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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE JEAN-BERNARD POUY Faire durer le plaisir
Propos recueillis par Mikaël Demets et Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Juin 2006 - Le 01/06/2006
Prolifique auteur de romans noirs, Jean-Bernard Pouy s'est lancé un nouveau défi : ressusciter la prestigieuse et populaire Série noire. Défi réussi puisque deux nouveaux tomes de la collection Suite noire - dont le sien 'Le Petit Bluff de l'alcootest' - sortent pour la rentrée littéraire 2006.
Fier de nous faire admirer les trois premiers romans tous beaux tous chauds des toutes nouvelles éditions La Branche, Jean-Bernard Pouy, cheveux hirsutes et cigarette au bec, s'installe confortablement dans un vieux canapé en cuir pour répondre à nos questions. Avec, comme leitmotiv, le plaisir.
La Série noire de Gallimard existe toujours, pourtant vous créez cette Suite noire. L'ancienne ne vous plaisait plus ? Vous ne vous y retrouviez plus ?
C'est comme si tout à coup on vendait des camemberts dans une boîte en plastique. Tout le monde gueulerait : le camembert c'est dans sa boîte en bois, avec sa belle étiquette dessus ! La Série noire c'était un look général, qui rappelait le livre de poche, qui rappelait l'histoire de l'édition - des choses d'assez mauvaise réputation, "à ne pas lire la nuit", comme on disait. C'était une collection à bas prix et qui ne proposait que des inédits, ce qui est assez unique. Petit à petit ça a changé. Les livres ont d'abord augmenté en hauteur, ce qui a fait hurler les vrais collectionneurs qui s'étaient fait construire une bibliothèque à la taille des bouquins. Evidemment, le prix a augmenté avec. Aujourd'hui, elle passe carrément au grand format, tant au niveau du prix que de la taille. Cette augmentation générale fait que le contenu du bouquin n'est plus le même non plus : le désir de littérature hard-boiled, rapide, en prise avec son temps, n'existe plus. A 25 euros, on ne considère plus le lecteur de la même manière. Ce n'est plus le bouquin qu'on emmène dans le train pour le lire rapidement. Alors oui, la Série noire existe toujours, mais la Série noire qui est devenue célèbre, qui a quand même duré 60 ans, qui est plus ancienne que le livre de poche, je la considère comme disparue.
Vous voulez donc lui redonner vie ?
On ne fête pas sa disparition, on fait un hommage à cette vieille dame, cette entreprise éditoriale qui rassemble tout le monde : des intellectuels, des amateurs de polar, des collectionneurs, des gens qui prennent ça au hasard... Donc c'est dommage qu'elle disparaisse sans trace. On n'est pas là pour pleurer mais on continue à notre manière. Ca durera ce que ça durera, mais on essaye de faire durer ce sevrage. Un peu comme ces clopes qu'on se permet après le repas alors qu'on a arrêté de fumer. C'est vraiment un plaisir, il n'y a pas de calcul. Le plaisir de faire durer cette collection, le plaisir de l'objet cartonné, le plaisir de travailler avec les copains...
C'est pour ça aussi que vous avez souhaité revenir au format d'origine...
Le cartonné n'existe plus, il a été remplacé par les photos, les dessins, les publicités, les photos des auteurs, les quatrièmes de couverture... Nous, on revient à la pureté du début, même si le cartonné est cher. Une pureté qui n'a pas été amenée par n'importe qui : Picasso, Prévert et Queneau. Ils étaient tous les trois bourrés dans un café, ils ont décidé d'appeler ça Série noire, Picasso a tracé le dessin noir et jaune. Simone Gallimard l'a récupéré et l'a refait. On y a inclus des traductions populaires, du n'importe quoi : Boris Vian qui traduit 'La Dame du lac' de Raymond Chandler, c'est génial, c'est du Boris Vian, mais c'est absolument n'importe quoi par rapport au texte original.
Pour l'occasion vous avez convoqué tous les anciens de la Série noire ?
Tous les auteurs français qui y ont écrit, oui. Ce n'est pas du tout pour rejeter les autres. Mais, pour moi le premier, et pour ceux que je connais - c'est-à-dire un bon paquet - c'était une espèce de gloire d'y publier un bouquin. Et ça, certains l'ont oublié aujourd'hui. Quand on leur rappelle leur joie, leur fierté, ils reviennent. Il y a des prix Goncourt parmi eux : Jean Vautrin ou Jacques-Pierre Amette qui s'appelait alors Paul Clément. Et après on passera aux étrangers, comme Paul Auster, qui signe Paul Benjamin pour le polar. Pour l'instant on s'en tient aux Français, la traduction serait trop lourde, trop chère.
Tous ont accepté ?
Parmi les 20 premiers que j'ai contactés, tous ont dit oui tout de suite. Certains ont refusé, mais en insistant, au bout de quelques bières, ils disent oui. C'est un milieu assez resserré, ils n'osent pas me dire non, sinon il savent que je suis une langue de vipère et que je le crierai sur les toits. Certains m'ont dit oui en espérant que ça se casse la gueule. Mais j'ai gardé les lettres dans lesquelles ils me disent oui ! J'ai les preuves ! D'autres n'ont pas répondu : Jacques-Pierre Amette, Daniel Picouly... Mais lui je l'ai chauffé devant témoins au Salon du livre, donc ça devrait aller. Ils se méfient de moi - et ils ont raison - mais quand ils vont voir que les trois premiers romans sont sortis, ils vont comprendre que c'est sérieux, que l'objet est beau, du coup ça va aller vite... En septembre ma vie risque de devenir un enfer...
Quel est le cahier des charges pour écrire dans Suite noire ?
La taille d'abord, un récit rapide, du type novella. Sinon, les auteurs font ce qu'ils savent faire. Le format est court, c'est une contrainte : il faut forcément des romans plus crus, plus durs, voire trash. Ils le deviennent obligatoirement en écrivant dans ce format. Certains auteurs sont embêtés, d'autres aiment. Cela crée des romans avec peu de psychologie, du récit pur, rapide, avec en général un thème et un seul, on n'a pas le temps d'en traiter plus. Des récits ciselés comme j'aime.
La dimension sociale est également toujours présente dans les récits. C'est une demande ou les auteurs le font-ils naturellement ?
C'est le polar, une des thématiques du polar. C'est un roman réaliste, avec des rappels à l'histoire immédiate - comme le fait souvent Daeninckx. Il y a un rapport au réel, pas de l'ordre de l'enquête ou d'un journalisme adapté à la fiction, mais de l'ordre du constat. Ce que fait Villard lorsqu'il fait le constat d'une vie parisienne de déclassés : Pigalle, les Halles, le crack... Raynal est lui très chandlerien : des enquêtes, un détective, toujours un peu le même. Une histoire de magouille à Nice comme celles dont on parlait beaucoup il y a quelques années, et dont on peut reparler demain. Ils sont tous très ancrés dans l'actualité. Ca passe aussi par le décor, toujours constitué de lieux très précis. L'aspect social est un élément qui vient naturellement, je n'ai pas besoin de leur dire.
Sont annoncés pour la rentrée dans la collection Demure, Prudon, Topin, Oppel... et vous. Un mot sur votre ouvrage ?
Il est achevé. C'est l'histoire d'un correspondant de la presse quotidienne régionale, l'un de ces volontaires qui, souvent, écrivent absolument n'importe quoi. Non pas dans le fond, mais ils sont pris par l'écriture et ont une plume hallucinante. Donc c'est l'histoire d'un mec comme ça, en plus vieux rocker, du genre qui s'est arrêté à Elvis. Il est persuadé de tenir une piste que personne n'a, et il va la suivre. Ca se passe en Bretagne, avec des histoires de satanistes, dans une ambiance un peu rock'n'roll.
Quel regard porte le directeur de collection et écrivain sur le polar actuel ?
Je ne porte pas de regard en tant que directeur de collection parce que je suis atypique, je ne fais que ce qui me plaît, à condition de trouver quelqu'un pour m'appuyer, quelqu'un susceptible de se ruiner dans les 6 mois. Là j'en ai trouvé un, que j'ai ruiné, et je viens d'en trouver un autre. J'ai des idées, plus ou moins idiotes, et j'essaye de les réaliser. Pour en revenir au polar, je trouve qu'il est devenu à la fois une tarte à la crème et un genre tellement étendu, tellement vaste, qu'il est difficile d'en parler. Il englobe le roman policier, que personnellement je ne pratique pas et que je n'aime pas lire, les romans d'énigmes, que je ne lis plus, les thrillers avec des tueurs en série et toutes leurs pathologies, que je ne lis jamais parce que ça me fait peur, etc. Moi je ne lis que du roman noir qui, lui, ne devient rien. On a tous oeuvré pour que cette littérature populaire, quelquefois considérée comme une sous-littérature, soit reconnue. Résultat : c'est le roman policier qui s'en est sorti. Et parmi le roman policier, les moins réalistes, les plus mal écrits. On sait très bien que 'L'Etranger' de Camus est un roman noir, que 'Crimes et châtiments' est un policier. Les genres sont flous, ce qui ressort ce sont les écritures, les auteurs, les styles.
Cette littérature populaire a donc disparu.
Cette disparition est un drame. On l'a vu avec 'Le Poulpe' : la série a fait un malheur en lycée professionnel, en lycée technique. Ils n'avaient pas l'habitude de lire des romans, et là, tout à coup, ça parlait comme eux, d'histoires de leur temps. On essaie de protéger cet effet immédiat de la littérature. Littérature populaire ne signifie pas littérature lue par le peuple, c'est une littérature qui se doit de fournir en premier lieu une lecture pour le plus grand nombre de gens possible. S'il y a des clés, des références, des choses qui peuvent échapper aux lecteurs, ça passe après. Elles ne doivent pas empêcher la lecture à celui qui ne connaît pas les classiques ou le genre. Le succès de Houellebecq vient de là : c'est facile à lire. Après tu peux faire toutes les analyses que tu veux, interpréter, critiquer l'idéologie, mais après seulement. J'ai un côté militant là-dedans. Ce n'est pas un hasard si les auteurs de polar sont souvent des anciens soixante-huitards. D'où l'aspect social que l'on évoquait.
Mon rêve serait de relancer les feuilletons. Je compte sur Internet pour ça. C'est le lieu idéal pour faire revivre le feuilleton, un feuilleton moderne, actuel. Et une fois que le récit est paru, on le sort dans des petits formats à 1 ou 2 euros, faits en papier recyclé, pas cher, comme dans les années 1930. Et à partir de là ça pourrait peut-être à nouveau intéresser les journaux...
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01/02/2012 09h40 Une merveille. Juste, émouvant pognant.. On souffre avec le "héros" on aime et on déteste cette femme qui nous fait tant de mal....
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