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INTERVIEW DE LEONARDO PADURA La voix de La Havane

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.frTraduction de Tania Brimson - Novembre 2009 - Le 13/11/2009

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INTERVIEW DE LEONARDO PADURA

Aussi à l'aise dans le roman noir (son chef-d'oeuvre 'Les Brumes du passé' vient de paraître en poche) que dans un genre plus classique ('Le Palmier et l'étoile'), Leonardo Padura s'est affirmé depuis quelques années comme l'une des plus belles plumes de la littérature hispanique. Entretien.

'Les Brumes du passé', 'Adios Hemingway', 'Vent de carême'… Sans cesse renouvelée, sans cesse plus éblouissante, la littérature de Leonardo Padura, nourrie à la nostalgie, au romantisme et au désespoir, est assurément l'une des plus envoûtantes de l'Amérique latine, entre la délicatesse de Luis Sepulveda et la clairvoyance de Paco Ignacio Taibo II. Mais en plus d'être un écrivain remarquable, dont chaque nouveau roman dévoile un peu plus de son ensorcelante écriture, Leonardo Padura est une voix précieuse. Contrairement à beaucoup de ses compatriotes, l'écrivain cubain n'a en effet jamais quitté son île natale, et garde un regard perspicace sur la réalité castriste, qu'il côtoie jour après jour. De passage à Paris pour fêter les 30 ans des éditions Métailié, il nous raconte son amour de la littérature, son engagement d'écrivain, la menace de l'exil et la cruelle évolution de la société cubaine.

Une grande partie de vos romans utilise la structure du roman noir. Qu'est-ce qui vous séduit dans ce genre ?

Pendant des années, j'ai écrit des critiques sur les romans policiers et j'ai compris quel était le principal défaut du polar cubain : les auteurs essayaient de justifier, à travers la littérature, la politique cubaine. En 1990, j'ai décidé d'écrire mon roman policier à moi, 'Passé parfait'. C'est un roman dans lequel j'essaie, avant tout, de faire de la littérature : je souhaitais une élaboration littéraire et artistique, mais aussi une vision sociale de la réalité cubaine. Je crois que le roman noir, actuellement, est le genre qui nous connecte directement avec le côté obscur de la réalité : ce genre évolue dans un contexte urbain, ce n'est plus le policier du temps d'Agatha Christie.

Dans 'Le Palmier et l'étoile', l'un de vos personnages déclare : "L'écrivain est souvent un type paumé, bourré d'angoisses, qui vit dans un pays et écrit sur ce qui s'y passe. Et si c'est vraiment un écrivain, il essaye d'être sincère envers lui-même, même s'il écrit sur les martiens." Cette définition vous correspond-elle ?

Tout à fait. Dans ce roman, toutes les discussions entre les membres de ce groupe d'écrivains plus ou moins frustrés - certains ont eu du succès, d'autres non - reflètent les différents points de vue que ma génération a eus sur la littérature. Je pense que l'écrivain a une responsabilité envers la société dans laquelle il vit, et d'autant plus à Cuba vu que la presse ne reflète pas la réalité. La presse appartient à l'Etat et reflète la réalité qui intéresse l'Etat. Mais la littérature est un domaine différent, dans lequel nous avons, heureusement, depuis une vingtaine d'années, un espace de création et de réflexion plus indépendant. En tant qu'écrivains, nous avons la responsabilité de faire entendre notre voix, et d'être les porte-parole de ces expectatives, de ces frustrations, de ces vies.

De manière générale, vos histoires sont une déclaration d'amour aux livres ; votre détective récurrent Mario Conde est d'ailleurs un grand amateur de livres. Quelle importance attribuez-vous à la littérature ?

D'abord, en tant qu'écrivain, ce que je connais de mieux, c'est la vie d'écrivain. Ma biographie n'a rien d'intéressant : j'ai été journaliste, j'ai travaillé pour des revues culturelles, j'ai travaillé un an en Angola en tant que correspondant. Mes problèmes ont été les problèmes normaux de toute une génération : être soupçonné d'avoir des problèmes idéologiques, de ne pas être suffisamment révolutionnaire, ce genre de choses. Ma génération, née dans les années 1950, a été éduquée pendant la révolution. Lorsque le socialisme s'écroule en 1990, nous avions entre 30 et 40 ans : à l'âge de la maturité, toutes les possibilités de participation sociale ont disparu. Nous sommes une génération frustrée. Mon obsession pour la littérature est aussi liée à la manière dont nous essayons de voir ce qui s'est passé autour de nous au cours de ces années.

'Le Palmier et l'étoile' raconte la peine des émigrés cubains, 'Mort d'un Chinois à La Havane' celle de l'immigré… L'exil, la solitude ou le déracinement sont des questions qui traversent toute votre oeuvre.

L'exil est toujours un traumatisme. L'exilé est une personne qui sort de sa culture, de son environnement, et s'immerge dans une autre culture, un nouvel environnement, au sein desquels il doit réapprendre à vivre. Cet apprentissage est toujours marqué par un élément duquel il ne peut se défaire : la mémoire. Et la nostalgie. Pour la nation cubaine, pour la littérature cubaine aussi, l'exil a été une constante. Le premier écrivain cubain, José Maria Heredia, a dû s'exiler. Et cela continue jusqu'à aujourd'hui.

Vous avez choisi de rester.

Je ne veux pas vivre en dehors de Cuba. Mais la possibilité de l'exil ne cesse de me hanter : du jour au lendemain, mes livres pourraient déranger le système et rendre ma vie à Cuba impossible. L'exil est donc quelque chose qui est toujours présent, comme une épée de Damoclès qui va et vient au-dessus de ma tête. D'autant que mon petit frère vit aux Etats-Unis, ma famille paternelle également. La moitié de mes amis sont partis aux Etats-Unis, en Espagne, en Angleterre, au Mexique. Bien que je ne l'aie pas connu personnellement, l'exil est pour moi un traumatisme spirituel, parce qu'il fait partie du traumatisme de toute la nation cubaine. Ma relation avec Cuba est la même qu'entre un enfant et ses parents : certains jours, ton père te fait tellement de mal que tu souhaites sa mort. Pourtant, malgré l'injustice, malgré son offense, tu ne peux pas le détester parce que c'est ton père. Mais ça n'empêche que tu peux avoir de vraies raisons de le détester. Et c'est ce qui se passe avec Cuba.

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