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JEAN-PAUL DUBOIS S'ENVOIE EN L'AIR Le cas Sneijder

Par Bernard Quiriny - Le 13/10/2011

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JEAN-PAUL DUBOIS S'ENVOIE EN L'AIR

Et si la cabine d'ascenseur était la métaphore ultime de la vie moderne, urbaine et toute en verticalité ? Le Toulousain met en scène l'errance perplexe d'un citadin traumatisé par un accident d'ascenseur dans son nouveau roman, 'Le cas Sneijder'. Excellent, à tous les étages.

« L'accident s'est produit à 13h12 précises. Le mécanisme de ma montre s'est bloqué sous l'effet du choc ». Ce jour là, le mardi 4 janvier 2011, Paul Sneijder (Paul, comme tous les héros de Dubois : Paul Blick, Paul Stern…) est victime d'un accident rarissime : une chute d'ascenseur dans un immeuble à Montréal, la ville où il s'est installé avec sa deuxième femme, Anna. Paul restera dans le coma durant une vingtaine de jours avant de se réveiller et d'apprendre qu'il est le seul rescapé de l'accident, les quatre autres passagers, parmi lesquels sa fille Marie, étant morts sur le coup. Dès lors, Paul ne verra plus vraiment la vie comme avant. Son job à la SAQ, la Société des alcools du Québec, où il a été embauché pour négocier avec les viticulteurs français ? Il n'y retournera plus. Sa femme, Anna ? Elle lui apparaît tout à coup comme une étrangère, ridicule avec ses prétentions de working-woman et son obsession de l'apparence sociale. Comme dans beaucoup de romans de Jean-Paul Dubois, c'est Madame qui porte la culotte, qui dirige sa boîte et qui croit mordicus aux vertus du libéralisme économique : qu'on se rappelle l'épouse de Paul Blick dans 'Une vie française', récemment porté au petit écran pour France 2 par Jean-Pierre Sinapi. Une adaptation télé qui n'a pas vraiment ravi le romancier. Les jumeaux qu'Anna lui a donnés sont avocats fiscalistes en France ? Deux imbéciles avides et incapables d'affection, qui se sont toujours accommodés de l'ostracisme ignoble de leur mère à l'égard de Marie. Plus rien ne semble compter désormais pour Paul, à l'exception de l'urne contenant les cendres de sa fille, posée sur son bureau. Et maintenant ?

La vie en ascenseur

© L'OlivierLe cas Sneijder, © L'OlivierÀ la fois grave et comique, dans un dosage parfait de drame et de comédie (seul Dubois sait faire ça en France), 'Le cas Sneijder' est une sorte de roman de chute à l'envers : la chute (d'ascenseur) a déjà eu lieu quand le livre commence, l'heure est à la remontée. Obsédé par les ascenseurs, précisément, à propos desquels il lit toute la documentation disponible, Paul prend un recul inattendu sur le monde et s'interroge sur l'absurdité de notre civilisation urbanisée, artificielle, soumise à la technique en roue libre. Et la cabine d'ascenseur, cette invention a priori si pratique, devient pour lui une sorte de métaphore absurde du monde moderne : « La verticalité était devenue toute-puissante », se lamente Paul, « elle incarnait la norme urbaine exclusive »… Saviez-vous par exemple que dans un ascenseur plein, l'espace moyen alloué à chaque passager est de 0,18 m², alors que la zone d'intimité minimale pour se sentir à l'aise est de 0,90 m², avec quarante centimètres au moins entre les corps ? « D'autres expériences, plus sournoises, avaient démontré que dans un ascenseur bondé, occupé exclusivement par des femmes, celles-ci acceptaient de se contenter d'une minuscule surface au sol de l'ordre de 0,13 mètre carré. En revanche, dès que l'on introduisait un homme dans la cabine, ces mêmes femmes réclamaient alors un minimum de 0,18 mètre carré ». On sent là tous le soin du détail d'un Dubois qui n'aime rien tant que plonger son nez dans les mécaniques grippées. Ici celle de la vie moderne, des villes surpeuplées : compression, rationalisation, diminution jusqu'à la limite du supportable de l'espace alloué à chacun !

Hors la norme, point de salut

Pour retrouver la vérité primitive qui est en lui, Paul se rapproche du règne animal, en l'occurrence des chiens, en devenant dogwalker (promeneur de chiens), au grand désespoir de sa femme qui trouve cette activité parfaitement grotesque. Mais là encore, l'artifice prend le dessus : son patron (un grec mathématicien, obsédé par les chiffres palindromiques) incite Paul à participer à des concours de chiens en tant que handler, sorte d'accompagnateur « à mi-chemin entre le danseur mondain et le coureur de haies », chargé de tenir la laisse pendant que les juges examinent l'animal. Paul refuse, bataille, finit par se battre avec un propriétaire qui ne jure que par lui… Tout ça finira mal, on le devine : on ne sort pas impunément des rails de la normalité, surtout quand on est marié avec une Anna plus que normale, parfaitement accoutumée aux règles de la vie sociale (travailler plus pour gagner beaucoup plus d'argent et se faire respecter des voisins) et qu'on a deux jumeaux idiots pour veiller sur vous par-dessus l'Atlantique. Navrante et cynique, la fin de la trajectoire de Paul montre qu'on ne gagne jamais contre le système, et que les liens humains sincères (ici, le lien poignant de Paul avec sa fille Anna, puis avec sa mémoire après l'accident où elle trouve la mort). C'était déjà, d'une certaine manière, le sujet (ou plus exactement l'un des sujets) d''Une vie française'. Dubois continue avec malice sur ses thèmes de prédilection dans ce petit roman tragiquement drôle et discrètement sarcastique, avec une critique plus profonde qu'elle n'en a l'air du monde comme il va. En chute libre.

'Le cas Sneijder', Jean-Paul Dubois, L'Olivier, 218 p., 18€.

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