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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
INTERVIEW DE KARINE TUIL Secrets et mensonges
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Septembre 2008 - Le 23/09/2008
Dans son septième roman 'La Domination', Karine Tuil manipule, provoque et plonge le lecteur dans une histoire trouble et profonde : celle des mensonges, des dualités et des secrets de famille.
Son écriture est impétueuse, son récit surprenant et sa quête insatiable. Dans 'La Domination', Karine Tuil reprend le chemin tortueux qui mène à la connaissance des origines, à la compréhension de soi. Un éditeur sur le départ exige d'une jeune écrivain qu'elle couche sur le papier l'histoire de son père, récemment suicidé. Alors elle se glisse dans la peau d'un frère fantasmé. L'occasion de construire un texte complexe et sombre et de vivre une expérience aussi douloureuse que jouissive. Rencontre.
Si vous deviez faire vous-même le "pitch" de 'La Domination'...
C'est l'histoire d'une romancière de 26 ans qui entreprend, à la demande d'un grand éditeur, d'écrire un livre sur son père. Le père de cette femme était un médecin humanitaire pro-palestinien, un juif honteux, ambigu, d'une moralité sans faille en public mais qui n'hésita pas à faire vivre sous le même toit deux femmes : son épouse et leurs trois enfants ainsi que sa jeune maîtresse et l'enfant qu'il a eu avec elle… 'La Domination' est un roman sur la double vie, la duplicité, l'identité, un livre dans lequel les êtres ne savent pas aimer sans se trahir.
Une fois de plus vous écrivez sur la quête de soi, la quête identitaire… Qu'y a-t-il de nouveau dans cette histoire ?
Chaque quête est différente… Dans ce livre, il y a plusieurs facettes de l'identité. Identité politique, sociale, ethnique mais aussi identité sexuelle. Ces personnages vivent dans une sorte de confusion identitaire. Ils renoncent à leur identité puis y reviennent. Ils mentent, changent leurs noms, se font passer pour ce qu'ils ne sont pas. Et puis, chaque écrivain a ses propres obsessions qui nourrissent son travail…
Vous dites que vos livres ne commencent pas par l'idée mais par les mots… Quels mots ont vu naître 'La Domination' ?
Les premières phrases du roman… Celles qui décrivent le père, son caractère versatile, son pouvoir de séduction, ses contradictions. A chaque livre, je cherche d'abord la musique. Cela peut prendre plusieurs mois, voire des années. Quand je trouve le ton, le rythme, je me lance dans l'écriture du texte.
Si ce sont les mots qui donnent naissance au livre et non l'idée : l'écriture est toujours instinctive chez vous ?
Au départ, oui, mais je retravaille beaucoup. Dans un premier temps, je me laisse guider par mon inspiration, les personnages apparaissent presque malgré moi, c'est assez étrange mais j'ai parfois l'impression qu'ils me sont imposés. Puis je retravaille les phrases, le rythme, la ponctuation aussi qui est essentielle dans un texte.
Vous arrive-t-il alors de vous surprendre en écrivant ?
Oui, parfois. Il m'arrive d'être saisie d'effroi lorsque je me relis. Je ne suis pas ce que j'écris. L'écriture est peut-être le dernier grand espace de liberté, toutes les transgressions y sont permises. L'auteur fait parler ses personnages, compose leur univers. L'écriture confère un pouvoir extraordinaire mais fragilise aussi. C'est l'école de l'humilité car on est seul, très seul quand on écrit.
Pourquoi votre narratrice pense-t-elle que le jour où elle publiera un livre sur son père, elle cessera définitivement d'écrire ?
La narratrice se retrouve face à un homme - son éditeur - qui exige d'elle un livre sur son père. Or, elle sait qu'elle devra révéler la vie privée, la polygamie, les ambiguïtés du père pour écrire ce livre. Elle craint aussi d'écrire le livre de sa vie, ce livre total qui bridera son inspiration, son imagination et jusqu'à son désir d'écrire.
Que permettait le personnage fantasmé du frère pour la narratrice ? Et pour vous ?
En se glissant dans la peau d'un narrateur masculin - Adam - sorte de fils idéal que son père aurait rêvé d'avoir, la narratrice pense qu'elle parviendra à écrire ce livre. Devenir cet homme, écrire en son nom, c'est retrouver sa liberté mais aussi devenir ce que le père souhaitait qu'elle soit, obéir à son désir. Pour moi, au moment du travail d'écriture, ce roman dans le roman, malgré sa complexité, me procurait une grande satisfaction : j'aime qu'un texte me résiste, qu'il ne se donne pas trop facilement.
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