HOMMAGE A JULIEN GRACQ L’amour des livres
Yves Delahaie pour Evene.fr - Décembre 2007 - Le 24/12/2007
Julien Gracq est un de ces écrivains que l’on associe à un chef-d’oeuvre : ‘Le Rivage des Syrtes’. Mais Gracq était plus que ça, un auteur d’exception, à l’oeuvre riche et complexe, dont la singularité le poussa même à refuser le prix Goncourt en 1951.
Le glas a sonné pour Julien Gracq. Les plus haut placés exécutent sobrement et efficacement leur nécessaire message officiel pour satisfaire les conventions. Les autres parlent d’un homme d’exception en soulignant quelques trivialités de circonstance pour saluer la disparition d’un de leur pair. Quant aux médias, ils exhument la nécro, prête depuis que l’écrivain avait atteint l’âge canonique qui vous fait passer de la catégorie des personnalités à celle, encore plus cynique et morbide, des errants de l’entre-deux, qu’il faut récompenser pour “l’ensemble de leur carrière”, avant qu’il ne soit trop tard. Longues énumérations, sans âme, funestes inventaires dont on ne retient que des dates, des titres, sans saveur ni odeur, pour alimenter les bibliothèques et les anthologies, et qui rappellent “les livres tristes, innombrables, sur leur tranche de craie pâle” dénigrés par Saint-John Perse. “Sécheresse et supercherie d’autels”… Nul ne sait si Louis Poirier a souffert à l’approche de la mort, mais il ne fait aucun doute que Julien Gracq - l’identité de l’écrivain, et par nature immortelle - doit avoir les oreilles qui saignent d’entendre ainsi prostituée l’oeuvre qu’il a composée.
Les cercles littéraires en horreur
Car Julien Gracq a toujours fui les cercles littéraires, et la médiatisation en général. Pour lui, la littérature n’avait rien à gagner à se travestir sur les petits écrans pour vendre encore et toujours plus. Aussi a-t-il toujours veillé à choisir ses rares confessions, préférant la plume pour s’exprimer, comme en 1985, quand il livre sa vision de la littérature dans son essai ‘En lisant, en écrivant’ . Il a toujours fait fi des critiques acerbes des observateurs qui ont vu dans sa décision de ne pas publier ses écrits en édition de poche l’expression d’un élitisme suranné.
Une relation charnelle avec le livre
La vérité est plus romantique. Pour Gracq le lecteur noue une relation intime avec le livre, presque charnelle, partageant avec lui une histoire qu’il peut achever à chaque moment. Chaque page lue est un moment d’extrême fragilité, l’essence même de la passion, instable mais intense. Et pour matérialiser cette proximité, cette relation, il a tenu en collaboration avec son éditeur Corti à ce que les feuillets ne soient pas massicotés, comme l’a uniformisé le marché, de sorte que le lecteur dût à chaque page découper lui-même à l’aide d’un coupe-papier. A l’ancienne, diront les insensibles. Selon la tradition, apprécieront les vrais amoureux des livres. Voilà pourquoi il abhorrait tant l’industrialisation du marché littéraire, le “bouquin” devenant un objet de consommation, sacrilège ultime. Le symbole de sa marginalisation du cercle littéraire reste ce spectaculaire refus du prix Goncourt en 1951, pour ‘Le Rivage des Syrtes’, qui reste pour beaucoup son plus beau joyau. Seule coquetterie qu’il s’est permise : il a accepté de voir ses oeuvres publiées par la Pléiade, la collection qui consacre les plus grands, devenant un des sept privilégiés à recevoir cet honneur alors qu’il était encore en vie.
Ecriture précise et poétique
Mais il ne faudrait pas restreindre Julien Gracq à cette image du paria de la littérature française. Car comme tout écrivain digne de ce nom, c’est la qualité de son écriture qui a séduit, envoûté même tous ceux qui ont pris la peine de découvrir les oeuvres de cet ancien professeur de géographie. Exigeante, précise et poétique, elle a été diversement appréciée par ceux qui lui préféraient des produits plus conventionnels, standardisés, et infiniment moins subtils. Explorant les vertus poétiques de la prose, Julien Gracq a toujours su rechercher les formules les plus improbables, les métaphores les plus audacieuses, mêlant les sens les moins complémentaires en apparence, le concret et l’abstrait pour offrir des images paradoxales, fulgurantes mais durables, de celles qui relèvent de la sensation. Sa prose poétique est devenue une déclinaison empirique des sensations, qui rendait son écriture si sensuelle et sensitive. La métaphore est alors réinventée. Et Julien Gracq de toucher du bout de sa plume l’essence même de la poésie, au sens étymologique du terme, celui de la re-création du verbe. Difficile d’ailleurs de classer l’oeuvre de Gracq, lui-même refusant à la fin de sa carrière l’étiquette du roman, lui préférant le sous-titre “récit”, comme pour mieux brouiller les pistes.
Une description narrative
Tout aussi déroutante, sa conception du roman. Le XXe siècle n’a eu de cesse d’être en rupture avec le roman du siècle précédent, d’André Breton dont Gracq fut assez proche au départ, jusque Robbe-Grillet avec lequel il est toutefois en farouche opposition. A cet égard, sa conception de la description est symptomatique : “Toutes les maisons, tous les jardins, tous les mobiliers, tous les costumes des romans de Zola, à l’inverse de ceux de Balzac, sentent la fiche et le catalogue”, écrit-il. Adoptant la pensée commune qui rejette la description gratuite, qui remplit avec forfanterie et sans art, il ne l’élimine pas pour autant de ses récits. Bien au contraire. Refusant de se contenter d’embellir, la description raconte chez Gracq. Elle n’est pas une partie du récit, mais sa composante principale, si bien que le lecteur mal averti, tenté de sauter les descriptions, se verrait atteindre irrémédiablement la quatrième de couverture, sitôt le premier feuillet découpé. Le contre-pied est chez lui comme une seconde nature.
La guerre, la nature et les femmes
La nature, justement, au centre de la thématique gracquienne. Elle est décrite, avec précision et poésie, avec érudition et passion. Les lectures de ses récits sont autant de promenades sylvestres pour le lecteur, enivré par la virtuosité de l’artiste. La femme n’est jamais absente, mais souvent mystérieuse, opaque, difficilement perceptible pour les personnages, qui sont souvent autant de doubles fictifs de l’écrivain. La guerre enfin, qu’il aura vécue en 1940, avant d’être réformé et qui hante ses récits, du ‘Rivage des Syrtes’ à ‘Un balcon en forêt’, sans oublier le ‘Roi Cophetua’. L’existence de l’homme, Louis Poirier, devenait la Muse de Julien Gracq, dont il traduisait les émotions pour les transmettre à ses personnages, comme Grange.
Aujourd’hui l’on entend les commémorations, qui se répondent et radotent à l’unisson. Mais c’est encore en lisant ou en redécouvrant les oeuvres de Gracq que l’on pourra sobrement et dignement rendre hommage à cet homme de la littérature, et qui l’aimait trop pour ne pas s’apparenter aux fantoches qui prétendent l’honorer.
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