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INTERVIEW DE JOE SACCO Le poids des mots, le choc des dessins

Propos recueillis par Mikaël Demets. Merci à Thomas Chouanière. - Le 26/01/2010

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INTERVIEW DE JOE SACCO

Présent dans la compétition officielle avec son 'Gaza 1956', Joe Sacco représente une frange peu connue de la bande dessinée, celle du grand reportage. Né à Malte, cet auteur américain raconte les massacres de Khan Younis et de Rafah comme peu de journalistes peuvent ou savent encore le faire. Un précieux travail de mémoire qui vient d'être récompensé par le prix France Info.

Il vient de finir un ouvrage sur les immigrés africains qui tentent d'entrer en Europe via l'île de Malte (d'où il est originaire), et repart bientôt en Inde, pour un nouveau reportage. En attendant, Joe Sacco est de passage en France pour évoquer son nouvel album, 'Gaza 1956', aux éditions Futuropolis, enquête sur un massacre méconnu de Palestiniens dans la bande de Gaza. Le précédent album qu'il avait réalisé sur le sujet, 'Palestine', est d'ailleurs conjointement réédité en monovolume chez Rackham. Cet admirateur de Robert Crumb et Seth explore toutes les possibilités de la bande dessinée, en montrant à quel point sa souplesse, son universalité et la richesse de ses tons en font l'outil idéal du grand reportage. Rencontre avec un auteur engagé, qui a choisi de dessiner pour raconter le monde.

Lire la critique de 'Gaza 1956'

Pourquoi vous focaliser sur un massacre de 1956 alors qu'il y en a eu tant d'autres depuis ?

J'ai trouvé, dans un document de l'ONU, quelques lignes se référant à cet événement. Un paragraphe très court, pour parler de l'exécution de 275 Palestiniens par l'armée israélienne dans la bande de Gaza, soit le plus important massacre de Palestiniens sur le territoire palestinien. Les informations étaient contradictoires, difficile de comprendre ce qui s'était réellement passé. En rencontrant des gens qui ont vécu cet épisode, on se rend compte que l'histoire de ces deux massacres - car en fait il y en a eu deux, au cours du mois de novembre 1956, dans les villes de Khan Younis et Rafah - s'intègre dans des histoires beaucoup plus larges, qui méritent d'être comprises pour comprendre pourquoi les gens sont devenus si aigris, si belliqueux, si frustrés.

Qu'est-ce qui naît lors de ces massacres de 1956 ?

J'ai rencontré un leader du Hamas, qui a depuis été assassiné, dont l'oncle a été tué lors de ce massacre de 1956 : pour lui, c'est le point de départ de son engagement palestinien. Cela montre à quel point un événement précis peut marquer un individu, et marquer une génération entière. En 1956, le conflit entre Israéliens et Palestiniens durait déjà depuis un moment. Surtout à partir de cette date fatidique de 1948, qui voit la création d'Israël. Il y a eu tellement d'incidents brutaux dans cette histoire que je trouvais intéressant d'en prendre un et de l'examiner attentivement. Mais mon livre est aussi sur le présent, car je montre aussi la frustration palpable des Palestiniens. J'ai choisi de me pencher sur un événement précis pour voir comme le microcosme pouvait, peut-être, expliquer le macrocosme.

Dans votre livre, on voit que les Palestiniens n'ont pas toujours bien compris pourquoi vous vous acharniez sur 1956 et non sur le présent. Avez-vous un instant douté du bien-fondé de votre enquête ?

Je comprends ces jeunes Palestiniens qui se demandaient pourquoi je m'occupais d'une histoire de 1956 au lieu de raconter ce qui leur arrivait. J'ai essayé de leur expliquer qu'aujourd'hui sera bientôt l'histoire, et qu'eux aussi seront, un jour, oubliés. Ce que j'essaie de montrer finalement, c'est la relation entre passé et présent, la continuation qui les lie, plutôt que de ne regarder que le passé. Une génération a souffert, la suivante en a souffert, la suivante a souffert : il n'y a aucune interruption dans la catastrophe qui touche les Palestiniens, voilà le vrai drame.

Entre votre voyage en Palestine pour votre précédent livre et celui-ci, qu'est-ce qui a changé ?

Le niveau de violence. Quand j'y suis allé la première fois, à la fin de la première Intifada, c'était une histoire de cailloux contre des balles. (1) La seconde est une histoire de missiles, de bombes, d'attaques kamikazes, de bombardements, d'hélicoptères de combat… Quinze ans plus tôt, je n'aurais jamais imaginé qu'on en arriverait là.

Et derrière les armes, l'atmosphère est restée la même ?

(c) Sacco/FuturopolisPlanche extraite de 'Gaza 1956', (c) Sacco/Futuropolis Dans le fond, oui : amertume, frustration et colère. Mais si la première Intifada était un soulèvement populaire chez les Palestiniens, la suivante est beaucoup plus militarisée, contrôlée directement par certains groupes. D'une certaine manière, elle est plus "professionnelle".

En vous lisant, on se rend compte à quel point la bande dessinée peut être un outil journalistique pertinent, souple et très efficace. A votre avis, quels sont les avantages de ce support ?

Dans la bande dessinée, par exemple, je peux utiliser beaucoup d'images qui montrent les camps de réfugiés : donc cette image est toujours là pour le lecteur, il la voit tout le temps, ce n'est pas la peine pour moi de la décrire, je peux concentrer mes mots sur autre chose. Par ailleurs, avec le dessin, tu peux toujours capturer le bon moment. Quand on pense aux photographies qui nous ont le plus marqué, par exemple ce Vietcong exécuté d'une balle dans la tête par un militaire, on remarque qu'elles sont prises exactement au bon moment, ce qui est très difficile. Avec le dessin, du coup, il faut faire attention à ne pas en abuser : tu ne peux pas bombarder le lecteur de moments parfaits, mais choisir à quel moment user de cet impact visuel très fort. Enfin, le troisième avantage que je vois, c'est cette capacité à emmener le lecteur dans le passé : d'une vignette à l'autre, tu peux aller cinquante ans en arrière, et le lecteur le comprend sans effort. Cette force de transition est inégalable.

(1) La première Intifada, surnommée la "guerre des pierres", commence en décembre 1987 et prend fin avec les accords d'Oslo en 1993. La deuxième débute le 29 septembre 2000, en réaction à la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des mosquées à Jérusalem.

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  • pascal190

    pascal190

    Sa note  

    A propos de : INTERVIEW DE JOE SACCO

    05/03/2010 12h00 Encore ! Ca commence à devenir glauque, cette diabolisation d'Israël et des Israéliens et cette victimisation des Palestiniens. C'est vraiment la meilleure méthode pour contribuer à faire durer ce conflit. Accessoirement, ce conflit est devenu un filon apparemment rentable pour la foule de journalistes, écrivains historiens, politologues, artistes, dessinateurs de bande dessinées, etc... qui semblent y trouver une vraie rente. Il faut dire que la crucifixion du Christ est un sujet maintenant presque épuisé, après 20 siècles d'exploitation...  

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