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INTERVIEW DE PASCAL MORIN Terre à modeler

Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Septembre 2009 - Le 09/09/2009

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INTERVIEW DE PASCAL MORIN

Le quatrième roman de Pascal Morin est un exquis trompe-l'oeil. Une biographie romancée doublée d'une autofiction déguisée. Avec 'Biographie de Pavel Munch', l'écrivain brosse le portrait de l'artiste en jeune homme ambitieux. Une mise en abyme trouble et sensuelle.

C'est la fin d'une tétralogie pour Pascal Morin. Un cycle autour des éléments qui se termine par la terre. Comme un retour à l'essentiel pour celui qui a quitté la vie rurale afin de forger son goût et sa culture à la ville. Un parcours très proche de celui de l'artiste sculpteur de son roman, ce gosse qui a bâti son image en modelant la glaise et en dessinant les contours de ses amants. Mais Pascal Morin se cache aussi dans l'écrivain biographe qui, à mesure qu'il raconte la vie de Pavel Munch, avance vers la lumière. Une belle réflexion sur la construction de soi et l'isolement de l'artiste. Un jeu de piste dans lequel l'écrivain se dissout avec un plaisir certain.

Lire la critique de 'Biographie de Pavel Munch'
L'un des thèmes récurrents de vos romans, notamment le dernier, 'Bon vent', est celui de la fuite. Comment l'avez-vous abordé dans 'Biographie de Pavel Munch' ?

Je ne sais pas si le terme de fuite est celui que j'utiliserais. Il s'agit plus d'être attiré vers l'ailleurs que de vouloir fuir l'endroit où l'on est. C'est une dynamique plus positive que négative. Mes personnages n'ont pas abandonné par choix le monde dans lequel ils vivaient au départ, ils ne pouvaient pas faire autrement parce que celui auquel ils aspiraient n'était pas à leur portée. C'est notamment tout le rapport qu'il y a entre la ruralité et la ville, que j'ai moi-même expérimenté. On peut écrire à la campagne, mais tout l'apprentissage de la culture s'est fait pour moi en la quittant. La problématique de l'homosexualité fonctionne de la même façon. Il est difficile d'être homosexuel dans un petit village, et le personnage de Pavel trouve à la ville cet épanouissement-là aussi.

L'autre thème fondamental est celui de la construction de soi. Ici, Pavel Munch construit lui-même sa légende. Peut-on dire que ce livre est le récit d'une fiction personnelle poussée à l'extrême, c'est-à-dire dans la construction consciente de soi-même ?

Dans ce livre-là, ça a même été mon parti pris de départ. En étudiant la littérature, et notamment Marthe Robert et ses études sur l'origine du roman ('Roman des origines'), je me suis rendu compte que les problématiques psychanalytiques liées au roman familial étaient présentes dans mes livres. Sauf que cette fois, j'ai choisi de m'en amuser. J'y suis allé à fond dans la fabrication de la fiction pure, mais en cela qu'elle est vraie. Parce que les problématiques psychologiques, comme la pensée verbale de Lacan par exemple, sont au fond considérées comme des fictions.

En se construisant scrupuleusement, Pavel Munch découvre-t-il finalement sa vérité ?

Mais est-ce que ce qu'on découvre de lui n'est pas la vérité du biographe ? Car c'est quand même lui qui en fait le récit. Je pense que quand Pavel mange de la terre par exemple, il n'est pas en train de se dire qu'il le fait dans un but précis. C'est ce que font les biographes, ils essayent de tisser un réseau de sens à partir des éléments dont ils disposent. Je crois qu'il veut voir la personne de Pavel Munch comme quelqu'un de très volontaire, affirmé, et certainement beaucoup plus qu'il ne l'est en réalité. D'ailleurs, à la fin, on se rend compte qu'il n'est ni aussi fort ni aussi construit que le biographe l'a pensé. Peut-être est-ce donc la vérité du biographe qui ressort de ces lignes de fiction. Mais je n'ai pas envie de limiter le roman à une seule interprétation, puisque je l'ai délibérément laissé assez ouvert. L'une des lectures possibles est de considérer que Pavel Munch est la projection fantasmatique de Pascal Morin.

Il y a aussi un petit côté Dorian Gray dans cette relation...

Oui, et les deux parcours sont symétriques, mais inversés. Le biographe est dans le doute, la nuit, l'incertitude, l'aigreur aussi - en général, mes personnages ne sont pas très sympathiques. J'ai essayé de faire en sorte que petit à petit il se remplisse, qu'il avance vers davantage de force et d'affirmation, et finalement ça entraîne l'effacement de Pavel Munch. C'est aussi, au fil du temps, le remplacement du fantasme par la réalité. Mais c'est peut-être aussi parce que j'ai 40 ans, et qu'à cet âge, j'ai cessé de rêver d'être celui que je ne serai jamais.

La fiction personnelle est ensuite transformée par le biographe. Est-ce que ça ne tend pas à démontrer que se construire soi-même est aussi complètement illusoire ?

Je ne dirais pas que la construction est illusoire, mais, même si j'apporte là une réponse personnelle sur une question qui concerne le texte, je suis vraiment habité par l'idée que mon rapport au monde est fait des mots, et à ce titre il n'en est qu'une version. La pensée, et la formulation d'une action en pensée, nous détache immédiatement du réel. L'utilisation du langage fait de l'Homme ce qu'il est, c'est-à-dire celui qui pense mais aussi celui qui a une distance avec le réel. La construction de soi est heureusement présente dans le réel. Ce qui est vrai pour moi par exemple c'est la possibilité, au fil du temps, de se débarrasser de la souffrance, d'être dans davantage de bonheur, de plaisir. En revanche, en donner une version unique, stable et considérée comme la bonne me semble complètement illusoire. C'est profondément la nature du langage qui fait que les vérités ne sont que subjectives.

La biographie, et notamment la libre interprétation de l'histoire personnelle et publique, est très à la mode en ce moment, et votre démarche se joue un peu de cette mode...

La littérature, le cinéma, la télévision véhiculent l'idée qu'à partir du moment où une chose est vraie elle est intéressante, même si c'est faux. Je trouve qu'il est très drôle de jouer avec ça. D'autres auteurs l'ont fait avant moi, comme Gertrude Stein, qui s'est complètement amusée du fait autobiographique en écrivant une biographie de Monsieur Toulemonde. On est dans une littérature à la fois ludique et impertinente. Je n'aurai pas la prétention d'appliquer ces adjectifs à ce que je fais mais je suis nourri de ce jeu avec les formes.

La liberté artistique, sexuelle, émotionnelle de Pavel est-elle réelle, ou est-il totalement asservi à son art ?

Dans ce livre, j'ai essayé de faire la distinction entre quelqu'un de libre et un libertin. Pour moi, le libertin est quelqu'un qui affirme sa liberté dans la transgression. Ca veut dire qu'il a tout de même intégré au départ des barrières. Pavel n'est pas asservi à quoi que ce soit précisément parce qu'il ne transgresse rien. Vu de l'extérieur, on peut avoir l'impression qu'il est amoral ou qu'il a des comportements qui en font fantasmer certains, mais il n'a tout simplement pas de limites. Je crois que ça vient de son éducation. Il n'a pas de père, une mère complètement déficiente. Sa seule figure maternelle est Roberta, la vieille Anglaise qui le pousse du côté où il penche déjà et ne met jamais aucun frein, au contraire. C'est donc un personnage qui n'a pas du tout l'occasion d'intégrer une quelconque forme d'autocensure. Au départ, j'évoque une tradition familiale qui est d'aller au catéchisme, mais il n'a pas de notion de religion, c'est simplement une ossature. C'est comme s'il n'avait pas de surmoi. Il jouit donc d'une vraie liberté.

Il y a quelque chose de l'ordre du fantasme dans cette liberté...

Il y a probablement une forme d'affirmation consciente. Dans ce livre, j'ai voulu manifester des choses auxquelles je crois profondément. Par exemple, je suis révolté par le retour du discours religieux dans la société, surtout depuis le 11 Septembre. On ne cesse de nous rabâcher que tout l'Occident est redevenu chrétien, de dénigrer les musulmans. En France, la majeure partie de la population est encore complètement athée et se fiche de tout cela. Les années 1970 sont aussi celles de mon enfance et de celle de Pavel. Nous en sommes les héritiers. Aujourd'hui, il est important de rappeler que prôner la liberté sexuelle ne signifie pas être monstrueux, qu'être athée est une manière d'être au monde, etc. Je ne voudrais pas non plus me placer en donneur de leçons, mais je voulais que ce soit dit.

Pavel Munch travaille littéralement en digérant la réalité pour en recracher une image. Cela correspond-il à votre vision du rôle de l'artiste ?

Ce n'est pas vraiment le rôle de l'artiste, c'est plutôt le fonctionnement de la création, quelle qu'elle soit. Dans le réel il y a tout, aussi bien le rapport aux autres artistes, les voyages et jusqu'à ce que j'ai mangé hier. Je ne suis pas du style à aller me mettre en situation et à faire des fiches pour écrire sur un univers que je ne connais pas. Ce qui m'intéresse, c'est de trouver une voix dans le texte, et pour cela il faut l'habiter. Le comportement de Pavel est consciemment une métaphore de la création.

Pavel est à la recherche d'un idéal esthétique. Tendez-vous vous-même vers un certain idéal ?

Je tends vers un idéal, pas esthétique, pas au sens de la beauté, car je ne suis pas le lecteur de mes textes. Comprendre cela m'a d'ailleurs débloqué dans l'écriture. Avant, je n'arrivais pas au bout de mes livres car j'avais envie d'écrire de belles choses, par rapport à mes propres modèles. Mais j'ai dû en faire le deuil : je ne serai jamais quelqu'un d'autre. L'idéal pour moi est double. Je souhaite qu'il y ait une vérité dans ce j'écris. J'ai envie d'habiter mon texte car c'est, à mon avis, ce qui se partage avec un lecteur. Je tiens par ailleurs à être vigilant quant à la forme de la voix. Quand je travaille mes textes, je les lis à haute voix, et j'ai l'impression d'avoir atteint un équilibre lorsque je peux les lire sans que rien n'accroche, quand le rythme de la phrase épouse exactement le rythme de ma pensée. La seule chose qui soit absolument vraie sur mon rapport au monde dans le texte ce sont les mots et la façon dont ils se formulent. Il faut se cacher le moins possible. Même si parfois, ce qui vient n'est pas ce que l'on attendait.

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