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JONATHAN DEE, ENTRE FRANZEN ET FITZGERALD Révélation

Par Bernard Quiriny - Le 15/03/2011

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JONATHAN DEE, ENTRE FRANZEN ET FITZGERALD

C'est la découverte étrangère de ce début d'année : avec 'Les Privilèges', Jonathan Dee écrit le roman de l'ambition sociale et des mirages de la réussite, quelque part entre Adam Haslett et Francis Scott Fitzgerald.

Mariés à 22 ans, millionnaires à la quarantaine, heureux en amour, un somptueux appartement dans un quartier chic de New York et deux beaux enfants nommés April et Jonas… Que pourraient-ils demander de plus, Adam et Cynthia Morey, golden couple idéal à qui rien ne résiste ? C'est la question que pose Jonathan Dee (chroniqueur au New-York Times et à Harper's) dans ce quatrième roman (le premier traduit en France) que la critique américaine a rapproché des 'Corrections' de Franzen ou d''Union Atlantic' du surdoué Adam Haslett : gagner de l'argent et se construire une réussite est-il le vraiment le secret d'une vie accomplie ? L'aisance ne corrompt-elle pas le sens moral quand elle devient l'alpha et l'oméga de notre vision du monde ? Des interrogations qui taraudent insidieusement les membres de notre famille modèle, photographiés par Dee aux différents stades de leur histoire avec un formidable sens de la construction, de l'ellipse et de l'alternance des points de vue. Tout commence en fanfare avec leur mariage, petit morceau de bravoure introductif d'une trentaine de pages où le romancier pose d'emblée ses thèmes : l'apparence, la famille, le fait d'en jeter aux yeux d'autrui et le besoin irrésistible de poursuivre un modèle social jusqu'à s'y conformer à la perfection – avoir une maison secondaire à la campagne ou un appartement aux Antilles pour les congés, une montre en or Patek Philippe au poignet, une place dans les meilleures écoles pour les enfants et la sécurité financière garantie jusqu'à la fin de ses jours. Mais quel prix faut-il payer pour ressembler ainsi aux publicités des magazines sur papier glacé ?

Riches, et après ?

Avec un vrai talent de portraitiste, Dee explore la personnalité et le rapport à la réussite des quatre membres de la famille, aux différents stades de leur existence. Pour Adam, les choses sont simples : sans être un salaud (c'est un mari aimant, un amant passionné, un père attentif), il est obsédé par le travail et par le remplissage de son compte en banque, presque abstraitement, par goût de la compétition et de la performance. Génie instinctif de la finance, il fait des miracles au sein du fonds d'investissement qui l'emploie, galvanisé par la mécanique du business au point de se lancer en douce dans des placements douteux, planqués sur des comptes offshore. Sportif, sain, sûr de lui, il se pose moins de questions que Cynthia, qui ne travaille pas et a tout le temps de méditer sur le sens de la vie. « Peut-être devrions-nous vivre ailleurs, s'interroge-t-elle. Peut-être devrions-nous avoir une vie différente. Qui a décrété que ça devait être ainsi ? Tu crois que c'est la meilleure vie que nous sommes en droit d'avoir ? » Quant aux rejetons, après une enfance dorée dans leur foyer-cocon, ils composent chacun à leur manière avec l'héritage parental et le statut social qui l'accompagne, April en devenant une peste à problèmes, Jonas en rejetant son milieu pour revenir à ce qu'il croit être l'authenticité – la musique roots (il joue dans un groupe d'ados qui propose ironiquement de s'appeler… « les Privilèges ») et l'art brut, autrement tout ce qui peut l'éloigner de son image de « fils de multimilliardaire pétri de haine de soi ».

Comme une pub Ralph Lauren

Depuis Fitzgerald, on sait que les riches forment un monde à part et un irremplaçable sujet de littérature, comme un prisme pour étudier la société toute entière. On pourrait trouver ça un peu indécent, et s'agacer de cette auscultation méticuleuse d'une famille hyper-nantie à qui tout sourit ; c'est d'ailleurs ce que disent certains personnages secondaires, mi-jaloux, mi-écœurés : « Tu n'as pas souffert un seul jour de ta vie, fulmine ainsi la demi-sœur de Cynthia, moins gâtée qu'elle par la vie. Tout ce que tu as voulu, tu l'as toujours obtenu. Et maintenant tes gosses grandissent de la même façon. Comme une petite classe régnante. C'est effrayant ». Mais le vrai sujet du livre est ailleurs : pas dans la richesse mais dans la façon dont elle coupe nos privilégiés du monde (les Morey se fichent des leurs, April et Jonas ne connaissent même pas leurs grands-parents) et surtout dans l'incroyable complexe de réussite d'Adam et Cynthia, prêts à tout pour s'élever au-dessus de la classe moyenne dont ils sont issus et rompre avec leurs origines – comme si le bonheur était dans l'ascension, à n'importe quelle condition. Résultat : ils ressemblent à des mannequins pour une pub Ralph Lauren, mais sont aussi vides affectivement que des marginaux (d'où l'attirance paradoxale de Jonas pour la bohème artistique et les peintres miséreux). Dee raconte cette histoire d'idéaux et d'ambition avec un talent époustouflant, sans condamner ses personnages – pour qui il parvient à faire naître une vraie sympathie –, et donne à ses thèmes une dimension universelle, par-delà la sphère élitiste où baignent ses héros. Seul regret : que le récit des manipulations financières d'Adam ne soit pas plus développé (comme dans Intrusion d'Adam Haslett), ce qui aurait donné un surcroît d'actualité au récit en cette ère de crise mondialisée. Mais pour le reste, si on n'ose pas dire que lire enfin Dee en français est… un privilège, force est d'admettre que ces 'Privilèges' sont la plus belle découverte étrangère de ce début d'année.

Lire : Les privilèges, Jonathan Dee, traduit de l'anglais par Elisabeth Peellaert, éd. Plon, 298 p., 21 €, parution le 17 mars 2011.

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