikaël Demets pour Evene.fr - Octobre 2007


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