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Philippe Muray, vedette de l'automne

Propos recueillis par Bernard Quiriny - Le 04/11/2011

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Philippe Muray, vedette de l'automne

Après les lectures triomphales de ses textes par Fabrice Luchini et le succès des ‘Essais’, voici le temps de l’exégèse : trois livres sur Philippe Muray sont programmés cet automne ! Rencontre avec l’auteur du premier, Alexandre de Vitry.

C’était il y a un an, à l’automne 2010 : grâce au triomphe des lectures de Fabrice Luchini au Théâtre de l’Atelier, les ‘Essais’ de Philippe Muray s’arrachaient en librairie. Un succès inespéré pour ce volume de près de 2000 pages en papier bible, à la couverture austère (le même gris neutre que ses autres livres parus aux Belles Lettres, son éditeur historique), qui rassemblait l’ensemble des essais de l’écrivain, de ‘L’Empire du bien’ (1991) à ‘Moderne contre moderne’, dernier tome de la série des ‘Exorcismes spirituels’ (2005). Pour les nombreux admirateurs de Muray, qui se désolaient jusque là de le voir ignoré par le grand public et regardé par l’intelligentsia comme le type du nouveau réactionnaire à ostraciser, c’est évidemment une satisfaction. Le revers de la médaille, c’est que la notoriété subite de Muray engendre inévitablement des généralisations, des simplifications et quelques méprises dans l’image qu’on se fait de lui : ravalé au rang d’ennemi de la modernité, de contempteur caustique de la vie des bobos parisiens, d’anar de droite bon teint et de faiseur de traits d’esprits… Une mise au point s’imposait sur celui qui aimait à se décrire comme un mécontemporain. Voilà pourquoi, après le temps de l’ignorance et celui de la reconnaissance, vient celui de l’analyse : cet automne, outre la réédition de ‘On ferme’, roman devenu introuvable, pas moins de trois essais sont annoncés ! En attendant l’ouvrage collectif dirigé par Jacques de Guillebon et Maxence Caron et le ‘Philippe Muray, la femme et Dieu’ de ce dernier, c’est Alexandre de Vitry qui a ouvert le feu avec ‘L’invention de Philippe Muray’, livre stimulant qui retrace l’ensemble de son parcours intellectuel et rappelle que, loin de la sociologie ou du commentaire, sa démarche a toujours été celle d’un écrivain, dans le sillage de ses maîtres Baudelaire et Balzac. Explications.


Pourquoi avoir décidé de consacrer un essai à Philippe Muray ?

Depuis quelques années, on parlait de plus en plus de Muray dans la presse, parfois dans certaines revues littéraires, mais aucune monographie un peu sérieuse n'avait été entreprise. Muray est mort en 2006, il m'a semblé qu'il était temps de prendre le recul nécessaire pour lui consacrer plus que quelques pages. Mais surtout, je tenais à réajuster une image qui me semblait très injuste, celle d'une sorte de penseur plus ou moins de droite, d'un éditorialiste de quotidien ou de radio comme on en trouve aujourd'hui pléthore. Alors qu'il n'a cessé de s'affirmer comme « écrivain » et seulement comme cela, et c'est tout ce que mon essai tâche de comprendre.

Vos précédents travaux ont porté notamment sur Péguy ; y a-t-il une continuité dans vos recherches de Péguy à Muray, au-delà du goût des grands auteurs ?

À vrai dire, c'est l'inverse. J'ai d'abord travaillé sur Muray, à qui j'ai consacré deux mémoires universitaires, en 2007 et 2008, puis, dans un second temps, sur Péguy, sur qui je suis en train de préparer une thèse de doctorat. Il y aurait énormément à dire sur les liens qui peuvent unir, par delà un siècle, ces deux auteurs.

A savoir ?

Leur farouche résistance individuelle aux divers mimétismes idéologiques de leur temps. Leur style, obsédé de répétition et de variation. Leur goût de l'invective, toujours mêlé d'un humour profond, ce qu'on oublie souvent, dans le cas de Péguy. Leur réception ambiguë, confinant à la récupération : on veut se servir de Péguy, se servir de Muray, pour penser le petit monde politique contemporain ou pour tempêter contre je ne sais quelle dérive culturelle ou « sociétale », sans songer à l'équilibre, à l'économie des œuvres et des parcours de chacun de ces écrivains, qui participent d'une logique bien plus riche, bien plus complexe, que celle de l'engagement personnel, politique ou religieux, de leurs lecteurs. Il y aurait tout un travail à consacrer à ce rapprochement, à cette affinité profonde qui peut unir Péguy et Muray, à la fois en termes de réussite littéraire et de dévoiement par la postérité ; et je compte bien m'y atteler un jour, sous une forme ou sous une autre.

Vous combattez l’image aujourd’hui répandue d’un Muray « double » : d’un côté, l’écrivain (‘Céline’, ‘Le XIXe siècle à travers les âges’), de l’autre, l’essayiste, le polémiste (‘Après l’histoire’, etc.) N’y a-t-il pourtant pas une part de vérité dans cette distinction ?

Certes. Mais d'emblée, remarquez que vous caractérisez l'auteur d'‘Après l'histoire’ comme « essayiste », alors que les deux premiers ouvrages que vous mentionnez sont tout autant des « essais ». La frontière est poreuse. Disons qu'il y a, bien sûr, plusieurs périodes dans l'œuvre de Muray. Mais il m'a semblé bien plus fructueux de penser la façon dont elles s'imbriquent, dont elles se répondent et se complètent, plutôt que de simplement les opposer l'une à l'autre, comme l'ont fait, par exemple, Philippe Sollers et Jacques Henric, bien plus friands de la « première partie » de l'œuvre de Muray, ou comme on le fait quand on ne lit que les derniers ouvrages de Muray, en riant bien fort à la mention du seul nom de Ségolène Royal ou de Martine Aubry dans tel ou tel texte, sans se soucier du long parcours d'écriture et de réflexion qui conduit à ces derniers essais. J'ai donc voulu comprendre comment le « premier » Muray préparait, construisait, pierre par pierre, le « second », celui qui parle de moins en moins de la littérature des autres pour de plus en plus pratiquer la sienne. Et au milieu de ces deux périodes, j'ai aussi tâché de faire émerger un troisième moment, moins connu encore, que j'appelle le « moment sexuel » de l'œuvre de Muray, autour surtout du roman ‘Postérité’, à la fin des années 1980, où s'opère, d'une façon très précise et, pour ainsi dire, délibérée, la transition entre ces deux grandes périodes.

Vous rappelez qu’à sa parution, ‘Le XIXe siècle à travers les âges’ avait suscité l’hostilité de l’Université. Le livre est-il mieux perçu aujourd’hui selon vous ?

À mon sens, il était tout à fait compréhensible, légitime, même, que l'Université rejette ce livre, qui ne correspondait en presque rien à ses propres critères. Simplement, ce rejet permettait déjà, à l'époque, de mesurer toute l'originalité, toute l'irréductibilité de la démarche de Muray, présente et à venir. Aujourd'hui, bien sûr, ceci a un peu évolué. De plus en plus d'universitaires mobilisent le travail de Muray sur le XIXe siècle, comme par exemple Philippe Berthier, sans pour autant renoncer à la perspective universitaire.

Comment l’expliquer ?

C'est qu'entre-temps, on a mieux compris que Muray était un écrivain, et que c'était de cette manière qu'il fallait l'envisager. Pour prendre un exemple qui me semble comparable, les réflexions de Baudelaire sur le christianisme n'ont certes pas la rigueur d'un épais ouvrage de théologie ou de philosophie, mais elles n'ont eu de cesse d'intéresser les universitaires, à cause, justement, de cette nature « littéraire ». Je crois que c'est à ce type d'avenir que la réflexion de Muray sur l'occultosocialisme est promise.

Faut-il y voir l’œuvre majeure de Muray, dans quoi s’ancrent ses livres ultérieurs, et creuser du coup l’idée« d’occultosocialisme » qu’il y propose ?

La place qu'occupe cet ouvrage dans l'ensemble de l'œuvre de Muray est ambiguë. À la fois, c'est ce livre, à mon sens, qui détermine toute l'œuvre à suivre, en ce que Muray s'y invente comme écrivain, au contact de tous ses prédécesseurs. Cependant, c'est aussi en dépassant, voire en oubliant, dans une certaine mesure, cet ouvrage, qu’il a pu écrire tous les ouvrages qui ont suivi. La démarche de cet ouvrage est purement généalogique : Muray plonge dans les origines de la modernité pour mieux comprendre le présent. Par la suite, sa démarche sera quasiment inverse, puisqu'il s'efforcera de penser le présent comme ce qui n'a pas de précédent, comme phénomène purement inédit ; c'est ce qu'il appelle « la fin de l'Histoire ». Muray formule d'ailleurs ici et là le projet d'écrire une suite à ce ‘XIXe’, pour faire émerger la même solidarité de l'occultisme et du socialisme au XXe siècle, projet qu'il abandonnera finalement au profit d'une réflexion sur la sexualité, puis sur « l'Empire du Bien ». En un mot, l'horizon de l'occultosocialisme, c'était déjà la fin de l'Histoire ; mais une fois que cette fin de l'Histoire est effective, bel et bien advenue, comme Muray le pense, l'occultosocialisme lui-même est périmé.

On devine le double sens du titre que vous avez choisi,‘L’invention de Philippe Muray’. Qu’entendez-vous par là ?

Comme vous le dites, il s'agissait de jouer sur l'ambivalence d'une telle construction, à la façon dont en parle, en latin, d'un génitif subjectif et d'un génitif objectif. Ce qu'invente Philippe Muray ; Philippe Muray inventé. Qu'invente-t-il, donc, Philippe Muray ? L'occultosocialisme ? Homo festivus ? Certes, mais avant tout, il s'invente lui-même, il invente une certaine manière, une certaine pratique littéraire qui lui est strictement propre, et c'est seulement de cela que toutes les autres inventions procèdent. Ce caractère réflexif, spéculaire et presque despotique de sa démarche, c'est ce qui explique, selon moi, qu'on ne puisse parler de lui qu'en termes de littérature.

Vous insistez sur une dimension souvent négligée chez Muray : son rapport au catholicisme. En quoi est-il important pour le comprendre ?

Là encore, c'est l'ambiguïté qui prime. On ne rencontrera guère de professions de foi dans l'œuvre de Muray, et pourtant, la question du christianisme, et plus précisément du catholicisme, revient dans toute son œuvre. Quand on y regarde de près, on remarque tout de même que cette proximité s'accentue au fil des années, pour aboutir à l'article « Dieu merci », repris dans ‘Exorcismes spirituels IV’, où Muray justifie toute l'histoire de l'esthétique occidentale, jusqu'à sa propre œuvre, à l'aune du catholicisme. Je retiendrais deux aspects de cet attachement, qui me semblent les principaux. Tout d'abord, le catholicisme est pour Muray pourvu d'une infinie puissance de négation. Il est l'autre du monde moderne ; Muray disait d'ailleurs, dans un article du début des années 1980, qu'il ne cherchait pas tant à plaire aux catholiques qu'à « déplaire aux cathophobes ». Ainsi, le « point de vue » catholique permet de révéler que le monde moderne, qui se prétend post-religieux, fonctionne en réalité, et peut-être plus que jamais, comme religion, du XIXe siècle jusqu'à l'explosion hyperfestive qui nous est contemporaine. Outre cela, ce qui intéresse Muray dans le catholicisme, c'est un certain rapport au visible (et à l'invisible). Selon lui, le « tombeau vide » du Christ, qui est irreprésentable, est une injonction à décrire tout ce qui est, à l'inverse, représentable, c'est-à-dire la société, le monde des vivants et non les arrières-mondes occultes ou les post-mondes utopiques qui obsèdent le XIXe  siècle. Aujourd'hui, cela signifie, pour le dire un peu familièrement : ne pas prendre ses fantasmes pour des réalités. Homo festivus s'acharne à rendre le réel toujours plus irréel, irréaliste, fictionnel ; Muray y répond par l'antidote réaliste que constitue, à ses yeux, le catholicisme. D'une façon tout à fait frappante, la sexualité joue à peu près le même rôle dans son esthétique, mais c'est un autre, et bien vaste, sujet !

Vous évoquez à plusieurs reprises le ‘Journal’ qu’a tenu Muray pendant 25 ans. Avez-vous pu le consulter ? Est-ce un document qu’il faut publier ?

Il faut absolument publier le ‘Journal’, bien sûr, mais chaque chose en son temps. Comme le disait Pierre Pachet, dans son bel ouvrage consacré à l'histoire du journal intime (‘Les Baromètres de l'âme’), c'est l'obscurité temporaire du journal qui lui donne tout son sens. À son rythme, le ‘Journal’ de Muray sortira donc de sa cachette quand cette obscurité aura joué son rôle.

Avez-vous vu les lectures de Fabrice Luchini au Théâtre de l’Atelier ?

Bien sûr, je me suis rué au théâtre, lorsque les premières séances furent programmées et que je croyais, comme sans doute Lucchini lui-même, qu'il n'y en aurait guère plus de trois ou quatre et le spectacle a finalement duré presque une année. Le phrasé et l'exubérance de Luchini, mêlés à son amour du texte, m'ont semblé admirablement servir la prose et les vers de Muray, et nous sommes beaucoup de ses lecteurs, je crois, à lui en être fort reconnaissants, bien que seule une infime partie des textes, bien sûr, aient été exhumés sur la scène.
Quant au phénomène médiatique que ces lectures ont déclenché, je crois qu'il s'est surtout agi de l'accélération d'un effet qui était, de toutes les façons, inéluctable, à savoir que Muray se trouve plus encore récupéré à toutes les sauces, sans que son œuvre soit réellement connue et explorée, mais c'est le lot des écrivains réellement « irréductibles », pour le dire ainsi, comme Péguy, comme Nietzsche (deux auteurs qui sont d'ailleurs chers à Luchini), et il n'y a nul lieu de s'en lamenter !

‘L’invention de Philippe Muray’, d’Alexandre de Vitry (Carnets Nord, 288 p., 20€)

A lire aussi
‘Philippe Muray, la femme et Dieu’, de Maxence Caron (Artège, 160 p., 15€.)
‘Philippe Muray’, de Maxence Caron et Jacques de Guillebon (Cerf, 720 p., 25€)
On ferme’, de Philippe Muray (Les Belles Lettres, 710 p., 27€)

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