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Jérôme Ferrari à la croisée des mondes
Propos recueillis par François Aubel - Le 02/11/2012
Prix Goncourt à 44 ans et invité à Saint Malo pour le festival Étonnants Voyageurs, le romancier corse se place dans « Le sermon sur la chute de Rome » (éd. Actes Sud) sous les auspices de Saint Augustin pour regarder les hommes tomber. Un projet littéraire ambitieux qu’il détaillait en 2012 pour Evene.
Comme souvent chez Ferrari, tout finit mal. Pourquoi faudrait-il que cela se termine bien ?, répond-t-il comme pour signaler qu’à l’heure où les romans à thèse ou pis, à morale, ont le vent en poupe, il bâtit une œuvre romanesque en dehors des modes. Une œuvre profonde et exigeante qui a trouvé dans le jury du Prix Goncourt deux avocats éloquents, Régis Debray et Bernard Pivot. Tous deux ont apprécié sa « qualité d'écriture et la densité d'un livre, superbe parabole sur le monde contemporain. Un livre qui fait écho à notre aventure collective » (Debray). Son cinquième roman publié chez Actes Sud, celui avec lequel il trouve enfin une reconnaissance méritée, Le sermon sur la chute de Rome, pourrait raconter en effet l’histoire banale et tragique d’une famille corse sur laquelle, du grand-père Marcel Antonetti à son petit-fils Matthieu, pèse une malédiction. Mais son projet s’avère bien plus ambitieux que le simple procès verbal d’une descente aux enfers, qu’une soumission familiale à l’inéluctable fatum. En se plaçant sous la tutelle de saint Augustin et plus précisément sous l’empire d’une phrase de son Sermon sur la chute de Rome, il donne une dimension universelle à cette chute. Chez lui, du côté de Propriano, dont sa famille est originaire, le monde naît, grandit et meurt aussi. C’est la grande affaire de Ferrari, le mystère que chacun de ses livres cherche à élucider : de quoi se nourrissent et comment pourrissent nos mondes, aussi réduits puissent-ils paraître. De l’univers clos d’un bar de village, l’écrivain suit la géométrie variable de l’âme humaine, jusqu’à sa mise à sac. Jusqu’à ce que le nœud coulant de sa phrase ample vienne asphyxier les rêves d’une vie meilleure. En bon professeur de philosophie, il jongle à merveille avec ce concept de « monde » pour nous offrir le meilleur des spectacles de fiction de cette rentrée littéraire.
Vous venez de décrocher le Goncourt et étes encore en course pour le prix Interallié, vous étiez aussi en lice pour Femina, comment avez-vous accueilli ce plébiscite ?
Je n’y crois pas. Je vais vous dire, je suis heureux d'avoir vécu cela au moins une fois dans ma vie parce que si l’on me l’avait raconté, je ne l’aurai pas cru. Croyez-moi, je vais le fêter longuement. Et plusieurs fois. Ce qui se passe aujourd'hui, je ne m'y attendais pas. Pas du tout, même. Je pensais que le retour à la ruralité comme thème de roman allait m'être fatal. Déjà pour le précédent, Là où j'ai laissé mon âme, cela m'avait fait plaisir de ne pas passer dans le siphon de la rentrée littéraire. Mais là, aujourd'hui, il serait obscène de dire que je ne suis pas heureux. J'avais assez bien supporté l'échec. Balco Atlantico, mon deuxième roman paru chez Actes Sud, est passé complètement inaperçu. Cela me permet de relativiser un peu mieux peut-être.
Tout juste nommé professeur de philosophie et conseiller pédagogique au lycée français d'Abou Dhabi, cette distance vous a paru salutaire avec le landerneau des lettres ?
C'est très bien d'être là-bas en effet. Si j'étais à Paris ou même à Ajaccio, je pense que j'aurais plus de mal à juguler mes tendances à l'obsession. Je m'installe dans un nouveau travail, dans une nouvelle vie, cela fait des préoccupations un peu saines.
Vous avez déclaré à plusieurs reprises être très fier d'être retenu en même temps que Patrick Deville, auteur de Peste et choléra... Cela s'est d'ailleurs joué à très peu, vous avez eu une voix de plus que lui (5 contre 4)...
Oui, j'en étais très fier. Parce que l'idée même de compétition me fait fuir. Je ne vois pas les autres romanciers comme des concurrents que je devrais battre dans une dernière ligne droite en m'arrachant. Ensuite, humainement, j'ai beaucoup de respect pour Patrick Deville. Et surtout, ce n'est quand même pas n'importe quoi comme écrivain. Je n'ai pas encore lu son dernier roman, mais je sais que je ne serai pas déçu car son précédent, Kamputchéa, était un grand bouquin.
Est-ce que vous vous retrouvez sur des thématiques, sur un certain pessimisme ?

Il y a des dispositifs esthétiques qui m'ont beaucoup touché dans Kamputchéa, notamment la mise en place des slogans d’Angkar dans le texte. Sur le pessimisme, je me sens pas très au clair, car je ne crois pas l'être. Et puis, bien heureusement, je n'ai pas besoin de retrouver des choses qui me ressemblent chez des écrivains pour les aimer.
Pour Où j'ai laissé mon âme, le point de départ était le documentaire de Patrick Rotman sur la torture en Algérie, « l'Ennemi intime », ici c'était quoi ?
Une citation du sermon de saint Augustin. Je m'étais acheté La Cité de Dieu dans la Pléiade et dans l'introduction, il y avait cette citation : « Le Monde est comme un homme, qui naît, qui grandit et qui meurt. » J'ai trouvé cela très beau. La naissance du projet, c'est cela. Saint Augustin n'est pas une pièce rapportée du roman, il en est l'initiateur.
Vous disiez être incapable d’écrire un roman si vous ne disposiez pas de quelque chose de radicalement nouveau par rapport au précédent...
Radicalement, non. Je ne vais pas changer mes obsessions. Mais je veux qu'il y ait dans la forme littéraire du roman quelque chose qui me permette de trouver une nouvelle déclinaison de mes obsessions. Celles-ci d'ailleurs ne sont pas toutes conscientes. Cette histoire de monde qui meurt, c'est là depuis mes tous mes premiers romans en fait. Et je ne m'en suis aperçu que récemment. Sur les formes, je me sentais enfermer dans le récit à la deuxième personne, du singulier ou du pluriel, et il a fallu que je fasse un effort pour m'en extraire pour passer à la troisième personne. J'avais peur d'appliquer un schéma, de me parodier. Je suppose que l'on reconnaît que c'est la même personne qui a écrit Où j'ai laissé mon âme et Le sermon, mais ces différences me sont nécessaires. Ensuite, le projet de forme dans Le sermon sur la chute de Rome qui est un peu invisible mais très important à mes yeux, c'est que je voulais que le roman instaure une chronologie qui était la sienne et qui n'avait rien à voir avec la chronologie des événements décrits dedans. J'ai écrit le roman absolument dans l'ordre où il est lu et chaque fin de chapitre appelle le début du suivant. Un rappel pas très visible mais constamment là, qui permette que cela s'enchaîne en dehors de la chronologie des événements dont je parle. Pour constituer une trame afin d’y fixer les différents fils narratifs.
On a le sentiment que depuis Dans le secret, votre premier roman publié chez Actes Sud, cette notion même d' « ennemi intime » vous tarabuste. Elle traverse tous vos livres…
Oui, c'est très juste. Je n'y pensais pas. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai été touché par le film de Rotman. Parce qu'il parle de l'ennemi que l'on est à soi-même, l'ennemi qui est proche. On retrouve cet ennemi intime dans tous mes romans, et dans tous, sans que cela soit conscient aussi, on retrouve des rapports d'amitié et d'amour qui sont tous extrêmement ambivalents. Que ce soit dans Le Secret entre les deux frères, ou ici dans Le sermon, entre Matthieu et Libéro, les deux héros qui reprennent le bar en Corse.
Degorce, antihéros de Là où j'ai laissé mon âme, votre précédent roman, apparaît dans Le Sermon. Était-ce aussi une manière de montrer une cohérence dans votre travail romanesque ? Avez-vous songé, très tôt, à lui donner un rôle ici, celui du beau-frère et surtout du modèle de Marcel, le grand-père de Matthieu ?
En fait, c'est Marcel Antonetti, le grand-père de Matthieu, que j'ai mis exprès dans Où j'ai laissé mon âme, parce que je savais qu’il allait être le personnage principal du Sermon. J’ai posé des jalons pour le roman d’après, je savais qu’il était hypocondriaque, qu’il était en Afrique et j’ai beaucoup creusé la famille du capitaine Degorce car je savais que j’allais la réutiliser. Il y a une histoire de monde encore là-dedans. Je me construis un monde romanesque cohérent. Qu’il réponde à une logique.
En postface, vous signalez l'influence de votre grand oncle Antoine Vespérini à qui vous dédiez votre roman. Peut-on dire qu'il y a du Marcel Antonetti, votre héros, en lui ?
Mon grand oncle, il a l’impression que j’ai fait un roman sur lui alors qu’il a jamais mis les pieds en Afrique de sa vie. Mais je lui ai absolument pillé toute son enfance et sa seconde guerre mondiale.
Et cette façon de passer à côté des événements importants aussi…
Non, non, je l’ai rajouté au personnage parce que je traite le matériau de la biographie des autres exactement de la même manière que je traite mon propre matériau autobiographique. Je le travaille, le transforme et l’éloigne. J’avais peur en lui faisant lire le roman qu’il croit que j’avais vraiment une drôle d’image de lui, une espèce de vieux con insupportable. Alors, que pas du tout, il ne l’a pas pris comme cela. J’ai pris des éléments de sa vie et d’autres de sa génération. Mais le périple que je raconte, il l’a vraiment fait. Il a été mobilisé à la libération de la Corse en 1943 et il a été envoyé en Tunisie. À Tunis, on lui apprend qu’il est affecté à Casablanca. Ce qui est quand même de la gestion des ressources humaines de première catégorie. Et au Maroc, il devait être formé sur des pièces d’artillerie américaine qui ne sont jamais arrivées. Donc, ils ont glandé là-bas avant de rentrer en novembre 1944. Et il m’a dit que durant la guerre, il avait entendu en tout et pour tout un obus explosé. Un Allemand énervé, peut-être ? Je ne me suis pas renseigné si c’était vrai. C’était trop. Comme l’on dit en Italie, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.
La photo que vous décrivez dans le roman, image centrale et capitale d’une famille corse, a existé ?
Non pas exactement telle quelle. Presque. (Jérôme Ferrari dégaine son iPhone et montre une photo de famille avec trois enfants l’air effrayé autour de leur mère). Cette photo, je ne l’avais pas vue depuis quinze ans et elle était chez mon grand oncle et je l’ai récupérée ensuite. C’est la plus vieille photo de famille chez nous. Elle date de 1916.
Comme dans le roman, l’oncle Vesperini n’est pas là…
Non, il est né en 1919. L’idée que la photographie pourrait être celle de l’absence, je l’ai eu en voyant cette photo. D’ailleurs, si vous regardez bien, les enfants font une tête pas possible. Il y a quelque chose qui leur fait très peur, mais je ne sais pas quoi. Cela lui donne une dimension tragique.
Et comme dans le roman, c’est une photo de famille sans père de famille…
Oui, surtout j’ai l’impression que c’est une photo qui voit la mort en face.
Entre Marcel et Mathieu, il y a trois générations, mais la génération intermédiaire, celle de nos parents, des baby-boomers, est absente, sacrifiée par la fiction. Pourquoi l'effacer ainsi ?
Parce qu’elle me paraît moins intéressante d’un point de vue fictionnel. Je suis né en 68, mais comme je suis un enfant un peu tardif, mais grands-parents sont tous nés en 1900. Et ce qu’a pu vivre cette génération, cela m’a toujours fasciné. Parce qu’ils sortent vraiment d’un monde, en Corse, qui n’a pas bougé pendant 400 ans. Et dans la période de leur vie, des mondes, ils en voient défiler douze. Ils naissent vraiment au Moyen Âge. Ma grand-mère, quand elle a vu passer pour la première fois un homme traverser le village en vélo, elle a cru qu’il volait parce qu’il avait les pans de la veste qui flottait derrière lui. Mon grand-père est né à Zilia, à 40 kilomètres d’Ajaccio, et il a vu pour la première fois la mer à 17 ans, le jour où il s’est engagé. Et, une semaine après, il était à Dakar. On ne se rend pas compte du bouleversement que cela peut provoquer.
La structure de vos deux précédents romans était plus frontale, plus directe. Certaines critiques ont vu un plaquage du sermon de saint Augustin sur le récit et la narration contemporaine. Comment cela vous a fait réagir ?
C’est le genre de critique qui ne me dérange absolument pas. Je la trouve totalement recevable. Cela va paraître bizarre, mais je fais une analogie avec la correction de copies. Quand on corrige des copies, tout le monde est d’accord sur le contenu. On l’est moins en revanche sur l’évaluation du contenu. C’est cela la question, que je perçoive la raison de la juxtaposition et que cela paraisse plaqué pour d’autres. Saint Augustin était là au départ. La vie du bar du village serait différente si elle n’était pas sous l’horizon du sermon d’Hippone. C’est le projet même du livre, son moteur.
On a pu vous reprocher aussi une certaine « grandiloquence », notamment dans la comparaison entre l’empire romain et un bar de Corse…
Oui, j’ai lu cette critique. Mais il ne s’agit pas d’élever la vie humaine ou le bar de Corse au niveau de l’Empire. Augustin, c’est le contraire. Il est train de dire qu’il descend l’empire romain au niveau des toutes petites choses. C’est cela l’idée intéressante selon moi. C’est l’absence de grandeur. Ce n’est pas de donner de la grandeur à ce qui n’en a pas. C’est de montrer la petitesse de ce qui est grand. La phrase, c’est : « le monde est comme un homme. » En quelque sorte, il dit que l’on s’effare de la chute de Rome alors que ce n’est pas grand-chose par rapport à ce qui nous intéresse, nous, les chrétiens, l’éternité, etc. Je me sers de cela comme d’un cadre esthétique.
Mais cela va plus loin encore, cela transparaît aussi dans l’absence de psychologie chez vos personnages…
Oui, tout en découle. C’est pour cela qu’il y a trois phases. Un monde qui naît, grandit et meurt. On prend plusieurs focales pour l’observer. Jusqu’à l’intérieur des hommes. Marcel est hypocondriaque à cause de cela, parce qu’il vit son corps comme un monde dangereux, barbare, avec plein de coins assiégés. C’est ce qui donne sens à la narration, ce qui fait que c’est autre chose qu’une simple histoire de bar. Quand la reprise du café foire, j’en parle comme si c’était une punition divine. Tout est fait à travers ce filtre.
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