INTERVIEW DE JUNOT DIAZ Langue de rue
Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Mars 2009 - Le 04/03/2009
Lorsque 'La Brève et Merveilleuse Vie d'Oscar Wao' débarque en France aux éditions Plon, le roman est déjà précédé d'une réputation d'excellence. Et pour cause, ce texte foisonnant balaie les codes narratifs dans une époustouflante explosion verbale.
Un recueil de nouvelles - 'Los Boys' - salué par la critique, puis sept ans d'absence. Lorsque Junot Diaz revient à la littérature avec 'La Brève et Merveilleuse Vie d'Oscar Wao', l'accueil est phénoménal. Le jeune écrivain décroche le National Book Award avant de recevoir le prix Pulitzer. Et pourtant cet Américain né en République Dominicaine garde la tête sur les épaules. Il accepte les louanges avec flegme et détachement. Mais la modestie n'efface pas le talent. Alors Junot Diaz revient volontiers sur son "extraordinaire" roman, qui torture la langue à outrance et révèle la face cachée de l'immigration américaine sur fond de conscience historique. Une pépite, signée par un gosse de banlieue à l'univers délirant.
Pourquoi avoir choisi la légèreté, l'humour, pour conter le destin tragique d'Oscar Wao et de sa famille ?
D'abord parce que les événements que je raconte sont terribles. Ils n'ont pas besoin de l'assistance du narrateur pour cela. Tout ce qui relève de la voix du récit n'est que de la musique, une bande sonore. Et vous n'avez besoin d'aucune musique si le fond de votre histoire est suffisamment puissant. J'ai donc laissé les choses terribles advenir d'elles-mêmes. Et puis, selon moi, l'essentiel ici relève moins du sensationnel, de l'exposition de la violence, de la torture, que des conséquences, de ce qui va se passer bien après l'épilogue. Les gens sont très attirés par le sensationnel. Ils veulent voir des accidents de voiture, des incendies, des viols, mais on ne s'intéresse jamais aux séquelles qui se font encore sentir des années plus tard. Quand j'étais plus jeune, ma stratégie consistait à me focaliser sur le sensationnel, mais maintenant je sais que la vérité d'un drame se joue ensuite.
Dans ce roman, vous mélangez de nombreuses références pour construire un nouveau langage. Pensez-vous qu'il reflète la réalité des banlieues que vous décrivez ?
L'oralité en littérature est une chose délicate. Prenez n'importe quel livre et lisez-en une page à voix haute, vous verrez à quel point ça sonne faux. Dans un livre, l'oralité est toujours une métaphore qui permet de manifester quelque chose de bien plus compliqué et intéressant. Si l'on ne peut reproduire la puissance et la complexité d'un langage, la métaphore permet d'en saisir la substance. La manière dont s'expriment mes personnages se veut celle des classes ouvrières américaines, mais elle n'en est en réalité qu'un reflet.
Votre roman raconte-t-il l'histoire des immigrés dominicains, ou plutôt le fantasme du rêve américain ?
Selon moi, ce livre montre que la différence entre immigrés dominicains et américains est en train de disparaître. Au XXe siècle, ces deux populations ont été si mélangées, si assimilées, qu'il est aujourd'hui difficile de les différencier. Mais ce qui fait justement la valeur d'un roman, ce qui le rend si intéressant, c'est qu'il peut contenir cette contradiction : il peut tout dire de ces deux expériences à la fois différentes et similaires. Cela dépend ensuite de ce que chacun y pioche.
L'histoire de l'Amérique est rythmée par l'immigration…
Pourtant l'immigration est la donnée la plus dissimulée dans le discours social. Si l'Amérique est bien une nation d'immigrants, je vous défie de trouver un show télévisé, ou de nommer un groupe de musique populaire, ou même un album, une chanson, exception faite de celles de l'artiste M.I.A., qui parle d'immigration. C'est une étrange nation d'immigrés qui prétend le contraire…
Quelle est votre opinion sur la politique d'immigration des Etats-Unis ?
Le fait que cette nation qui prétend accorder de la valeur à ses immigrants fasse comme s'ils n'existaient pas donne un aperçu de l'étendue du problème. Si quelqu'un vous dit chaque jour qu'il vous aime sans jamais vous témoigner la moindre gentillesse, vous allez penser que quelque chose ne va pas. Le problème réside dans la manière dont les Etats-Unis ont voulu réguler l'immigration, en n'acceptant les couples qu'avec un seul enfant par exemple, mettant ainsi certaines familles face au dilemme de devoir laisser un ou plusieurs enfants derrière elles ou bien de rester chez elles. Comme tous les autres pays développés, les Etats-Unis ont voulu mobiliser les ressources dont ils disposaient à l'étranger en faisant venir sur le territoire des gens prêts à faire tous les travaux sales, dangereux ou nuisibles. Mais ils refusent de reconnaître qu'ils ont besoin de ces immigrants.
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