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Nos conseils de lecture pour l'été
Par Alexis Brocas, Étienne Sorin et Bernard Quiriny - Le 17/07/2012
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Trop occupé, mal conseillé, un poil paresseux, vous n’avez rien lu de mémorable cette année ? Evene vous propose une séance de rattrapage pour l’été, avec sa sélection des meilleurs récits des douze derniers mois. Faites votre choix…et bonne lecture !
Le plus mitterandien : Le chapeau de Mitterrand
Le Chapeau de Mitterrand, © FlammarionPour son quatrième roman (Ailleurs si j’y suis avait remporté le Prix Drouot en 2007), Antoine Laurain remporte haut la main la palme du meilleur titre et du meilleur pitch de cette rentrée. Novembre 1986 : dans l’automne de la première cohabitation, l’aimable Daniel Mercier, brave comptable sans envergure, dîne seul dans une brasserie parisienne. Tout à coup, stupeur : un trio s’installe à la table d’à côté, et il reconnaît Roland Dumas, un « gros » fumeur de cigare nommé Michel (on suppose que c’est Charasse) et… le Président de la République, François Mitterrand ! Lequel, en partant, oublie son chapeau. Tout ému, Daniel le coiffe, et sa vie s’en trouve transformée. Lui, le petit employé sans ambition, se découvre des instincts de requin. Dans sa boîte, il tient tête à son n + 1, obtient de l’avancement et un poste plus gratifiant. Hélas, il égare le chapeau dans le train qui l’emmène vers son nouveau job ! C’est une jeune fille nommée Fanny qui le récupère, et qui le coiffe à la descente pour se protéger de la pluie. Chez elle aussi, le chapeau va provoquer une amélioration du caractère, et l’aider à concrétiser ses rêves… On a compris le principe : quatre porteurs de chapeau se succéderont, le plus drôle étant sans doute le dernier, Bernard Lavallière, grand-bourgeois de Passy qui, à cause du couvre-chef, vire à gauche, se met à lire Libé, fréquente les fêtes de Séguéla et devient collectionneur d’art contemporain. Antoine Laurain a l’habileté de ne pas pousser trop loin un procédé qui serait devenu répétitif, et de casser le rythme en changeant de mode d’écriture (du récit, il passe à une correspondance) pour relancer la machine. En résulte une petite comédie sans prétention mais très bien fagotée, pleine de clins d’œil nostalgiques aux années 1980 (la boîte de Daniel s’appelle la « Sogetec », on consulte le Minitel, on regarde Polac et Mourousi à la télé, on s’abonne à Canal +, on mange des crèmes Chambourcy…), et dotée d’une chute qui, par souci d’équilibre, rappelle aussi le côté machiavélien de l’ancien Président.
Le chapeau de Mitterrand, Antoine Laurain, Flammarion
Le plus Robinson Crusoé sur son île déserte : Le gouverneur d’Antipodia
Le gouverneur d'Antipodia, © Le DilettantePas facile de travailler en duo. Surtout quand, isolé sur une île au milieu de nulle part, vous ne voyez que votre collègue pendant des mois. C’est ce qui arrive à François Lejodic et Albert Paumier de Franville, deux fonctionnaires envoyés sur Antipodia, un rocher français surnageant dans l’immensité maritime, une île en forme de fer à cheval située entre Tasmanie et Antarctique et dépourvue de toute population. Le premier, électromécanicien, est arrivé il y a quatre ans, pour oublier un chagrin d’amour. Le second, diplomate, a été expédié ici pour étouffer une affaire de mœurs lors de son précédent poste. Ensemble, ils s’ennuient, jouent au scrabble, relisent les trois bouquins trouvés sur place et font semblant de tenir leur rôle. Comment ne pas devenir fou dans ce décor glacial, avec cette solitude obsédante ? « L’austral a la vertu de balayer tout, note Lejodic. De ramener à l’os. De dénuder les nerfs, d’extirper le gras et de trancher la barbaque du quotidien. De réduire les choses jusqu’à leur noyau, l’essentiel. Par ces latitudes, on n’est pas à vif, non, on tourne au ralenti, sur le minimum vital ». Ce nouveau roman de l’écrivain-baroudeur Coatalem (l’auteur de La consolation des voyages et du Dernier roi d’Angkor) est en forme de spirale, avec une accélération insidieuse. Cela commence comme un témoignage anthropologique, les récits entremêlés des héros qui parlent de leur quotidien sur Antipodia et de leurs habitudes de Robinsons. Mais à mesure que l’histoire avance, on glisse vers la folie : l’hostilité naît entre eux, un troisième larron fait son apparition, et Paumier de Franville se met à graisser son pistolet… La fin, grande dégringolade vers la démence, est admirablement menée. Les démons de la vie sauvage y ressurgissent, l’environnement vainc l’homme. On pense lointainement au Délivrance de Boorman, déplacé dans la désolation australe. Et les deux phrases liminaires de Lejodic prennent soudain tout leur sens : « Cette île est un paradis. Cette île est un enfer ».
Le gouverneur d'Antipodia, Jean-Luc Coatalem, Le Dilettante
Le plus historique : Limonov
Limonov, © P.O.LPortrait d’un bandit dans son adolescence, Le Petit Salaud, Le Poète russe préfère les grands nègres, Le Journal d’un raté, Histoire de son serviteur, La Grande Époque… Pendant dix ans, Limonov a pondu et publié un livre par an dans les années 80. « Il n’avait qu’un sujet, sa vie, qu’il débitait en tranches », écrit Emmanuel Carrère. Ces récits autobiographiques, l’auteur d’Un roman russe les a lus et a fait partie du cercle de fans de l’écrivain ukrainien. Mais, s’il lui consacre un ouvrage entier, c’est parce que le dissident ne s’est pas contenté de vivoter à Paris en entretenant une « réputation agréablement sulfureuse ». Sa période d’écrivain branché parisien semble même ennuyeuse au regard de ce qu’il a vécu avant et après. Voyou à Kharkov en Ukraine, idole de l’underground moscovite sous Brejnev, clochard et valet de chambre d’un milliardaire à New York, soldat en ex-Yougoslavie, leader d’un parti « brun-rouge » - épisode qui achève de faire passer l’écrivain pour un horrible fasciste aux yeux des Français… Sans compter ses passages par la case prison. Emmanuel Carrère n’est pas scénariste ni cinéaste pour rien. Il excelle à changer de focale, de point de vue, de rythme, à passer de l’anecdote à la géopolitique pour narrer une vie « qui a pris le risque de se mêler à l’Histoire ». Car, à travers la figure de Limonov, Carrère retrace avec brio l’effondrement du régime soviétique. Et en profite pour sonder le désarroi du peuple russe à l’ère du post-communisme.
Limonov, Emmanuel Carrère, P.O.L
Le plus sportif : L’art du jeu
L'art du jeu, © JC LattèsVous ne savez pas combien de joueurs compte une équipe de baseball ? Vous ne comprenez rien aux histoires de « bases », de lanceur et d’arrêt-court ? Vous êtes prêt à entrer dans l’univers de l’Art du jeu, le premier roman qui passionne ses lecteurs pour un sport auquel ils ne comprennent rien ! Mais rassurez-vous, le baseball n’est qu’un décor et, si le livre regorge de scènes de match passionnantes et pleines de suspense, ce sport cryptique est surtout un support pour méditer sur le destin, le dépassement de soi et le rapport aux autres. En réalité, il n’y a pas un seul héros mais cinq ou six dans ce roman d’allure classique, admirablement construit et entièrement situé sur le campus d’une petite université (fictive) du nord du pays, Westish, dans le Wisconsin. Le premier, donc, Henry, est un garçon fluet et discret qui joue au baseball dans une équipe de bouseux du Dakota du Sud, avec une grâce proche de la magie. On tombe immédiatement sous le charme de ce roman rythmé, avec ses pics de suspense, son humour et ses considérations plus profondes qu’il n’y paraît sur le baseball, métaphore de la condition humaine. La description de la vie universitaire est également très réussie et permet à Harbach de mettre en scène un petit monde « clos », comme chez Tom Wolfe par exemple. Quant aux aficionados d’une littérature plus « postmoderne », ils apprécieront les allusions à Melville et seront heureux d’apprendre que l’auteur, en écrivant la première version, avait en tête l’Infinite Jest de David Foster Wallace. Il ne reste peut-être plus grand-chose de cette influence dans le texte final mais on parierait volontiers que DFW, grand amateur de sport, aurait beaucoup aimé. Quant à vous, on n’en doute pas une seconde.
L'art du jeu, Chad Harbach, JC Lattès
Le plus idéaliste : Le rêve du Celte
Le rêve du celte, © GallimardQuand Vargas Llosa s'empare d'un personnage réel, c'est que celui-ci a toutes les qualités d'un héros vargas-llosien. Comme Gauguin ou la militante Flora Tristan, dont l'auteur rapprochait les destins dans Le Paradis, un peu plus loin, Roger Casement, le héros de son dernier roman, Le rêve du Celte, est un homme guidé par un idéal. Et quel idéal ! Fonctionnaire britannique de la fin du XIXe siècle, Casement fut envoyé au Congo puis en Amazonie pour écrire des rapports sur les mœurs en vigueur dans les exploitations de caoutchouc alors régies par de vastes multinationales. Participaient-elles bien à l'édification des « sauvages », ces multinationales, comme on l'assurait en Europe ? Les tribus qui avaient la chance de recueillir le caoutchouc pour les blancs progressaient-elles vers la civilisation au rythme escompté ? Au Congo Belge, puis au Pérou, Casement découvrira l'horreur de la colonisation et ses constantes : la torture, la chicotte – ce fouet taillé dans de la peau d'hippopotame -, les femmes que l'on garde en otage, les rebelles que l'on mutile ou qu'on brûle vifs. Devenu défenseur des opprimés et héros national, il prendra fait et cause pour le nationalisme irlandais, et finira pendu pour haute trahison, et vilipendé pour son homosexualité qu'il avait cachée toute sa vie. Afin de conter cette existence hautement romanesque, Vargas Llosa a mis au point une structure à la fois évidente et d'une folle complexité : le roman se centre sur la figure de Casement emprisonné, attendant sa grâce ou son exécution, et lance, à partir de ses souvenirs, de ses discussions, de ses rêves, des expéditions mémorielles qui se croisent parfois mais finissent surtout par couvrir toute la vie de Casement. Au lieu d'entraver la lecture, cet exercice de virtuosité la facilite, et explore le destin d'un homme mieux qu'aucune trame chronologique ne saurait le faire, tout en suggérant au lecteur de passionnants parallèles : nous sommes bien chez Vargas Llosa.
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