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« Le Maréchal absolu », le roman-monstre de Pierre Jourde
Par Bernard Quiriny - Le 30/10/2012
700 pages, quatre parties, une richesse foisonnante et un personnage hénaurme : avec "Le Maréchal absolu", prix Virilo 2012, Pierre Jourde signe le roman le plus excessif de la rentrée littéraire. Il était temps de le rencontrer.
Commençons par ce qui fâche. Oui, Le Maréchal absolu est un livre colossal, massif, presque monstrueux, avec ses 700 pages en petits caractères. Oui, il faut du temps pour le lire. Oui, il arrive souvent qu’on s’y perde. Oui, c’est une aberration dans cette époque où on zappe entre les produits de consommation culturelle, et où les romans qui se vendent le mieux dépassent rarement 200 pages, avec un pitch fort, comme on dit. Ces avertissements posés, parlons littérature. Le Maréchal absolu, donc, est le grand livre de Jourde, un texte énorme et envahissant que le romancier porte avec lui depuis une quinzaine d’années. Il raconte la destinée d’un autocrate de synthèse, mélange de Staline, Kadhafi, Amin Dada et Kim Jong-Il : un dictateur total et tout-puissant qui règne sur un petit État imaginaire nommé l’Hyrcasie. Hélas pour lui, la rébellion est en route, et son empire s’écroule… Jourde nous le montre à différents stades de sa chute (avant, pendant, après) et le peint en personnage gargantuesque et excessif qui, tout en faisant plier le réel devant lui, finit par être dépassé par son système de sosies, de simulacres et de fictions paranoïaques. Mise en scène du pouvoir et de ses contradictions, jeu grandeur nature sur l’invasion de la réalité par le mensonge, ce texte magistral vaut l’effort qu’il exige de son lecteur : c’est un roman-monstre comme on n’en fait plus, un livre phénoménal qui écrase la concurrence (et pas seulement par son poids), impressionnant et, d’une certaine façon, très anachronique dans notre époque, ce qui est un compliment. Comment se porte-t-on après avoir accouché d’un texte pareil ?
En quelques mots, Le Maréchal absolu, c’est…
Une tétralogie où quatre narrateurs différents, s’adressant à quatre interlocuteurs différents, donnent leur point de vue sur la décomposition politique d’un état imaginaire du Tiers Monde et la chute de son dictateur. Sachant que parmi ces narrateurs, il y a le sosie du dictateur, chargé de le représenter.
Depuis quand portez-vous ce livre ? Quelle place tient-il dans votre œuvre ?
Il y a environ dix-sept ans, j’ai commencé à écrire les premières ébauches d’un roman où un dictateur monologuait, s’adressant à son factotum. En même temps, j’échafaudais des plans qui, grossièrement, correspondaient déjà aux quatre parties du roman tel qu’il est publié. Mais ces plans n’étaient jamais satisfaisants, je les ai refaits des dizaines de fois pendant toutes ces années, avant de trouver une solution correcte. C’est vraiment une grosse machine, qui a été enivrante à piloter, mais délicate à régler. De sorte que, désespérant d’en sortir avant longtemps, je me lançais à chaque fois dans un autre livre, remettant la suite du Maréchal à plus tard. J’ai donc publié tous mes livres entretemps.
Comment avez-vous finalement « triomphé » ?
Il y a trois ans, je me suis remis sur le chantier à plein temps, en modifiant l’architecture, notamment celle de la troisième partie, la plus difficile à construire. Je crois qu’au départ, il s’agissait d’aller jusqu’au bout de ma vieille obsession de l’être monstrueux, qui prend une figure différente dans chacun de mes livres. En lui donnant tous les pouvoirs, l’expérience prend toutes ses dimensions. Le monstre comme perversion de l’idéal et du désir d’absolu. La divinité et l’animal. De sorte que ce livre pousse à bout ce qui, dans tous les autres, reste dans un relatif équilibre classique.
Comment ce roman s’articule-t-il avec votre essai Littérature monstre ?
Dans Littérature monstre, j’évoque le « pari ontologique » monstrueux de la littérature : parvenir à l’incarnation dans l’excès de conscience. Le Maréchal renverse cette proposition : il cherche l’esprit dans le travail désespéré de la chair.
Vu les dimensions hors-normes du livre, vous êtes-vous à un moment senti « dépassé » par le texte en train de se faire ?
Tous les écrivains écrivent pour être dépassés par ce qu’ils font. Si cela ne se produit pas, ils sont désespérés. C’est toujours cela : ouvrir dans le texte une dimension nouvelle, où l’on sort de soi. Cela dit, il m’est arrivé très concrètement de me trouver débordé par la complexité des différents mécanismes à manœuvrer, la foule des personnages, les différentes voix, les points qui s’entremêlent, les récits enchâssés, etc. Tout cela aggravé par le fait que les personnages évaluent mal la situation, se trompent, sont manipulés, etc. J’ai dû opérer pas mal de relectures pour vérifier la cohérence du tout.
Fallait-il écrire un livre excessif pour parler d’un sujet excessif ? Jusqu’à quel point la forme et le fond sont-ils liés ?
Le livre est moins excessif dans la quantité -740 pages, après tout, c’est peu de choses à côté de L’Homme sans qualité ou d’À la recherche du temps perdu- que dans la complexité. Celle-ci correspond en effet à ce sentiment que nous sommes perdus : égarés dans un monde de discours et de mécanismes auquel nous ne comprenons finalement plus rien. Je voulais à la fois restituer cette impression que l’on peut avoir de perdre pied dans le monde moderne. Qui dirige ? Qui décide ? Qui informe ? Où est l’origine ? On ne sait plus. Et en même temps, je voulais montrer tous ces personnages qui s’acharnent à construire du sens malgré tout, à bâtir une représentation à peu près cohérente du monde. Ce roman est cela, en fait : un entrecroisement d’interprétations. La concurrence entre diverses fictions. C’est aussi, comme chez Balzac, un roman de l’énergie. Le texte essaie d’allier deux choses : la puissance statique, dans l’architecture, la puissance dynamique, dans l’espèce d’inépuisable énergie des personnages, qui irradie les moindres recoins du récit.
Il y a plusieurs registres de langage : un côté rabelaisien, gaguesque, jusqu’à la grossièreté, et un côté plus tenu, littéraire, moins sensuel, qui rappelle le style des Paradis noirs. Conséquences de périodes de travail différentes, ou volonté de tout rassembler ?
La remarque est juste. Mais ce n’est pas l’effet de l’étalage de la rédaction sur plusieurs années. Je voulais aussi, avec ce roman, bâtir une sorte de Babel de tous les français, désuet, littéraire, argotique, populaire, etc. Donner un panorama de la langue. Cette diversité tient également à la diversité des locuteurs, puisque le livre n’est fait que de discours. Le Maréchal ne parle pas comme le journaliste qui enquête sur les événements. Plus profondément, dans les passages qui me paraissent les mieux venus, c’est ma langue que je cherchais, celle qui unifie toutes les miennes, tous mes moi : le parler populaire, la langue savante, le goût du grotesque et la tendance à la complexité. La multiplication des interlocuteurs, leur caractère étrange, ou leur absence, est une des causes de l’inflation langagière du roman : on parle d’autant plus que celui qui pourrait nous écouter vraiment est toujours absent.
Le héros du livre, c’est le Maréchal, dictateur fabuleux, autocrate total. Aviez-vous en tête un modèle ? On pense à Kadhafi, mais aussi à Staline, Kim Jong-Il, Saddam Hussein…
C’est vraiment une synthèse, principalement des dictatures du tiers monde issues de la décolonisation. J’ai emprunté tel trait ou tel petit fait à Mengistu, à Saddam, à Khadafi. Le caractère grotesque et imprévisible du tyran rappelle Idi Amin Dada. Le personnage de Sacha est pour partie un composé d’Oudaï Hussein (fils aîné de Saddam Hussein, ndlr) et Hannibal Kadhafi (cinquième fils de Kadhafi, ndlr). Oudaï, ce fou sanguinaire, avait d’ailleurs un double. D’une manière plus générale, il s’agissait de reproduire les palinodies politiques d’autocrates arrivant généralement au pouvoir en liquidant les régimes issus de l’indépendance, qui hésitent entre USA et URSS, fondent d’abord leur régime sur le nationalisme, le socialisme et une forme de laïcité (le Baas de Saddam Hussein et Assad) pour évoluer vers des concessions aux religieux. En dehors de cela, j’ai emprunté des anecdotes à Staline ou à d’autres.
Y avait-il aussi une sorte de « modèle » de roman-monstre, un « étalon » romanesque de l’excès ? L’un des personnages ne s’appelle sûrement pas Sterne par hasard…
Il existe au moins deux tétralogies monstrueuses dans la littérature : celle de Rabelais, si l’on fait abstraction du cinquième livre, d’authenticité incertaine, et Le Quatuor d’Alexandrie. Les deux étaient présents à mon esprit. Les grands ouvrages du baroque sud-américain aussi. Le Manuscrit trouvé à Saragosse pour l’enchâssement des récits. Sterne, bien sûr, mais aussi l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux de Nodier, et tous les grands récits ludiques du XVIIème siècle, notamment ceux de Béroalde de Verville. Il s’agissait pour moi de jouer à fond de tous les mécanismes du récit, notamment ceux qui touchent au temps : anticipations, retours en arrière, parallélismes, divergences, etc. Dans tous mes romans, j’essaie de montrer la co-présence de divers temps. Au cœur du récit, il y a un noyau secret qui suggère que ce grand dépli du temps auquel se livre le récit est une illusion, que tout le temps est replié dans un instant.
C’est un roman sur le pouvoir, son extension totalitaire, son délire. Avez-vous, en écrivant, envisagé la question sous un angle de philosophie politique ?
La tyrannie du Maréchal fonctionne sur le mode du pouvoir personnel sans limites tel qu’il peut être représenté dans le Tiers Monde. Ce n’est pas exactement du totalitarisme. Pas de parti très constitué, pas d’idéologie bien consistante. Il y entre en revanche des éléments de totalitarisme, qui ne sont d’ailleurs pas tout à fait absents de ces régimes autocratiques, notamment la pénétration en profondeur de la société civile par les agents du pouvoir, l’empilement des systèmes bureaucratiques et la prolifération des instances de décision, le noyautage de l’Etat par les polices secrètes, la construction d’une fiction collective, avec réécriture du présent et du passé. Le pouvoir repose sur la fabrication de fiction. Toute la complexité du Maréchal absolu consiste à montrer la fabrication, la dissémination et la mise en concurrence de ces fictions.
Peut-on voir l’industrialisation délirante des sosies comme une sorte de métaphore de la fabrication de l’homme nouveau : un homme moulé sur le modèle du Maréchal, confondu avec lui, répliqué à des centaines, des milliers d’exemplaires ?
D’un côté, une affirmation de soi délirante, un être qui cherche à s’imposer au réel par tous les moyens. De l’autre, une démultiplication de soi par les sosies, les doubles, qui est le symptôme de sa maladie d’irréalité. Il cherche d’autant plus le pouvoir que sa consistance intérieure se délite. Je pousse ici à fond une contradiction inhérente à tout être humain.
C’est aussi un roman sur le paradoxe, non ? Ce tyran qui a le maximum d’emprise sur le réel vit en même temps dans une situation de déréalisation complète, dans un monde de simulacres démultipliés… « Cette irréalité, écrivez-vous, tu t’es employé à en faire la substance même du pouvoir »…
Oui, en effet. Lorsqu’on pousse à bout un système, une logique, on débouche sur des paradoxes. C’est ce qu’a fait Borges dans ses nouvelles. Il y a du Borges dans Le Maréchal absolu. Parmi tous les paradoxes avec lesquels joue le récit, il y a celui-ci : pour s’assurer un pouvoir absolu, le Maréchal doit se dissimuler. À terme, l’absolu du pouvoir se confond avec sa disparition. Cette problématique est présente dans tous mes romans, même dans un récit autobiographique comme Pays perdu : plus on cherche la chair même du réel, plus il se dérobe. D’où la folie destructrice du Maréchal, qui désire par tous les moyens devenir réel, tout en faisant en sorte, pour assurer son pouvoir, de déréaliser le monde. Tout est faux chez lui, même ce qui nous est le plus proche, le plus intime : sa mère est une fausse mère, créée pour les besoins de la propagande. Le dictateur n’est ici que la figure du Moi dans son désir d’absorber le monde. Du Moi qui veut être à lui-même son propre fondement, se déniant toute origine.
Malgré l’alternance des narrateurs, le roman reste largement « autocentré » sur le Maréchal, comme si tout se rapportait à lui. On dirait presque qu’hors de lui le monde n’existe plus. Etait-ce un parti-pris, lié à l’économie générale du projet ?
La déréalisation dont nous parlons est aussi un symptôme du délire paranoïaque. Le monde est un vaste complot. Il est une machine à illusions fabriquée tout exprès pour perdre le sujet. Je crois que chacun de nous a pu être tenté par cette idée. Certains dictateurs y succombent. Il est vrai aussi que le Maréchal est une sorte de figure allégorique du désir d’absolu, tel qu’il finit par engendrer aberrations et perversions. Mais il y a au moins trois personnages qui ne sont pas loin d’être aussi importants que lui dans le roman (ne serait que parce que le dictateur est deux : celui de la première partie, et celui des trois autres, qui ne sont pas le même). Shlangenfeld, l’officier des services secrets ; Manfred-Célestin, le factotum du Maréchal, qui est le narrateur de la quatrième partie ; et le colonel Gris, chef des Services secrets, qui est complètement absent physiquement, qu’on ne voit jamais, mais qui règne sur les événements comme une sorte de puissance tutélaire, de dieu caché. C’est d’ailleurs ce qu’il est : un dieu caché, qu’on croit à l’origine de tout, et qui n’est lui-même, en définitive, qu’un rouage dans une machinerie plus complexe.
Que représentent ces personnages secondaires ?
Shlangenfeld et Manfred-Célestin incarnent un thème qui m’est cher, celui de la servitude volontaire, du dévouement poussé à l’absurde, de l’obéissance fanatique aux ordres. Ce sont des Eichmann qui auraient la capacité de chercher la rédemption.
C’est un roman sur le pouvoir « à l’ancienne », le pouvoir d’Etat, militaire, basé sur la force. Mais les représentants du maréchalisme absolu aujourd’hui ne sont-ils pas plutôt des banquiers, des patrons mondialisés ?
En effet. Historiquement, il s’agit de montrer l’agonie de ce type de pouvoir, depuis les dictatures sud-américaines jusqu’aux dictatures arabes aujourd’hui.
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