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Mémoire viveINTERVIEW DE KIM THUYPropos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Février 2010
Pourquoi avoir mis quarante ans pour publier votre premier roman ? Au début c'était la course pour la survie. Puis le quotidien avec les enfants, le travail qui écarte la possibilité d'écrire. Il y a toute une génération d'enfants de boat people qui commencent à avoir le recul nécessaire pour écrire. Le luxe également. Nos parents devaient travailler pour subvenir à nos besoins. Je pense qu'il y aura de plus en plus de livres écrits par ma génération. Ecrire en français s'est-il imposé à vous ? Et d'où vous vient cette écriture des sens ?
Pourquoi avoir choisi de travailler sur la notion d'enracinement et de déracinement ? Je n'avais pas l'ambition de publier ce livre. Je l'écrivais pour moi, pour mes enfants. Je voulais mettre sur papier un pan de l'Histoire. Celle qui ne se retrouve ni dans les manuels d'histoire du Vietnam, ni dans ceux du Québec. Je savais qu'aux Etats-Unis, en Australie ou en France, il y avait des livres sur ce sujet. Je voulais que tout cela se transmette d'une génération à l'autre. Quand j'écrivais ce livre, j'ai demandé à mon beau-père d'écrire son histoire à lui parce que je ne la connaissais pas. Je lui ai acheté un cahier pour qu'il rédige son autobiographie. Je lui ai demandé de remplir un questionnaire pour que je puisse le transmettre à mes enfants. Hélas, il nous a quittés avant de finir ce travail. C'est avec le plus grand regret que je me dis que j'aurais dû insister davantage pour qu'il termine. En ce moment, je rencontre ses amis et sa famille pour remplir les espaces vides. Cette transmission-là est importante pour les enfants, pour qu'ils puissent construire leur propre identité. Moi, je n'ai pas d'identité, je n'ai pas de racines réelles ni au Québec, ni au Vietnam. J'ai été transplantée, je me suis enracinée, mais je n'ai pas de lieu qui soit à moi. Je veux que mes enfants sachent vraiment d'où ils viennent. Est-ce également une façon de se réapproprier l'Histoire, de la rendre plus intime, plus humaine ?
Malgré les difficultés rencontrées, nulle trace d'amertume ou de colère dans ce récit de vie… On sort heureux de toutes ces épreuves. Quand on a vu la noirceur, on ne peut qu'apprécier la lumière. Je suis allée voir l'exposition de Pierre Soulages, d'ailleurs. Tout est si noir. On y apprécie d'autant mieux la lumière qui se réfléchit sur les toiles. La première fois qu'on est sortis du camp pour aller à l'aéroport, et que, pour la première fois depuis quatre mois, on a aperçu l'électricité, on a vraiment aimé être éblouis. D'où vous vient cette indulgence, notamment envers les révolutionnaires ? Les soldats révolutionnaires étaient des citoyens. Ils ont été pris dans l'engrenage. Quand vous naissiez dans le Sud, vous étiez capitaliste. Quand vous naissiez à Hanoi, vous étiez communiste. Etait-ce un choix ? Le peuple vietnamien a été pris dans l'Histoire. Ma famille a été scindée en deux : ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. Si j'étais restée et que ma cousine était partie, j'aurais été la communiste. Lire la suite de Mémoire vive » Page 1/2
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