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INTERVIEW DE LUIS SEPULVEDA Eloge de la défaite
Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.frMerci à Thomas Chouanière pour son aide précieuse - Mars 2009 - Le 26/03/2009
"Peu importent les nouveaux continents, seuls m'importent les hommes." Cette phrase du Capitaine Némo, Luis Sepulveda l'a faite sienne, jusqu'à l'inscrire sur les murs de sa maison et l'éprouver sur chacune des pépites qui magnifient son oeuvre. Dernière en date, 'La Lampe d'Aladino et autres histoires pour vaincre l'oubli', parue aux éditions Métailié en janvier.
"J'ai pris ce livre moche, tiré à 1.000 exemplaires par une maison d'édition écologiste au Chili. J'ai commencé à le lire et tout à coup j'ai eu 14 ans. Je me suis lancée dans une chasse au jaguar, j'ai vécu parmi les Indiens… et j'ai failli rater mon avion." C'est ainsi qu'Anne-Marie Métailié, l'éditrice de Luis Sepulveda, raconte sa rencontre avec l'auteur du 'Vieux qui lisait des romans d'amour'. Le début d'une grande aventure littéraire. Romans noirs, nouvelles fantastiques, mémoires, récits de voyage… L'écrivain chilien ne se soucie ni des genres, ni des registres. Seules comptent les histoires et surtout la langue. Car si pour lui, on ne peut être intelligent que dans une seule langue, il manie la sienne avec une intensité, une précision et une sobriété rares. Juste ce qu'il faut pour exalter le destin de ses héros préférés, ces perdants à qui il dédie sa plume, ses mots, ses émotions.
D'où vous vient cette perpétuelle soif de raconter ?
C'est inexplicable, quelque chose de naturel, comme manger ou chanter. Il y a un truc formidable : on apprend en écrivant.
Peu importent les genres, les registres, seule compte l'histoire ?
Mes histoires décident de la forme qu'elles veulent prendre. Ce qui m'émerveille toujours, c'est l'énorme diversité de l'existence. Ma littérature est une démonstration de cette diversité. Les genres se nourrissent entre eux. Par exemple, mon prochain roman, qui paraîtra en janvier 2010, est réaliste, mais pour enlever le caractère traumatique de certaines situations, je me suis souvenu de certains épisodes de l''Histoire de la mouette et du chat qui lui apprit à voler', ce qui m'a permis d'atténuer la tristesse de certains passages.
Pourquoi ne vouliez-vous pas conserver la tristesse de ces passages ?
Parce que je parlais de parties de la vie qui ont été réellement très tristes. Quand on évoque la tristesse à une très longue distance dans le temps, cela s'appelle de la mélancolie, or j'ai horreur de la mélancolie depuis que j'ai lu la définition de Victor Hugo : "La mélancolie c'est le bonheur d'être triste."
Dans quelle mesure la langue participe de la densité et de la concision de vos livres ?
Le castillan d'Espagne n'a pas évolué pendant des siècles. Puis, tout d'un coup, est arrivé l'espagnol du continent américain qui a enrichi le castillan. C'est donc une langue jeune, nourrie de mots qui viennent de tous les endroits du monde, des mots dérivés des langues indiennes d'Amérique du Sud, des mots qui viennent d'ailleurs dans le monde, apportés par les immigrants, des mots inventés par les difficultés phonétiques des immigrants. Une langue en perpétuel mouvement. Une langue qui permet la concision. Elle possède des mots tribaux qui disent beaucoup de choses en un seul mot. Elle permet une économie du langage. Les choses sont vraiment intelligibles, mais les mots sont brefs.
Vous parliez de diversité des existences, qu'en est-il de vos personnages ?
Mes personnages sont tous différents mais ils ont un point commun : ce sont des outsiders. Ils sont sur les rivages de la vie. Ce n'est pas l'écriture de la défaite qui me passionne mais bien les histoires des perdants, des inutiles qui savent pourquoi ils ont perdu. C'est pour cela que j'aime les personnages comme le Comte de Monte Cristo ou les héros d'Hemingway et d'Hammett.
Qu'apprend-on de plus avec les perdants ?
On apprend les raisons profondes et éthiques de leurs défaites, leur volonté de continuer malgré les échecs. Les perdants sont les seuls qui chantent la vie.
Parler des perdants, c'est ainsi que s'affirme votre engagement d'écrivain ?
La seule responsabilité de l'écrivain est de bien faire son travail. La relation avec la société, on l'établit en tant que citoyen. Mais dans la littérature se reflète la position éthique de l'auteur et je sais pour qui j'écris : l'immense foule des perdants. Et entre perdants on s'amuse beaucoup.
Pourquoi ?
Les grands perdants de la littérature ne sont pas des traumatisés. Ils connaissent le pourquoi et le comment de leur défaite et sont donc en paix avec la vie. L'humour, l'ironie, la distanciation sont autant de qualités qu'ils ont développées. Ils ne se prennent pas au sérieux, même s'ils ont une vie extraordinaire. Les perdants sont plus intelligents.
Vous considérez-vous comme un perdant ?
Bien sûr ! J'ai perdu une grande partie de ma jeunesse en prison, mais je m'y suis fait beaucoup d'amis. Le bilan est positif. J'ai perdu des années durant lesquelles je n'ai pas pu vivre dans mon pays, mais je me suis fait des amis dans le monde entier. Le bilan est positif. Aujourd'hui, je peux revenir dans ce pays qui n'est plus celui que j'ai connu, mais j'y trouve des gens qui ont l'âge que j'avais quand je suis parti et qui sont bien meilleurs que moi, plus intelligents, mieux informés que je l'étais. Ils me regardent avec respect. Le bilan est positif.
La dureté du Chili, les tragédies qu'il a connues participent-elles de cette incroyable capacité à relativiser ?
Oui, parce que le Chili vit toujours à la merci de la circonstance. Dans le passé, nous avons été heureux, mais des cosaques sont arrivés et ont ruiné notre histoire. Une autre fois, un cataclysme a supprimé deux de nos villes. Nous avons essayé de construire un socialisme civilisé, mais il y a eu un coup d'Etat fasciste. Alors oui, la seule façon de prendre les choses, c'est l'ironie. Autrement on se met à pleurer et on n'arrête plus.
Face à une civilisation que l'on accuse de tout détruire sur son passage, votre regard ne s'est-il pas assombri ?
Je suis tout simplement un écrivain réaliste. J'aime écrire sur la mer, mais elle est sale. J'aime écrire sur les paysages de campagne, mais c'est là que poussent les centrales nucléaires. J'aime écrire sur la forêt amazonienne, mais les machines y abattent les arbres. Si j'ignorais cette partie de la réalité, je serais bien misérable. J'essaie de faire de cette réalité quelque chose d'esthétique. C'est aux lecteurs de tirer les conclusions intelligentes de ce que j'essaie de dire. Je n'écris pas pour émouvoir, mais pour partager mon émotion.
Carlos Fuentes pense que l'écrivain doit revisiter, réinventer l'Histoire…
Oui, parce qu'il y a deux histoires : l'Histoire officielle et celle racontée par l'écrivain. Les deux ne coïncident que rarement. Lorsqu'on écrit sur un futur hypothétique, nous créons le souvenir du futur, nous le transformons en passé. Peut-être que la mission de l'écrivain est de faire un relevé de ce qu'a été son monde, de ce qu'a été sa société. La vie est comme un livre de comptable : sur la partie droite, les banquiers écrivent les gains, sur la gauche les écrivains écrivent les pertes.

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