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INTERVIEW DE MINH TRAN HUY “Vivre d'autres réalités”

Propos recueillis par Claire Simon pour Evene.fr - Août 2007 - Le 02/08/2007

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INTERVIEW DE MINH TRAN HUY

A seulement 27 ans, Minh Tran Huy est rédactrice en chef adjointe au Magazine littéraire. Férue de littérature depuis l'enfance, elle écrit ses premiers textes au lycée et remporte quelques concours de nouvelles avant de se consacrer au journalisme. Celle que tous qualifiaient de jeune espoir peuvent se réjouir puisqu'elle revient à ses premières amours en publiant 'La Princesse et le pêcheur', un roman à son image : étonnant, sensible et intelligent...

Silhouette menue, robe estivale et sourire aux lèvres, Minh Tran Huy nous accueille dans son salon, au coin de son imposante bibliothèque. Elle raconte avec enthousiasme, analyse avec subtilité et se livre avec pudeur dans un dialogue où s'expriment tour à tour la journaliste et l'écrivain. Rencontre avec une surdouée des lettres.

Ce premier roman est personnel et très abouti, d'où vous est venue l'idée de 'La Princesse et le pêcheur' et depuis quand y pensiez-vous ?

Si l'écriture proprement dite m'a pris un an, l'embryon du roman remonte à mes 20 ans. L'idée vient d'une rencontre qui a effectivement eu lieu quand j'avais 15 ans, lors d'un voyage linguistique, avec un garçon qui était un boat people. Je tenais beaucoup à lui, et je l'ai perdu, mais dans des circonstances beaucoup moins tragiques que celles décrites dans le livre. J'ai donc commencé à écrire sur cette histoire qui m'avait marquée, la structure était déjà là mais il y avait moins de niveaux de lecture et un arrière-plan familial moins important. La plupart des itinéraires familiaux sont également vrais. Mon grand-père et mon arrière-grand-père ont vraiment été assassinés ; c'était important pour moi que ça figure sous une forme réelle. En revanche, aucune des scènes qui constituent l’intrigue, à savoir l’histoire entre les deux jeunes gens, n’a existé. Elles sont toutes inventées, sauf la plus improbable : ma rencontre avec Haruki Murakami.

Peut-on parler d'autobiographie ?

Pour moi ça a été une façon de faire le bilan de mon adolescence. Michel Schneider dit que la psychanalyse ne permet pas d'atteindre la vérité, mais donne une version supportable de ce que peut être le réel, que c'est un moyen de l'accepter. Je pense que c'était aussi ma façon de donner une version acceptable de l'histoire que j'ai eue avec ce garçon, et qui pour moi rejoignait des problématiques plus profondes : le rapport aux origines, à la famille, et à la mémoire ; l'amour manqué entre les deux héros renvoyant à ce Vietnam que l'un a perdu et que l'autre ne peut, par définition, pas retrouver, puisqu'elle n'y a jamais été. Plus largement, le roman est un hommage à Murakami, et plus particulièrement à ce que les Japonais appellent le "mono no aware", la "poignante mélancolie des choses", et qui désigne le sentiment qui vous envahit lors de la chute des feuilles en automne, ou de la disparition de l'être aimé au détour d'un chemin... Je voulais que ‘La Princesse et le pêcheur’ donne à ressentir la nostalgie de ce qui a été et n'est plus.

La narratrice a un rapport presque boulimique à la littérature et admire profondément les écrivains, est-ce également votre cas ? Une telle admiration n'est-elle pas un frein à l'écriture ?

Quand je me suis mise à lire je ne pensais pas du tout à écrire. Je pensais juste à vivre d'autres réalités que celle que j'avais sous les yeux et que je jugeais peu satisfaisante. Puis c'est devenu une vraie passion, je lisais de manière maladive : le soir jusqu'à des heures impossibles, en mangeant, en marchant... Ensuite est venue l'idée de devenir écrivain, mais entre en avoir le désir et le concrétiser, s'imaginer auteur et se voir confronté à ce que cela implique, il y a plus qu'un pas à franchir... C'est une question de tempérament, j'ai des amis qui lisent énormément mais qui considèrent qu’eux-mêmes n'ont rien à dire de particulier. Moi j'avais envie depuis longtemps de voir si je pouvais construire une oeuvre, mettre au propre des choses qui dans la vie sont brouillonnes et sans intérêt. Je pense que l’admiration pour les écrivains a plutôt été le moteur de l'écriture qu'un frein, finalement. En me faisant découvrir leur vision du monde, ils m’ont permis de construire la mienne.

Quelles ont été vos influences littéraires, à part Haruki Murakami ?

Murakami a une place importante dans ce livre parce qu'il est associé pour moi à la jeunesse et à l'irrésistible élan qui vous porte quand vous êtes adolescent, quand vous pensez que le monde vous est ouvert, que tout est possible. 'La Ballade de l'impossible' et 'Au sud de la frontière à l'ouest du soleil' sont pour moi deux livres phares par rapport à la jeunesse. Quand j'avais 20 ans j'aimais Fitzgerald pour son côté romantique mais tout le monde aime Fitzgerald à 20 ans ! (rires) Après, je ne pense pas avoir d'influence précise, j'ai beaucoup lu mais je n'ai pas de passion particulière pour un auteur. Ce sont plutôt des phrases ou des images picorées ici et là qui me marquent et m'accompagnent. Pour ‘La Princesse et le pêcheur’, par exemple, j'avais en tête un petit livre qui en apparence n'a rien à voir avec ce roman, ‘Le Silence de la mer’ de Vercors. Parce qu'il utilise cette métaphore : une mer très calme en surface, très lisse, alors que se livrent dans les profondeurs des combats meurtriers entre monstres marins... En écrivant, j'avais cette vision à l'esprit, et je voulais une écriture très tenue, évitant tout pathos, pour mieux faire ressortir les tragédies et les déchirures que connaissent certains personnages.

Le livre s'est-il créé au fur et à mesure de l'écriture, ou était-il déjà entier dans votre esprit ?

Même quand on a une idée assez précise de la structure qu'on veut employer et de tout ce qu'on veut évoquer, ça ne se passe jamais comme prévu ! Ayant planifié beaucoup de chapitres, je m'apercevais que je n'arrivais jamais à suivre le plan que j'avais établi. Mais ce qui m'intéressait finissait à un moment ou l'autre par s'intégrer. Finalement, il y a presque plus de choses qui ont disparu que de choses qui sont apparues. J'avais des tas de scènes qui marchaient très bien dans ma tête, mais qui étaient trop fabriquées. Elles méritaient plutôt d'être suggérées, d’où un travail de sabrage important. Mais comme c'est un livre qui n'a pas surgi du jour au lendemain, j’avais de vieilles versions qui m’offraient pas mal de possibilités. En repartant sur ces bases, il y a eu une sorte de mélange de ce que j'étais à l'époque et de ce que je suis aujourd'hui. Cela rendait les choses parfois bancales, parfois intéressantes, il a fallu tout unifier.

Vous êtes rédactrice en chef adjointe au Magazine littéraire, comment se fait le passage entre journalisme et littérature ?

Ce dont on se rend compte, c'est qu'il faut se débarrasser de pas mal de tics d'écriture. Quand on est journaliste, on prend parfois l'habitude d'utiliser un certain nombre de tournures types pour aller plus vite. Evidemment, dans le livre, la logique temporelle comme la logique de fond sont très différentes. C’est pas mal de gymnastique de naviguer entre ces deux activités à la fois proches et très différentes, on se sent un peu schizophrène… C'est comme si on faisait un travail de décoquillage de la plume sauf qu'on ne corrige pas des fautes, mais des manies. Ayant écrit plusieurs manuscrits avant, je pense que c’est une problématique qui s'est moins posée à moi. Le problème se trouve plutôt dans le rapport qu'on a avec ce milieu. Ce n'est pas lu de la même manière, ni par les gens qui vous aiment bien, ni par ceux qui ne vous aiment pas du tout.

Le fait d'être journaliste est-il un atout lorsqu'on publie son premier roman ?

Pour l'instant, le fait d'être journaliste m'a plutôt desservie. Par exemple certains journaux ont décidé cette année, par déontologie, de ne prendre aucun livre de journaliste. C'est pour que leur sélection soit au-dessus de tout soupçon, même si j'ai le sentiment qu'ils risquent de pousser dans l'excès inverse. Mais ce n'est pas dramatique, et paradoxalement les soutiens viennent de gens que je ne connais pas du tout, ou qui ne sont pas liés au milieu de la critique littéraire - les libraires, les associations.

Quel regard portez-vous sur cette rentrée littéraire ?

Il y a des auteurs qu'on retrouve généralement avec plaisir de rentrée en rentrée, mais je n'ai pas fait de grandes découvertes encore. J'ai trouvé des livres intéressants comme celui de Charif Majdalani, 'Caravansérail', bien écrit et extrêmement élaboré. J'ai été impressionnée également par 'L'Année de la pensée magique' de Joan Didion, un grand écrivain trop peu connu ici, ou ‘La Perte en héritage’ de Kiran Desai. Mais je n'ai pas vu de livre événement, à part ceux qui sont prévisibles, comme le livre de Yasmina Reza sur Nicolas Sarkozy, ou le livre d'Eric Reinhardt, dont on parle beaucoup entre critiques - mais personnellement, je ne l'ai pas pleinement apprécié.

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur mon prochain roman, dont j'ai déjà écrit le premier chapitre. Le sujet est totalement différent : c'est une histoire d’imposture amoureuse et artistique. Ce sera bien sûr moins évidemment autobiographique, mais quand même basé sur des faits réels : une affaire qui a défrayé le milieu de la musique classique en 2007. Actes Sud m’a aussi proposé d’écrire un recueil de contes vietnamiens, ce que je vais faire.

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