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INTERVIEW DE KIM THUY Mémoire vive

Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Février 2010 - Le 07/02/2010

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INTERVIEW DE KIM THUY

Les éditions Liana Levi publient le premier roman de l'écrivain canadienne Kim Thuy. Un récit brillant sur l'exil et l'enracinement, la mémoire et la transmission. Un concentré de vie et d'histoire.

C'est l'histoire d'une femme qui a mis quarante ans avant de s'asseoir pour écrire. Une femme qui remet de l'ordre dans ses souvenirs pour transmettre son histoire. Cette histoire commence au Vietnam, passe par un bateau dans le golfe du Siam, s'arrête pour un temps dans un camp en Malaisie et se poursuit sur les blancs décors du Québec. Plus qu'un voyage, son récit résonne comme celui de tous les Vietnamiens exilés. Ce sont tous les lieux, les visages et les destins qu'elle a croisés qui lui ont permis de construire son identité et de publier 'Ru'. Rencontre avec Kim Thuy.

Lire la critique de 'Ru'
Pourquoi avoir mis quarante ans pour publier votre premier roman ?

Au début c'était la course pour la survie. Puis le quotidien avec les enfants, le travail qui écarte la possibilité d'écrire. Il y a toute une génération d'enfants de boat people qui commencent à avoir le recul nécessaire pour écrire. Le luxe également. Nos parents devaient travailler pour subvenir à nos besoins. Je pense qu'il y aura de plus en plus de livres écrits par ma génération.

Ecrire en français s'est-il imposé à vous ? Et d'où vous vient cette écriture des sens ?

Je peux écrire, lire ou parler le vietnamien, mais je ne réfléchis pas dans cette langue. J'écris donc en français. Je pense que le Vietnam influence ma façon de penser. Du point de vue de l'écriture, cela se voit à travers les proverbes ou les dictons qui sont souvent à l'origine de l'écriture d'un paragraphe. Pour ce qui est de ce rapport aux sens dont vous parlez, j'ai développé cette aptitude grâce à mon fils autiste. De 2 à 5 ans, nous avons dessiné le plan de son cerveau pour savoir ce qui n'allait pas. Lorsqu'il refusait de manger de la viande, il fallait se demander : "Est-ce le goût ? L'odeur ? La forme du morceau ? Le bruit quand je le découpe ?" Cela m'a forcé aussi à exacerber mes propres sens.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur la notion d'enracinement et de déracinement ?

Je n'avais pas l'ambition de publier ce livre. Je l'écrivais pour moi, pour mes enfants. Je voulais mettre sur papier un pan de l'Histoire. Celle qui ne se retrouve ni dans les manuels d'histoire du Vietnam, ni dans ceux du Québec. Je savais qu'aux Etats-Unis, en Australie ou en France, il y avait des livres sur ce sujet. Je voulais que tout cela se transmette d'une génération à l'autre. Quand j'écrivais ce livre, j'ai demandé à mon beau-père d'écrire son histoire à lui parce que je ne la connaissais pas. Je lui ai acheté un cahier pour qu'il rédige son autobiographie. Je lui ai demandé de remplir un questionnaire pour que je puisse le transmettre à mes enfants. Hélas, il nous a quittés avant de finir ce travail. C'est avec le plus grand regret que je me dis que j'aurais dû insister davantage pour qu'il termine. En ce moment, je rencontre ses amis et sa famille pour remplir les espaces vides. Cette transmission-là est importante pour les enfants, pour qu'ils puissent construire leur propre identité. Moi, je n'ai pas d'identité, je n'ai pas de racines réelles ni au Québec, ni au Vietnam. J'ai été transplantée, je me suis enracinée, mais je n'ai pas de lieu qui soit à moi. Je veux que mes enfants sachent vraiment d'où ils viennent.

Est-ce également une façon de se réapproprier l'Histoire, de la rendre plus intime, plus humaine ?

Exactement. Rendre l'événement plus intimiste, plus attachant, pour que vive une histoire. Si l'on place des anecdotes les unes à côté des autres, elles ressemblent à des faits divers et perdent de leur intérêt. Il fallait que je personnifie ces événements, que je donne un nom, un visage… On retient mieux les histoires une fois qu'elles sont ficelées. En fait, je me suis approprié tout un tas d'histoires pour en faire mon histoire. Je voulais que mon fils comprenne qu'il existe un dénominateur commun à tous les Vietnamiens exilés.

Malgré les difficultés rencontrées, nulle trace d'amertume ou de colère dans ce récit de vie…

On sort heureux de toutes ces épreuves. Quand on a vu la noirceur, on ne peut qu'apprécier la lumière. Je suis allée voir l'exposition de Pierre Soulages, d'ailleurs. Tout est si noir. On y apprécie d'autant mieux la lumière qui se réfléchit sur les toiles. La première fois qu'on est sortis du camp pour aller à l'aéroport, et que, pour la première fois depuis quatre mois, on a aperçu l'électricité, on a vraiment aimé être éblouis.

D'où vous vient cette indulgence, notamment envers les révolutionnaires ?

Les soldats révolutionnaires étaient des citoyens. Ils ont été pris dans l'engrenage. Quand vous naissiez dans le Sud, vous étiez capitaliste. Quand vous naissiez à Hanoi, vous étiez communiste. Etait-ce un choix ? Le peuple vietnamien a été pris dans l'Histoire. Ma famille a été scindée en deux : ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. Si j'étais restée et que ma cousine était partie, j'aurais été la communiste.

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