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INTERVIEW DE JORGE VOLPI Paradis perdu

Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mars 2009 - Le 15/03/2009

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INTERVIEW DE JORGE VOLPI

Il est l'une des valeurs montantes de la littérature mexicaine. Après sa trilogie du XXe siècle, Jorge Volpi signe aux éditions du Seuil 'Le Jardin dévasté', un texte bref dans lequel l'autobiographie de l'artiste esseulé se superpose aux réflexions désabusées sur la compassion et l'altérité.

Plus habitué aux romans complexes, mêlant enquêtes policières, analyse politique, sciences humaines et destins individuels, Jorge Volpi offre une variation surprenante sur ses thèmes de prédilection dans 'Le Jardin dévasté'. Le pessimisme latent du magistral 'Temps des cendres' tourne au défaitisme dans une succession de chapitres lapidaires. Influencé par la culture mexicaine et par ses expériences européennes, Jorge Volpi est un écrivain cosmopolite, pour qui la littérature propose une interprétation de la réalité, une piste de réflexion. Dans un français impeccable, il évoque une nation sous le joug de la corruption, le caractère mexicain, ou encore la création littéraire au Mexique...

Le jardin dévasté qui donne son titre au roman est-il le symbole de l'histoire d'amour qui tourne mal entre les deux protagonistes ou plutôt une métaphore du paradis perdu ?

Il s'agit des deux à la fois. On dit que le jardin d'Eden était localisé en Mésopotamie, qui est aujourd'hui devenue l'Irak. Il ne s'agit plus d'un simple jardin, mais d'un jardin dévasté par la guerre, la tyrannie et tout ce qui s'est passé dans le pays ces dernières années. Le titre joue avec cette idée. Il évoque aussi le jardin promis dans lequel les musulmans pensent arriver après la mort, tout comme les chrétiens, pour qui le ciel peut s'apparenter à un jardin. Enfin, il symbolise l'espace de la romance, ce jardin intime que l'on cultive avec la personne qu'on aime et qui, dans ce roman, finit aussi par être dévasté.

Le roman débute par l'histoire de Leïla, une jeune Irakienne, mais son point central semble être l'histoire d'amour entre ses deux protagonistes. Quel est le véritable fil conducteur ?

Ce livre mélange les genres et les histoires pour mieux réfléchir autour d'un thème central : la douleur. On y trouve une part d'autobiographie, de la fiction, des aphorismes et même un peu de poésie. Pour le narrateur, cette histoire d'amour mexicaine, très proche de la mienne, représente la douleur qui nous touche de plein fouet, tandis que l'histoire qui se déroule en Irak symbolise une douleur trop lointaine pour nous atteindre.

Le narrateur éprouve ce que vous qualifiez de "tristesse insipide" en voyant les tours du World Trade Center s'effondrer. Pensez-vous que nous soyons tellement habitués à l'horreur ?

On peut voir dans les journaux télévisés les statistiques des morts en Irak ou, au Mexique maintenant, celles de la guerre menée contre les narcotrafiquants. Chaque jour on dénombre dix, quinze, vingt morts, si bien que l'on finit par être immunisé face à la tragédie que constitue le décès d'un être humain. Tout cela se passant le plus souvent loin de chez nous, nous restons passifs. Le plus épouvantable, c'est que l'on ne peut rien faire de concret, sinon envisager ce que cela signifie pour nous et pour le monde contemporain.

L'un des chapitres se termine sur l'idée que le terrorisme est un humanisme, que la compassion est impossible…

L'ennui avec ce personnage, c'est que lorsqu'il se pose les questions fondamentales quant à la véritable essence de l'humanité, il se retrouve face à un abîme. Il constate que l'on n'a rien appris des erreurs commises par le passé, et qu'aujourd'hui la proximité avec autrui est devenue presque impossible. Ce n'est pas ce que je pense, au contraire. J'ai essayé de raconter mon histoire, sous les traits d'un narrateur beaucoup plus pessimiste que moi. Il a cette tendance à la noirceur, si bien qu'il imagine que rien, pas même l'empathie, ne peut nous sauver de la solitude liée à notre condition. Il était intéressant pour moi de créer un personnage qui nous amène, moi en tant qu'auteur, et j'espère le lecteur, à réfléchir sur ce qui se passe réellement, à nous demander si le monde va si mal, si nous sommes incorrigibles et s'il n'y a vraiment plus d'espoir. Je crois que la littérature est un acte politique d'interprétation de la condition humaine. Elle représente ce que signifie être humain au coeur de l'histoire. Il ne s'agit pas d'engagement, ni même d'action sociale, mais de recréer une réalité et d'interroger l'histoire.

Qui sont les "hyènes et les spectres" du Mexique que vous évoquez dans le roman ?

Les hyènes représentent les politiciens, cette classe corrompue, irresponsable, qui n'est jamais parvenue à favoriser le développement du pays. Les spectres font référence à un passé autoritaire, notamment instauré par les membres du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Le gouvernement est incapable de réformer efficacement le pays. L'espoir a resurgi en 2000 quand, après soixante-douze ans de domination du PRI, le pays a connu une vraie transformation politique. Malheureusement, elle n'a pas été suivie des réformes économiques et sociales nécessaires à la régulation des injustices qui continuent d'exister au Mexique. Pour ce qui est de la corruption, elle est encore plus importante depuis que le gouvernement mexicain a décidé, avec le soutien des Etats-Unis, de déclarer la guerre aux narcotrafiquants.

Vous évoquez le caractère dissimulateur qu'attribue Octavio Paz aux Mexicains dans 'Le Labyrinthe de la solitude'. Pensez-vous que cette image soit fondée ?

(c) Sébastien Dolidon Dans 'Le Labyrinthe de la solitude', Octavio Paz dit que tous les Mexicains sont des menteurs, et c'est un peu vrai. Cela reste un stéréotype, mais il est largement inspiré de la réalité. Les Mexicains, dont je fais partie, ont une incapacité culturelle à dire les choses ouvertement. Ils usent d'euphémismes, préfèrent dire "oui" quand ils pensent "non". Cette habitude courtisane, qui remonte à l'époque de la colonisation, perdure véritablement. D'autres détails sont plus anachroniques, comme lorsqu'il parle des Pachucos (1), plus représentatifs de la réalité des Mexicains et des Latinos en général, aux Etats-Unis. La culture du pragmatisme et de la vérité directe, typiquement américaine, est fondamentalement différente de la culture mexicaine.

Comment fonctionne l'édition au Mexique ?

Dans les années 1970, les grandes maisons d'édition latino-américaines au Mexique, mais aussi en Argentine par exemple, ont été rachetées par de grands groupes espagnols. C'est une forme de néo-colonialisme dont sont aussi responsables les Latinos-Américains, qui n'ont pas su se regrouper en structures fortes et indépendantes capables de concurrencer les groupes étrangers. Les grandes maisons d'édition sont donc basées en Espagne. La situation des maisons indépendantes sud-américaines est alors devenue très difficile. Au Mexique, deux seulement ont continué à avoir une influence nationale, Siglo XXI et Era, ainsi qu'une autre appartenant à l'Etat, El Fondo de Cultura Economica. Heureusement, à partir des années 2000, de nouvelles maisons indépendantes, comme Almadia, ont émergé.

Les Mexicains sont-ils de grands lecteurs ?

Récemment, j'ai lu un article intitulé 'Les Auteurs sans lecteurs'. Le Mexique est le pays d'Amérique latine où le niveau de lecture est le plus bas, sans que l'on sache vraiment pourquoi. Je pense que c'est la faute de notre système d'éducation national, qui n'enseigne pas aux enfants le plaisir de la lecture. Le Mexique compte 110 millions d'habitants, il y a donc un véritable marché éditorial, mais le nombre de lecteurs reste désespérément bas.

Pensez-vous que le choix des auteurs invités au Salon du livre soit représentatif du paysage culturel et littéraire mexicain ?

C'est un choix très politiquement correct, comme le sont en général les choix qui se font dans le cadre de délégations officielles. Mais il rend compte d'à peu près tout le panorama de la littérature mexicaine, avec des invités de l'ancienne génération et de plus jeunes, comme Guadalupe Nettel qui est née en 1973. Tous ces écrivains sont très importants au Mexique mais, comme toujours, il y a des absences. Il n'y a pas de poètes par exemple, ni de dramaturges, mais le principe même, qui veut que tous les invités soient traduits en français impose certaines limites.

Quels sont les écrivains mexicains que vous aimez, et que vous recommanderiez au public français ?

Il y en a plusieurs parmi les invités. J'apprécie tous les "classiques" : Carlos Fuentes, Fernando Del Paso et l'extraordinaire Sergio Pitol, qui n'a pas pu venir parce qu'il était malade. Dans la génération suivante, il y a des auteurs très intéressants comme Daniel Sada ou Carmen Boullosa. Et parmi les plus jeunes, j'aime beaucoup le travail de Guadalupe Nettel, David Toscana et Mario Bellatin.

(1) Jeunesses mexico-américaines actives dans le sud-ouest des Etats-Unis dans les années 1930-1940.

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