mercredi 10 février

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Terre à modeler

INTERVIEW DE PASCAL MORIN

Propos recueillis pas Thomas Flamerion pour Evene.fr - Septembre 2009


Le quatrième roman de Pascal Morin est un exquis trompe-l'oeil. Une biographie romancée doublée d'une autofiction déguisée. Avec 'Biographie de Pavel Munch', l'écrivain brosse le portrait de l'artiste en jeune homme ambitieux. Une mise en abyme trouble et sensuelle.


C'est la fin d'une tétralogie pour Pascal Morin. Un cycle autour des éléments qui se termine par la terre. Comme un retour à l'essentiel pour celui qui a quitté la vie rurale afin de forger son goût et sa culture à la ville. Un parcours très proche de celui de l'artiste sculpteur de son roman, ce gosse qui a bâti son image en modelant la glaise et en dessinant les contours de ses amants. Mais Pascal Morin se cache aussi dans l'écrivain biographe qui, à mesure qu'il raconte la vie de Pavel Munch, avance vers la lumière. Une belle réflexion sur la construction de soi et l'isolement de l'artiste. Un jeu de piste dans lequel l'écrivain se dissout avec un plaisir certain.

Lire la critique de 'Biographie de Pavel Munch'

L'un des thèmes récurrents de vos romans, notamment le dernier, 'Bon vent', est celui de la fuite. Comment l'avez-vous abordé dans 'Biographie de Pavel Munch' ?

Je ne sais pas si le terme de fuite est celui que j'utiliserais. Il s'agit plus d'être attiré vers l'ailleurs que de vouloir fuir l'endroit où l'on est. C'est une dynamique plus positive que négative. Mes personnages n'ont pas abandonné par choix le monde dans lequel ils vivaient au départ, ils ne pouvaient pas faire autrement parce que celui auquel ils aspiraient n'était pas à leur portée. C'est notamment tout le rapport qu'il y a entre la ruralité et la ville, que j'ai moi-même expérimenté. On peut écrire à la campagne, mais tout l'apprentissage de la culture s'est fait pour moi en la quittant. La problématique de l'homosexualité fonctionne de la même façon. Il est difficile d'être homosexuel dans un petit village, et le personnage de Pavel trouve à la ville cet épanouissement-là aussi.


L'autre thème fondamental est celui de la construction de soi. Ici, Pavel Munch construit lui-même sa légende. Peut-on dire que ce livre est le récit d'une fiction personnelle poussée à l'extrême, c'est-à-dire dans la construction consciente de soi-même ?

Dans ce livre-là, ça a même été mon parti pris de départ. En étudiant la littérature, et notamment Marthe Robert et ses études sur l'origine du roman ('Roman des origines'), je me suis rendu compte que les problématiques psychanalytiques liées au roman familial étaient présentes dans mes livres. Sauf que cette fois, j'ai choisi de m'en amuser. J'y suis allé à fond dans la fabrication de la fiction pure, mais en cela qu'elle est vraie. Parce que les problématiques psychologiques, comme la pensée verbale de Lacan par exemple, sont au fond considérées comme des fictions.


En se construisant scrupuleusement, Pavel Munch découvre-t-il finalement sa vérité ?

Mais est-ce que ce qu'on découvre de lui n'est pas la vérité du biographe ? Car c'est quand même lui qui en fait le récit. Je pense que quand Pavel mange de la terre par exemple, il n'est pas en train de se dire qu'il le fait dans un but précis. C'est ce que font les biographes, ils essayent de tisser un réseau de sens à partir des éléments dont ils disposent. Je crois qu'il veut voir la personne de Pavel Munch comme quelqu'un de très volontaire, affirmé, et certainement beaucoup plus qu'il ne l'est en réalité. D'ailleurs, à la fin, on se rend compte qu'il n'est ni aussi fort ni aussi construit que le biographe l'a pensé. Peut-être est-ce donc la vérité du biographe qui ressort de ces lignes de fiction. Mais je n'ai pas envie de limiter le roman à une seule interprétation, puisque je l'ai délibérément laissé assez ouvert. L'une des lectures possibles est de considérer que Pavel Munch est la projection fantasmatique de Pascal Morin.


Il y a aussi un petit côté Dorian Gray dans cette relation...

Oui, et les deux parcours sont symétriques, mais inversés. Le biographe est dans le doute, la nuit, l'incertitude, l'aigreur aussi - en général, mes personnages ne sont pas très sympathiques. J'ai essayé de faire en sorte que petit à petit il se remplisse, qu'il avance vers davantage de force et d'affirmation, et finalement ça entraîne l'effacement de Pavel Munch. C'est aussi, au fil du temps, le remplacement du fantasme par la réalité. Mais c'est peut-être aussi parce que j'ai 40 ans, et qu'à cet âge, j'ai cessé de rêver d'être celui que je ne serai jamais.


La fiction personnelle est ensuite transformée par le biographe. Est-ce que ça ne tend pas à démontrer que se construire soi-même est aussi complètement illusoire ?

Je ne dirais pas que la construction est illusoire, mais, même si j'apporte là une réponse personnelle sur une question qui concerne le texte, je suis vraiment habité par l'idée que mon rapport au monde est fait des mots, et à ce titre il n'en est qu'une version. La pensée, et la formulation d'une action en pensée, nous détache immédiatement du réel. L'utilisation du langage fait de l'Homme ce qu'il est, c'est-à-dire celui qui pense mais aussi celui qui a une distance avec le réel. La construction de soi est heureusement présente dans le réel. Ce qui est vrai pour moi par exemple c'est la possibilité, au fil du temps, de se débarrasser de la souffrance, d'être dans davantage de bonheur, de plaisir. En revanche, en donner une version unique, stable et considérée comme la bonne me semble complètement illusoire. C'est profondément la nature du langage qui fait que les vérités ne sont que subjectives.    Lire la suite de Terre à modeler »

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