PORTRAIT D’OLIVIER CADIOT Déluge de mots
Boris Daireaux pour Evene.fr - Février 2007 - Le 24/01/2007
A l’occasion de la sortie de son nouveau roman, ‘Un nid pour quoi faire’, l’écrivain clame à nouveau son amour pour le langage oral à travers les déboires d’un personnage atteint d’une mystérieuse maladie qui l’entraîne à parler sans arrêt. Rencontre avec un grand écrivain.
A la question : "Comment êtes-vous devenu écrivain ?", Olivier Cadiot a cette réponse claire, limpide : "J’ai toujours fait cela." Peut-être parce qu’un écrivain, "c’est quelqu’un qui continue à écrire plus longtemps." Olivier Cadiot est né en 1956 à Paris. A quinze ans, il écrit déjà de la poésie, mais son premier livre, ‘L’Art poétic’ (1988), il ne le publie qu’à l’âge de 32 ans.
Avant cela, Olivier Cadiot faisait des lectures de ses textes, sous la direction d’Emmanuel Hocquard, à l’ARC, musée d’Art contemporain, dans les années 1980.
A l’époque, cette manière de procéder remplaçait en quelque sorte un travail de publication.
"Et puis c’est bien de ne pas se dépêcher." Dans le même temps, des revues comme ‘Action poétique’ ou ‘Banana Split’ publient ses textes et contribuent à faire connaître le travail d’un écrivain qui a longtemps été poète avant de se lancer dans le roman.
Mais la trajectoire d’Olivier Cadiot n’a pas toujours été aussi facile ni son parcours linéaire. L’écrivain a dû dépasser ses modèles, Proust, Pérec, Mallarmé au risque de devenir "leur perroquet". Ce n’est qu’arrivé "au bout du sablier" de l’émerveillement et d’une certaine fascination qu’il éprouvait pour ces pères que Cadiot a réussi à inverser les choses et trouver son propre style.
Dans une forme de minimalisme, mais aussi grâce à la technique du cut-up, qui consiste à "chercher dans la langue commune des agencements, des rythmiques, des figures" qui font le style de l’auteur, tout en images percutantes, associations visuelles inattendues.
Un nid pour quoi faire
Dans son premier livre déjà, il y avait l’idée d’une narration. Mais ici, elle est beaucoup moins ironique. Si ‘Un nid pour quoi faire’ reprend des thèmes de ses livres précédents, notamment dans les emprunts à la mythologie ou avec le personnage de Robinson, récurrent dans son oeuvre, le livre privilégie davantage la cohérence du récit. Ecrit "moins all over, moins à plat" que ses précédents ouvrages, Un ‘nid pour quoi faire’ est le "même livre, mais avec une stratégie d’écriture différente". Il rassemble toujours des "blocs de fiction disposés de façon poétique", mais les motifs semblent se rompre un peu. Robinson a changé aussi. Son flot de paroles est toujours aussi délirant, sa logorrhée verbale discontinue, mais le personnage semble avoir acquis plus de maturité. Moins obsessionnel, plus maître de lui et des situations, il a changé par rapport au ‘Colonel des Zouaves’, où il subissait véritablement la frénésie, l’emportement et la furie de son cerveau. Est-ce à dire que Robinson est un double de l’écrivain ?
Un "je" d’autofiction ?
Cherchant à définir le "je" dans ses romans, Olivier Cadiot le compare à "un miroir aux alouettes, une nasse pour attraper les poissons, un aimant." C’est un "je" pour "attraper la limaille". Les images s’enchaînent et s’entrechoquent chez l’écrivain, en qui l’on sent que la poésie n’est jamais loin, tant les métaphores qu’il trouve pour décrire ses personnages où sa propre manière de travailler ramènent à la profusion des images dans son oeuvre. En ce sens, le "je" de ses livres n’est ni un "je" exhibitionniste ni un "je" centré sur soi. C’est un "je" distancié, drôle, amusant, et qui sait rire de son personnage.
Mais qu’est-ce qu’un bon personnage, monsieur Cadiot ? Réponse de l’intéressé : "C’est un personnage qui a une puissance d’attraction." A ce titre, Robinson, oui, est "complètement autobiographique". Mais l’écrivain là-dedans ? C’est "un cobaye d’expérimentations", mais un cobaye qui a du recul et sait se détacher, "s’arracher" de son personnage.
Et Cadiot lui-même ? C’est "quelqu’un qui écrit très lentement, paradoxalement, pour produire cet effet de vitesse", de langue effrénée, et qui est en fait un hommage au langage parlé, à l’oralité.
Dans ‘Le Colonel des Zouaves’, le personnage de Robinson était le "porte-voix de plein de langues". Il était à ce point rempli du langage des autres qu’il "pensait en italique ce que venaient de dire les autres." Manière de dire que Robinson contenait en lui "tous les discours du monde qui ne lui appartenaient pas."
Mais le grand changement dans ‘Un nid pour quoi faire’ vient des personnages annexes qui se sont épaissis. Dans ‘Le Colonel des Zouaves’, c’étaient “des cartes à jouer, des personnages plats", des "M", et Robinson lui-même était un peu le héros "seul contre le reste du monde".
Mais ici, les personnages autour de Robinson deviennent eux-mêmes "des boîtes noires, des pièges à paroles, des aspirateurs". C’est uniquement par eux que passent par exemple la description des décors et d’une mystérieuse cour royale en exil à la montagne, véritable noeud de l’intrique.
’Le Colonel des Zouaves’
On se souvient que dans ‘Le Colonel des Zouaves’, il n’y avait ni narrateur ni description de décor. Dans ‘Un nid pour quoi faire’, Robinson, qui ne possède comme sens olfactif que l’ouïe, ne retrouve la vue qu’à la fin du livre. Pourtant, s’il aime toujours autant les digressions délirantes, c’est un peu "un héros de western à la retraite".
En ce sens, Robinson ressemble plus à un "Gaspard Hauser, un enfant sauvage" privé de ses perceptions qu’à un héros solitaire. Pourtant l’enfant a changé depuis dix ans.
Autrefois "asservi à son cerveau", il était dans ‘Le Colonel des Zouaves’ un "coléoptère" qui s’infiltrait dans des couloirs et avait conçu une cave immense où il voulait s’installer. "Philosophe raté", il avait plusieurs voix dans le cerveau et sa maladie, "la maladie Robinson" était prétexte pour l’écrivain à construire un personnage "excessif", sorte d’"attrape mouches" au discours incohérent et dans lequel s’entrelaçaient roman et poésie.
Désormais, Robinson affiche une certaine sérénité, malgré les petites interférences de son cerveau.
Cadiot, poète ou romancier ?
"P’têt ben que oui, p’têt ben que non ? " C’est avec cette expression du cru normand qu’Olivier Cadiot déstabilise une nouvelle fois celui qui voudrait le mettre soit dans une catégorie de poète soit dans celle de romancier.
Cette capacité à fuir les carcans, à s’extirper d’un genre surprend toujours quand on parle avec l’écrivain. Il n’est jamais dans une forme figée, définitive, et ses réponses décontenancent toujours quand on croit pouvoir le cataloguer un peu trop facilement. La poésie et le roman sont pour l’écrivain deux pôles électriques : si on va trop vers la forme (la poésie), on se brûle, et si l’on va trop vers la narration, on se brûle aussi. Et l’effort de Cadiot de "constamment re-régler cette rhétorique" et soigner sa maladie de "voir les contenus comme des formes et les formes comme des contenus."
C’est un peu comme si l’écrivain, enfilant la combinaison des personnages, portait un "mannequin à décor" et devait "creuser sur un tracteur des formes par un travail de sensations."
Plongé dans une "série de paradoxes", Olivier Cadiot cherche à comprendre ce qui lui arrive. Travaillant en "termes de sens et jamais en termes de formes", il dit chercher à "vaincre le propre dégoût de (son) travail"…
Une avant-garde littéraire...
Christian Prigent, Nathalie Quintane, Pierre Alféri ? Lorsque l’on évoque avec lui ces écrivains, tenté d’y voir des rapprochements et pourquoi pas la constitution d’une école d’avant-garde littéraire, Olivier Cadiot est moins catégorique.
Il a des préoccupations, des envies, des dégoûts communs avec ces écrivains, mais il ne semble pas vraiment appartenir à une école.
C’est pourtant avec Pierre Alféri qu’il a fondé La Revue de littérature générale, dont le premier tome fut consacré à la poésie et qui consistait à l’époque en un essai à deux sur la littérature dans lequel se démultipliait une idée que plusieurs écrivains reprenaient en la développant différemment.
Conscient de ne pas écrire tout seul, sentant un rapport à l’histoire beaucoup plus fort chez le poète que chez l’écrivain, Cadiot dit avoir une conscience de l’outil littéraire qui ne l’affranchit pas d’un groupe. Mais à mesure qu’il prend de plus en plus de temps pour écrire ses livres, son temps de solitude et les contraintes pour écrire augmentent aussi.
Fort heureusement, son éditeur a la particularité de se caler sur le rythme de chacun de ses écrivains.
Et cela, "c’est merveilleux."
…ou musicale ?
Il a travaillé aussi avec des musiciens comme Rodolphe Burger ou Benoît Delbecq, qui lui ont permis de découvrir le lyrisme et la musicalité de ses propres textes. Mais l’espace d’Olivier Cadiot reste celui du livre. Et dans ‘Un nid pour quoi faire’, l’immense travail sur le langage se traduit par une profusion verbale d’une grande richesse. A la fois poétique et cocasse.
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