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Marzi existe !INTERVIEW DE MARZENA SOWA
La première fois que je suis arrivée en France, c'était juste pour un mois de vacances grâce à une prof de l'université de Cracovie. J'avais alors 19 ans et ce voyage était pour moi un rêve lointain qui se réalisait enfin. Cette première rencontre avec l'Occident m'a tellement marquée que j'ai pris la décision de revenir en France pour un peu plus longtemps, voire pour m'installer ici. Je n'ai pu le faire que deux ans plus tard, le 28 juin 2001, lorsque je suis venue m'installer à Bordeaux pour poursuivre mes études de lettres modernes commencées à Cracovie. J'ai réalisé le rêve que je trimbalais avec moi depuis ma première rencontre avec la France, lors du séjour de ma tante Hélène à Skowierzyn que j'évoque dans 'Marzi 2'.
Pourquoi avoir choisi de raconter votre enfance sous forme de bandes dessinées plutôt que sous forme écrite ?
Ce support est plutôt surprenant, d'autant plus que, contrairement aux enfants occidentaux, la BD n'a pas dû avoir une grande place dans votre enfance. Aviez-vous accès aux bandes dessinées dans votre enfance ou les avez-vous découvertes plus tard ?
Lorsque j'ai connu Sylvain, je me suis intéressée de plus près à ce qu'il faisait, et donc à la bande dessinée. J'ai été franchement étonnée de l'ampleur et de toutes ces belles choses dont les bandes dessinées peuvent parler ! Dans mon esprit, le 9e art ne concernait que les univers fantastiques, les super-héros, etc. Rien pour une jeune fille ! Mais à ma grande surprise, la bande dessinée aborde toutes sortes de sujets et tout de suite, j'ai su y trouver mes repères. Je suis rapidement devenue une lectrice passionnée, mais j'étais encore loin de devenir auteur.
Comment est né le projet 'Marzi' ?
Le tome 2 de 'Marzi' se penche sur le côté historique de la Pologne. Vous parlez des privations, des tanks qui vous réveillent, de Jaruzelski. Voulez-vous transmettre quelque chose, témoigner, raconter ce qui se passait de l'autre côté du rideau de fer ? Dès le départ, l'enjeu dans 'Marzi' était de raconter la vérité. Avec la déclaration de l'état de guerre, l'Histoire a fait irruption dans la vie de chaque enfant polonais. Et même si j'étais probablement trop petite pour m'en souvenir en détails, cet événement a été si souvent rappelé à ma mémoire par les adultes qu'il fait désormais partie intégrante de mon enfance. Certains moments de ma vie sont ancrés dans une réalité historique, alors, dans 'Marzi', j'essaie tout simplement de relater ce que j'ai vécu. Aviez-vous un but précis en faisant cette bande dessinée ? Je n'avais pas besoin de raconter mon enfance, mais j'en avais tout simplement envie. Je voulais faire partager quelque chose avec le lectorat francophone, quelque chose qu'il ne connaissait peut-être pas bien, voire pas du tout. Par un récit intime, très personnel, on peut vraiment apprendre pas mal de choses. J'aime beaucoup lire ce genre de témoignages. Ca ouvre les yeux sur le monde d'autant plus que ce n'est pas, par exemple, quelque chose qui est imposé à l'école. 'Marzi' n'est pas un manuel qui parle "sèchement" d'une époque en Pologne. Ce n'est pas quelque chose qui a un but purement éducatif. C'est une découverte. Je voulais montrer mon univers qui est différent de l'univers des enfants de France, même de ceux de Pologne puisqu'il s'agit d'une nouvelle génération. Je fais 'Marzi' avec beaucoup de plaisir et j'espère que les lecteurs en prennent autant lors de la lecture. Graphiquement, 'Marzi' est un album original : peu de bulles, un découpage basique, très simple, surtout du texte illustré. C'est vous qui avez décidé de ce format ou s'est-il imposé naturellement parce qu'il y avait beaucoup de texte ?
Contrairement aux clichés occidentaux, et malgré les difficultés quotidiennes, on ressent finalement presque une certaine nostalgie de votre enfance. Il était donc possible d'avoir une enfance heureuse de l'autre côté du rideau de fer ? Toutes ces difficultés, les problèmes d'approvisionnement, étaient notre vie de tous les jours. Je ne connaissais pas autre chose. Alors pourquoi s'attrister ? Pour moi, comme pour mes copains, c'était très normal et naturel. Nous ne nous posions pas la question. Nous sommes nés dedans. Ce n'était pas comme si, soudainement, d'une abondance totale nous étions tombés dans le manque absolu. Alors, bien évidemment, on ne pouvait pas être triste sans arrêt. C'est plutôt l'injustice qui rendait malheureux. Une grande partie de l'album est consacrée à la religion. C'était quelque chose d'important pour une petite fille polonaise des années 1980 ?
Ces jours-ci, cela fait 20 ans que la centrale de Tchernobyl a contaminé l'Europe. Vous racontez ce jour crucial dans le dernier chapitre de ce tome. Comment une représentante de la "génération Tchernobyl" juge-t-elle ce triste anniversaire ? A l'époque j'avais 7 ans. Le souvenir que j'en garde est celui que j'ai écrit dans 'Marzi'. Nous avons tous ressenti une angoisse de la part des adultes, une certaine déstabilisation. Et ce n'était pas agréable. Les grands qui devraient toujours nous rassurer ne trouvaient plus leurs mots. Je crois que nous avons tous eu très peur. Cette peur, très présente au début, a commencé à s'estomper avec le temps. Nous avons repris le rythme normal de la vie en laissant de côté l'explosion toxique. Nous ne pouvions pas continuer comme ça. Aujourd'hui encore, c'est une énorme inconnue ! On ne sait pas exactement combien de personnes en sont mortes. On ne sait pas combien de gens en souffrent encore maintenant. L'anniversaire de Tchernobyl nous fait retourner 20 ans en arrière et nous poser quelques questions sur la vie que nous menons maintenant. Mais je crois que la leçon s'adresse surtout aux gens qui décident des programmes nucléaires plus qu'à nous, parce que notre réponse à ce sujet est claire. Je suppose que le tome 3 de 'Marzi' est déjà en préparation. Avez-vous encore des choses à raconter ? J'ai une mémoire assez bonne. Je me souviens de beaucoup de choses et déjà le fait de se poser et de réfléchir sur ce qu'on a vécu fait surgir d'autres souvenirs. Nous avons effectivement déjà bien avancé dans le troisième tome. Comment tout cela va évoluer ? Le temps le montrera...
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Mai 2006
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