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Philip Roth : « Némésis », la dernière malédiction

Par Bernard Quiriny - Le 08/10/2012

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Philip Roth : « Némésis », la dernière malédiction

L’écrivain américain, âgé de 78 ans, achève son dernier cycle de romans par une méditation tragique sur le sens du mal et l’absurdité de l’histoire. Bref, sobre et poignant.

 

Avant d’attaquer le premier des trois chapitres de  Némésis (la déesse de la colère des dieux, dans la mythologie grecque), il vaut la peine de jeter un œil à la liste des livres du même auteur : on y voit à nouveau comment l’œuvre de Roth est à présent minutieusement organisée en cycles, classée, mise en ordre, un peu comme on range ses papiers avant de se retirer. Il y a ainsi les « livres de Zuckerman », les « livres de Roth », les « autres livres » ( !)… Et désormais, donc, la tétralogie Némésis qui, outre ce dernier roman, rassemble Un homme, Indignation et Le Rabaissement. Les quatre se présentent comme des « romans courts » (200 pages environ), avec une unité thématique qui refléterait la « réflexion sur le cataclysme » menée par l’auteur de Portnoy durant ces dernières années. Pourtant, en dépit de ce choix de classement, c’est plutôt de son roman uchronique  Le Complot contre l’Amérique qu’on aurait envie de rapprocher Némésis, en raison à la fois de son décor (Newark pendant la deuxième guerre mondiale) et de l’atmosphère de menace qui l’imprègne : menace antisémite avec l’accession imaginaire de Lindbergh au pouvoir dans Le Complot, menace virale avec une épidémie de polio qui frappe et tue les enfants du quartier juif dans Némésis, les deux pouvant se lire comme des allusions à la Shoah qui a lieu au même moment de l’autre côté de l’Atlantique. Surtout, Le Complot comme Némésis semblent faire signe vers la même constatation tragique par excellence, celle de l’absence de signification derrière des drames qui s’abattent sur l’humanité et des directions que prend l’histoire, sans que les choix individuels pèsent en définitive sur le cours des choses.

Invincible ?

Telle est l’amère expérience que fait Bucky Cantor, 23 ans, brave prof de gym à Newark. Nous sommes en pleine guerre mondiale, après Pearl Harbor ; Bucky aurait rêvé de partir au front mais il a été réformé à cause de sa mauvaise vue, et en a honte. Jusqu’ici, il n’a pas été gâté par l’existence : sa mère est morte en lui donnant la vie, son père était un escroc, il a été élevé par ses grands-parents à Weequahic, le quartier juif de Newark, où il s’occupe désormais d’animer le terrain de sport pour les mômes en vacances, sous la canicule. C’est alors que la polio s’abat sur la ville : plusieurs enfants tombent malade, paralysés, certains finissent par mourir. Bucky tente de protéger les enfants sains, présente ses condoléances aux familles, fait ce qu’il peut pour agir en homme droit et responsable ; faute de participer à la guerre, il mènera la sienne ici, contre la polio, contre la paranoïa et la panique qui s’installent. « Il s’agissait là aussi d’une vraie guerre, une guerre de massacre, de destruction, une malédiction ». Sauf que sa fiancée, Marcia, responsable dans un camp de vacances en pleine nature, lui annonce qu’un poste est vacant et le supplie de la rejoindre, à l’abri, loin de la maladie. Bucky lambine puis cède, sans deviner que cette lâcheté, qu’il ne cessera d’ailleurs de se reprocher, va générer un drame plus vaste encore, rajoutant à la dévastation qu’il a voulu fuir… Ramassé, construit de manière claire et implacable, presque étouffant par son ambiance, Némésis est une méditation poignante sur le sens du mal et le dérisoire des explications morales. Du début à la fin, le héros de Roth tentera de comprendre ce qui se passe, allant jusqu’à accuser Dieu pour les plaies qu’Il laisse s’abattre sur le monde (la polio qui frappe les enfants), sans voir qu’il n’y a au fond rien à comprendre, parce que l’histoire n’a pas de sens. Contrairement au narrateur, un des gosses tombés malades qu’il retrouve 25 ans plus tard à la fin du roman pour un dialogue saisissant, Bucky n’aura jamais la sagesse de l’admettre. Et le dernier mot du livre (qui est annoncé par Roth comme son dernier), avec une ironie sinistre et accablante, désigne ce que le malheureux Bucky Cantor n’aura précisément pas été en dépit de sa volonté, parce que personne au fond ne l’est jamais : « Invincible ».

 Némésis, Philip Roth, traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, 226 p., 18,90€.

Photo d'illustration : Nancy Crampton/Opale

 

Philip Roth dans l'émission Carnets de route :

 

Philip Roth lit un extrait de son roman, Némesis (en anglais) :

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