samedi 21 novembre

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Naissance de Trondheim

‘LAPINOT ET LES CAROTTES DE PATAGONIE’ A 15 ANS


En 1992 sortait dans les rayons BD un étrange album format dictionnaire, au titre débile, visiblement réalisé par un obscur Norvégien : Trondheim. Quinze ans plus tard, Lapinot fait partie des ouvrages qui ont révolutionné la bande dessinée au début des années 1990.


“Si on a un plan trop construit, on est toujours déçu parce qu’il n’arrive jamais exactement à ce qu’on voulait. Et si on a juste une ébauche et que l’on improvise, ça finit toujours par foirer si on n’a pas la chance avec soi.
- Et si on n’a pas de plan ?
- Si on n’a pas de plan, c’est la merde.”
(1)
Anodin pour le commun des mortels, ce dialogue entre deux gangsters dans le dernier tiers de ‘Lapinot et les carottes de Patagonie’ prend toute son épaisseur quand on sait l’épreuve que représenta l’écriture de cet épais ouvrage. Jeune auteur à peu près vierge de publication et totalement inconnu, Lewis Trondheim décide, encouragé par ses collègues cofondateurs de L’Association, de relever un défi. Il prend une ramette de papier de 500 pages, ni plus ni moins, et décide d’en faire une bande dessinée. Mais surtout, il se lance comme ça, sans trame, sans scénario, sans fil directeur, sans plan. Dans “la merde”, donc.

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L’expérience Lapinot

Ce n’est pas un hasard si l’ouvrage paraît chez L’Association, maison d’édition née de l’alliance de sept auteurs : Jean-Christophe Menu, David B., Stanislas, Mattt Konture, Pascal Killofer, Mokeït et donc Lewis Trondheim. (2) Six auteurs qui en lanceront bien d’autres, dont, pour les plus connus, Sfar et Satrapi. Leurs expérimentations, leurs prises de liberté et leur façon novatrice d’appréhender la bande dessinée, à la fois avec des préoccupations comparables à celle du nouveau roman, tout en restant plus débile qu’un coussin péteur, vont profondément modifier le 9e art, mais aussi les rapports entre public, éditeurs et auteurs. C’est par exemple l’époque où David B. propose avec son ‘Cheval blême’, recueil de rêves, une nouvelle utilisation de la BD. Trondheim, lui, part sur un exercice de style entre l’écriture automatique et l’obligation de respecter un carcan précis.

Première contrainte : les 500 pages. Deuxième contrainte : le découpage monolithique, qui repose sur quatre lignes de trois vignettes carrées chacune - loin de la mode des cases mouvantes, explosées, immenses, et du découpage cinématographique. Troisième contrainte : le noir et blanc pur, sans crayonné préparatoire. Donc 500 pages de noir et blanc au découpage monotone et au dessin rikiki. C’est tout ? Pas tout à fait, car Lewis Trondheim, même si ce n’est qu’un détail… ne savait alors pas dessiner ! “Je me suis dit qu’on n’allait pas s’embêter pour si peu, que je pourrai toujours faire deux ou trois cases et qu’on verrait bien. Donc j’attaque avec un trait bien gras, histoire de cacher mes défauts.” (3) Ambitieux ou inconscient ?


La magie du direct

Pourtant, Trondheim arrive bien au bout de son expérience. Pas sans encombre, puisqu’à cause du retard accumulé, l’impression de l’album fut lancée alors que notre tête brûlée en était encore à l’écriture des vingt dernières pages. Mais le résultat vaut autrement plus qu’un simple exercice de style : ‘Lapinot…’ est non seulement l’ouvrage clé de l’oeuvre de Trondheim, mais c’est aussi un album monumental, surprenant, inédit, indémodable et fondateur de ce que l’on nommera un peu pompeusement la “nouvelle bande dessinée”. Certes, ce pavé a des défauts, inhérents à sa conception. Du fait de l’improvisation, l’intrigue connaît parfois quelques creux, notamment dans le milieu du livre, et quelques incohérences. Les graphismes semblent parfois poussifs, approximatifs même - rien d’étonnant pour un néophyte. Mais ces incompressibles scories ne sont rien par rapport à la force de l’ensemble.

“L’histoire s’est déroulée sous mes yeux, les personnages agissant à leur guise, tirant la couverture les uns sur les autres. Mon seul rôle ne consistait plus qu’à organiser ce chaos.” Sous couvert de joyeux bordel, Trondheim nous offre ici un album passionnant, à la richesse incommensurable. L’idée de base est simple : Lapinot le lapin naïf veut aller à l’ambassade de Patagonie pour avoir des carottes qui lui permettront de voler, son rêve. Là-dessus, l’auteur brode une histoire foisonnante, inépuisable, portée par une nuée de personnages, rois, mages, bandits, lapines, étudiants, prêtres, amis, ennemis, qui croiseront le gentil Lapinot et viendront superposer leurs histoires à la sienne. Jonglant parfois avec sept ou huit intrigues parallèles et une cinquantaine de personnages, Lewis Trondheim met en pages un monde qui semble vivre sans lui. Surtout, il progresse à vue d’oeil.

Véritable work in progress comme diraient les Américains, ‘Lapinot…’ permet de voir le dessin se poser, les perspectives se développer. Il suffit de comparer la première et la dernière page pour voir deux auteurs différents. Le premier, pataud, au trait épais et mal assuré, jure avec celui des dernières pages, fin, précis, dont les vignettes se sont enrichies d’une profondeur de champ et de décors soignés. Au niveau de la narration, la ramette de papier est devenue une alchimie extraordinaire d’ambiances et de styles variés. Aux premières planches enfantines et grossières, très drôles, succèdent des intrigues policières, fantastiques, sociales, initiatiques ou héritées de l’heroic fantasy. Même si ‘Lapinot…’, par la duplicité de ses intrigues, reste inclassable et par moments très sérieux, l’humour est le fil rouge de l’album, avec le ton de plus en plus affirmé de Trondheim : absurde (à l’image du titre, sublime), léger, décalé et très bien écrit (cf. son sens de la réplique idiote). Il ne faut pas non plus négliger la dimension poétique de l’ouvrage, magnifiquement présente dans les nombreux passages oniriques notamment - passages qui sont aussi l’occasion de recherches esthétiques remarquables.


Naissance d’un auteur

‘Lapinot…’ est un album sans début - on prend une action au vol que l’on ne comprend pas (et que Lapinot lui-même ne comprend d’ailleurs pas) - ni fin, même si les dernières vignettes sont parmi les plus réussies de l’album, et que cette fin est la plus parfaite et la plus en adéquation avec le récit. Pourtant, ce gros ouvrage marque le début d’un auteur qui va, avec quelques autres, changer la bande dessinée. Le dessin a déjà été évoqué : en 500 pages, Trondheim trouve son style, et particulièrement sa science des cadrages au dynamisme incroyable, qui le rendra par la suite capable de mettre en scène des albums inoubliables, comme ‘La Mouche’ ou l’haletante poursuite de 150 pages de ‘Mildiou’. D’autres points forts, comme cette manière de faire passer des émotions à travers deux yeux bêtement schématisés par deux points, transpirent également ici. Les personnages farfelus, les rebondissements ubuesques et l’univers parodique de la fantasy (rois, mages, monstres…) renaîtra dans ‘Donjon’. Le choix de personnages animaliers, qui semble ici assez naturel, réflexe des lectures de jeunesse de l’auteur (Picsou, Mickey), restera une constante, même dans ses ouvrages autofictionnels (‘Approximativement’ et suites).

Plus que tout, Trondheim a installé son style minimaliste, et une nouvelle approche de la BD. Pas besoin de couleurs, d’effets pompés sur le cinéma, d’ombres, de crayonnés travaillés et retravaillés, de relief, encore moins d’informatique. Des petits cubes péniblement alignés et un feutre suffisent, si l’on a l’imagination et le talent de mise en scène pour, à faire un album impressionnant. Quant au format classique 21 x 29,7 de 48 pages, il est artificiel. Le format roman de 500 pages, certes provocateur, fonctionne. C’est désormais aux auteurs de choisir la taille et la pagination d’une oeuvre, pas à l’éditeur. Comme beaucoup d’auteurs de sa génération, Trondheim continue encore aujourd’hui les expérimentations pour élargir les possibilités d’un médium jusque-là calibré et muselé. Au hasard, est paru cette année ‘A.L.I.E.E.N.’, album écrit en langue (pseudo-)extraterrestre indéchiffrable, mais compréhensible, comme par magie.

“Je ne l’ai jamais relu en entier”, avoue sans nostalgie Lewis Trondheim à propos de son travail de jeunesse. S’il ne faut pas s’initier à la bande dessinée par cet ouvrage, et si même les habitués préféreront le lire par petits morceaux, ‘Lapinot et les carottes de Patagonie’ reste une performance surprenante, un chef-d’oeuvre de fantaisie et de liberté qui participe, par son originalité et son amour des carottes, aux évolutions du 9e art depuis quinze ans. De quoi mériter un bel anniversaire.



(1) Extrait du dialogue de la page 384.
(2) Précisons que la première édition de l’album est une coédition L’Association/Le Lézard. La seconde édition de 1995 est quant à elle publiée chez L’Association.
(3) Toutes les citations de l’auteur sont tirées de l’avant-propos de la seconde édition, sauf la dernière de l’article, recueillie sur son site internet www.lewistrondheim.com.


Mikaël Demets pour Evene.fr - Août 2007


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