Le Figaro

Les navets de la rentrée littéraire

Par Florence Duguit et Bernard Quiriny - Le 29/08/2012

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Les navets de la rentrée littéraire

Parmi les 646 romans de cette rentrée, il est fatal de trouver quelques ratages. Vedettes surestimées, nanards sidéraux et autres expériences foireuses, voici l’anti-sélection d’Evene qui, hélas, risque bien de s’étoffer au fil de nos lectures !

 

Le plus baveux

Une semaine de vacances, Christine Angot, éd. Flammarion, 137 p., 14 €.

Au jeu des records, Christine Angot remporte une première victoire : celle du plus grand nombre de fellations dans le plus petit nombre de pages. Cette performance est admirable pour deux raisons. La première, c’est que ce sont des fellations créatives, agrémentées d’accessoires originaux tels qu’une tranche de jambon ou des quartiers de clémentine. La deuxième, c’est que toutes sont prodiguées par une fille à son père, ainsi qu’on l’apprend au détour d’un dialogue. Une semaine de vacances est donc un roman sur l’inceste, pour changer. L’action, si on peut dire, se déroule en 1975 (il est question de la mort de Franco et d’Ajar qui refuse le Goncourt) ; papa a emmené sa fille adolescente en vacances pour une semaine, et cet épicurien ne lésine pas sur ses plaisirs. Le midi, on mange dans des restaurants étoilés. Le reste du temps, on baise. Christine Angot reste évasive sur les menus des repas, et c’est bien dommage ; en revanche, elle est intarissable sur les pipes, les tripotages, les caresses, les 69 et les sodomies. L’essentiel du roman consiste dans la description des positions et des pratiques qu’il lui inflige : met ta jambe ici, tourne-toi comme ça, etc. Quand Houellebecq plagie Wikipédia, tout le monde lui tombe dessus ; quand Angot recopie le Kama Sutra, personne ne dit rien.  Scabreux, monotone, fabuleusement complaisant, ce roman porte l’art de son auteur à un point de perfection tel qu’on craint qu’elle ne fasse jamais mieux. Inceste, vaseline et cruauté mentale : comment aller plus loin dans le sordide ? De livre en livre, la romancière resserre en tous cas son travail autour de ses points centraux, en écartant le reste. Au plan de l’économie romanesque, c’est une sorte de chef-d’œuvre minimaliste : peu de vocabulaire, très peu d’action, moins de 140 pages en gros caractères avec d’énormes marges. Mais surtout, elle se recentre sur ses vrais sujets, et va directement à l’essentiel, dès les premières pages, c'est-à-dire dans « un chiotte » Certains diront que ce livre peut aussi y finir. On n’ose pas dire qu’ils sont mauvaises langues. B.Q. 

Le plus cliché

 L’homme qui aimait ma femme, Simonetta Greggio, éd. Stock, 300 p., 20 €.

Deux frères aiment la même femme. L’idée n’est pas neuve mais elle peut encore servir. Voici donc Yann et Alexandre, étudiants à Paris dans les années 1960. Ils rencontrent Maria, ils sont fous d’elle. Alexandre est littéraire et infidèle, Yann solitaire et romantique, Maria a une sœur nommée Bébé, tout ce petit monde couchaille dans l’ambiance libérée des années 1968. Simonetta Greggio les suit jusqu’à la cinquantaine en traversant les seventies (ah, le choc pétrolier), les années Reagan (ah, le néolibéralisme) et la fin du siècle (ah, le compte à rebours sur la tour Eiffel). Maria épouse Alexandre qui la trompe à tour de bras, Yann part à New York et reste hanté par elle. Etonnamment, la romancière met plus de clichés dans ses formules que dans son scénario : « Yann lisait tellement que ses nuits étaient tissées de mots », « On est toujours étonné de voir qu’on peut mourir d’amour », « La vie est tragique, certes, mais fugitive »… Outre les babillages façon stream of consciousness (« sel peau brûlée yeux rouges rongés bouche en feu le sel le sel soleil soif continuer ne pas s’arrêter », etc.), le plus douloureux dans cette romance reste l’incapacité de l’auteur à écrire la moindre page sans aligner dix références, d’Althusser à Jung et de Deleuze à Wittgenstein, comme dans un Who’s who culturellement correct. Vernis qui n’annule pas la banalité de ce livre plein de questions aussi profondes que celle-ci : « Peut-on dire que l’on trompe l’autre quand on se masturbe ? » B.Q.

Le plus vide

Soins intensifs dandy, Claire Guezengar, Laureli / Léo Scheer, 92 p., 15,50 €.

Au début du roman, la narratrice se tient devant une porte : « Soins intensifs dandy ». C’est une école de dandysme où, sous la direction d’une prof nommée Brummelle (comme George Brummell, l’inventeur anglais du dandysme qui a inspiré à Barbey d’Aurevilly son célèbre livre en 1845), elle apprendra les bonnes attitudes en toutes circonstances, ne serait-ce qu’en cultivant le détachement et en répondant « divinement bien » quand on lui demande si ça va. Et ensuite ? Rien. Ce volume de 100 pages très aérées (contenu de la page 71 : « Je choisis préalablement Samantha comme pseudonyme, au cas où ») se présente comme un roman mais c’est à peine un scénario, une esquisse, le début d’un livre. Les phrases au présent s’enchaînent, séparées par de copieux interlignes et agrémentées de blagues sans intérêt (à propos d’un projet de suicide au gaz : « Vu la hausse des prix, c’est exclu »). Tout tombe à l’eau, rien ne donne prise, et on arrive à la fin en un quart d’heure avec l’impression de n’avoir rien lu. La dernière page, intitulée « Générique », est la plus intéressante : une liste de remerciements et d’influences où on trouve Wilde, Jouannais, Balzac, Duras et Edie Sedgwick, entre autres. Les contorsions de la quatrième de couverture pour faire l’exégèse de ce morceau de vide (l’auteur, voyez-vous, « esquive le sujet principal pour mieux l’affronter ») rappellent un peu les catalogues de certaines expositions d’art moderne où le chef-d’œuvre n’est pas l’installation, souvent désolante, mais le commentaire qui l’encense avec emphase... B.Q.

Le plus laborieux

Géographie de la bêtise, Max Monnehay, éd. du Seuil, 226 p., 17 €.

Le titre à la Nothomb en rappelle d’autres, pas toujours de bonne mémoire : Inversion de l’idiotie (Foenkinos), La fascination du pire (Zeller), etc. Après trois exergues dont Flaubert et Cocteau, l’incipit épuise le pitch, d’un seul coup : « Le seul critère auquel vous deviez répondre si vous souhaitiez être admis au sein du village des idiots du village, c’était une belle et franche imbécillité ». Tout est là, il n’y aura pas de surprise : pour son deuxième roman, Max Monnehay raconte sur un ton de comédie burlesque l’épopée d’une bande d’abrutis qui se réunissent en communauté, pour vivre tranquilles et à l’abri du monde. L’aventure est racontée par un certain Bastien, émule de la première heure du leader, quoiqu’il ne soit pas complètement sûr lui-même d’être si crétin que ça… L’idée n’est pas idiote, c’est le cas de le dire, mais la romancière n’en fait pas grand-chose : les péripéties sont convenues, les personnages creux et le style plutôt laborieux, avec des coquetteries sans intérêt (« Jusqu’à ce que la pourriture. Jusqu’à ce que la poussière ») et une façon de tirer à la ligne qui trahit la faiblesse des moyens littéraires. Quant au « message », sorte d’hymne à l’inadaptation, au refus du monde compétitif et à la recréation du paradis, il est évidemment sympathique mais manque cruellement d’originalité. Un aimable ratage, donc, à moins qu’en idiot qui s’ignore on n’y ait rien compris. F.D. 

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