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INTERVIEW DE LAURENT GRAFF Un cri dans la nuit littéraire

Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 04/09/2006

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INTERVIEW DE LAURENT GRAFF

Sa vie n'a aucun intérêt, seuls ses livres comptent... Alors parlons du dernier livre de Laurent Graff 'Le Cri', cette petite perle surréaliste au milieu d'une scène littéraire contemporaine qui manque, aux yeux de l'écrivain, cruellement de profondeur...

Piquant et mystérieux, voilà ce que l'on croit deviner de Laurent Graff à la lecture de ses livres et des bribes autobiographiques distillées par sa maison d'édition, Le Dilettante. Mais pourquoi chercher l'homme derrière l'écrivain ? C'est ce que nous demande Laurent Graff, qui accepte quand même, parce qu'au fond il est sympa, de répondre à notre interview. Et avec Laurent Graff, on parle livres et devenir de la littérature. On parle universalité, vie et mort. Destins et fatalité. Qu'on se le dise, Laurent Graff est aux médias ce que l'écureuil est à la forêt de Fontainebleau... Un geste, un regard et l'homme disparaît... ou presque. Rencontre avec l'un des auteurs les plus discrets et les plus talentueux de sa génération.

Pourquoi êtes-vous si absent de la scène médiatique ?

On ne parle pas beaucoup de moi et je n'aime pas parler de moi. Donc tout va bien. Je n'aime pas m'exposer, mettre ma personne en avant. Je préfère mettre mes livres devant et me cacher derrière. Je ne vois pas vraiment l'intérêt de parler des auteurs au détriment de leurs livres ou pour essayer d'expliquer leurs livres. En ce qui me concerne, ma biographie n'a strictement aucun intérêt et n'apporte pas de lumière pour expliquer mes livres. Donc… Que l'on parle de mes livres !

Une affaire entre les lecteurs et vos livres qui ne nécessite pas d'explications ?

Je préfère que mes livres gardent une dimension universelle - c'est peut-être ambitieux. Je voudrais au moins qu'ils ne mettent pas l'auteur en tant qu'individu sur le devant de la scène. Je souhaite que mes romans gardent plutôt une dimension globale. Ce que je raconte dans mes livres peut concerner tout le monde. Celui qui écrit, on s'en fout. D'un côté, je suis un homme avec son boulot et sa famille, de l'autre un écrivain.

Quel a été le point de départ de votre nouveau roman 'Le Cri' ?

Cette histoire de cri, de bruit qui serait oppressant... J'ai ça en tête depuis une quinzaine d'années mais je n'arrivais pas à le mettre en scène. Je n'avais pas tous les éléments. Le vol du tableau de Munch m'a apporté une image à mettre sur ce bruit, sur ce cri. Ensuite, l'espace de l'autoroute m'a paru propice pour développer mon histoire...

Peut-on dire que 'Le Cri' est le plus surréaliste de vos romans ?

Oui, tout à fait. Surréaliste, fantastique, allégorique. Il me fallait cette dimension. Ça ne pouvait pas être, comme dans 'Il est des nôtres', quelque chose de réaliste, de très terre à terre.

On y retrouve cependant des thèmes qui vous sont chers : l'attente, la routine, les destinées banales, la misère humaine...

Oui, mais transcendés par une raison supérieure. Je cherche toujours à décrire l'existence ordinaire que nous menons tous et qui n'a pas grand intérêt. Mais, heureusement, je reste persuadé qu'il y a quelque chose au-dessus de nous. Au dessus ou au dessous, ou qui nous traverse d'ailleurs, il y a au-delà des existences particulières la Vie que nous portons, qui, elle, est bien plus riche, bien plus importante et qui transcende toutes les particularités et donne de la valeur à l'être.

Quelque chose de mystique ?

Mystique, mais aussi biologique. Je fais vraiment la distinction entre la vie que nous menons et la vie qui nous mène, nous porte et qui, pour moi, a vraiment une dimension sacrée. Le décor que j'ai choisi... cette autoroute dans 'Le Cri', peut figurer ce destin, cette chose qui nous porte, nous emmène.

Un peu comme dans votre précédent roman 'Voyage, voyages' ?

J'aurais aimé qu'on lise ' Voyage, voyages' de façon métaphorique. J'ai été surpris de voir les gens prendre ce livre au premier degré. Pour eux, c'était un livre sur un type qui voulait partir en vacances et puis qui s'y préparait toute sa vie. C'était avant tout un livre sur la vie et la mort, car finalement le voyage de ce type, c'est quoi ? C'est le voyage qui le mène à la mort. A la fin du livre, le héros est d'ailleurs réduit en cendres. Sa valise symbolise tout ce qu'on peut mettre de côté dans une vie en attendant de voir au bout du chemin ce que l'on a collecté. Lui, sa valise est quasiment vide.

Désabusé ? Cynique ? Pessimiste ? Gavé ? Lucide ? Quel adjectif vous colle le mieux à la peau ?

Je suis piégé par cette question. Je dirai "distant". J'ai beaucoup de tendresse pour les gens mais elle est toujours dépassée par un sentiment de déperdition. Quand on fréquente les gens ils sont attendrissants...

Vous les décrivez avec piquant, cynisme. Vous portez sur l'homme un regard quasi-scientifique ?

Oui, j'aime dépouiller mes personnages. Les mettre à nu pour révéler quelque chose de plus vrai , de plus essentiel, de plus valable. Les récits que l'on peut lire un peu partout, les récits de vie, de petites vies, des petites histoires d'amour de gens qui vont à leur travail... souvent dans ces récits, il n'y a rien de plus, rien qui porte, rien au dessus. On s'attache à des détails sans que ce soit transcendé. Il me semble qu'il faut chercher en ce monde une dimension sacrée. Il y a les religions d'un côté mais pas seulement. Il faut qu'il y ait une raison supérieure à tout ça...

Une écriture un peu en opposition avec celle de Philippe Delerm par exemple ?

La lecture que j'ai de Delerm ? Ses textes sont très beaux, magnifiques, très soignés, mais on a l'impression que derrière tout ça il n'y a rien. C'est le vide total, le néant. Alors oui, en effet, c'est peut être très agréable de boire une bière à la terrasse d'un café. Oui, certes. Ce sont les petits plaisirs de l'existence mais derrière ces petits plaisirs, il doit y avoir quelque chose de plus grand.

Et derrière votre personnage principal, qu'y a-t-il ?

Le sujet principal est le lien qui unit la vie et la mort. Ce qu'il y a derrière ça : la quête. Tous mes personnages sont en quête de quelque chose. Ils ne se contentent pas de la vie banale et quotidienne qu'ils mènent. Mon personnage dans 'Le Cri' est marqué par la mort. Il cherche une explication à cela.

Vous dites que "l'écriture est propre et économique." Et qu'"il ne faut pas se torturer pour elle.". Vous n'accouchez donc pas de vos livres dans la douleur ?

C'est un très grand plaisir. Je ne ressens aucune difficulté. Ca me fait même beaucoup de bien.

Certains accusent vos fins d'être trop conventionnelles. D'autres affirment que vos chutes tombent comme des couperets. Savez-vous toujours où l'écriture vous mène ?

Non, moi je me laisse porter par l'écriture. Je sais à peu près par où je passe, mais je ne sais pas où je vais. Mes livres sont courts et mes chutes brutales comme dans les nouvelles. Je sais qu'il faut que je termine. Mes livres forment une boucle. Je sais que je dois retomber sur mes pieds. Dans 'Le Cri', la fin explique le début... Pour moi, il n'y a qu'un seul cri dans ce livre : c'est le cri que pousse mon personnage à la fin du livre.

Dans ce livre, comme dans les autres, on passe du rire à la mine déconfite. Vous aimez jouer avec le lecteur, une manie chez vous ?

Quand j'écris je pense toujours au lecteur. L'écriture est un travail de séduction. Comme en présence d'une femme, quand on écrit, on est toujours en présence du lecteur. Il faut le surprendre, l'emmener par des chemins qu'il ne soupçonne pas.

Vous dites lire peu... Prendrez-vous le temps d'ouvrir l'un des 683 romans de la rentrée ?

J'ai beaucoup lu plus jeune. Ça rejoint ce que je disais toute à l'heure. Toutes les petites histoires que je découvre ne m'intéresse pas. Je n'en lirai certainement aucun. Je pense que Houellebecq est un grand. Son écriture va très loin. Il aborde des domaines universels. Je lis peu ; je ne peux pas juger des auteurs que je ne connais pas mais celui-ci je le lis, et celui-là, je le considère comme un grand.

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