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RENCONTRE AVEC ANDREI KOURKOV Un optimiste noir

Amélie Petit pour Evene.fr - Mars 2005 - Le 18/03/2005

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RENCONTRE AVEC ANDREI KOURKOV

Il déteste la politique, mais elle n'a de cesse de le faire écrire. Dans 'Le dernier amour du président', Andreï Kourkov raconte le parcours d'un président arrivé au pouvoir malgré lui. Rencontre avec un visionnaire qui prend le sérieux à la légère.

Votre dernier roman, 'Le dernier amour du président', se découpe en passages répétés qui se déroulent dans les années 80, 2000 et 2015. Pourquoi avoir choisi de hacher ainsi la narration ?

Cette structure me donnait la possibilité de montrer la manière dont, par exemple, les événements des années 80 influencent le futur de mon héros en 2004. Cela me permettait de construire une image beaucoup plus complète de la personnalité de cet homme qui devient président de l'Ukraine par hasard. C'est une multitude de petites choses qui se mettent ensemble et le poussent dans une direction - toujours un peu bizarre, puisque ce n'est pas lui qui la choisit. Le fait de revenir souvent sur chaque période me permettait de mettre en évidence tous ces petits détails.

Si votre héros arrive au pouvoir par hasard, n'a-t-il pas tout de même une part de liberté ?

Il est libre au début de sa vie, bien sûr ; mais il a cette habitude d'accepter toutes les choses qui viennent à lui et en particulier du système soviétique. Il ne rejette rien. C'est un trait de caractère commun aux générations qui ont vécu en Union Soviétique : elles continuent à vivre de manière passive, dans l'attente que quelqu'un vienne les aider ou leur montrer ce qu'il faut faire. Il y a dans cette manière de vivre quelque chose de très infantile. Mon personnage a fait sa carrière sans initiative : à chaque reprise, il a été aidé, poussé à aller plus haut, puis plus haut... jusqu'à la présidence. Cette liberté qu'il a au début de sa carrière est anéantie à partir du moment où il est président. Il devient alors une statue, un symbole, sans véritable pouvoir, avec beaucoup de fonctions, organisées pour lui, mais pas par lui. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé avec l'ex-président Koutchma. J'espère que cela va changer avec Ioutchenko mais je n'en suis pas sûr, parce-que c'est toujours l'entourage - symbolisé dans le livre par Nicolaï Lvovitch - qui décide ce qu'un président doit faire.

Cette fois-ci, contrairement à vos précédents romans, tels que 'Le pingouin' ou 'Le caméléon', aucun animal ne tient de rôle principal.

C'est vrai. J'ai publié treize romans en russe, dont deux sans animaux : celui-ci et 'L'ami du défunt'. C'est parce qu'il s'agit d'une histoire plus humaine, un peu plus mélodramatique aussi, plus romantique, plus réelle que les autres. Tout comme 'L'ami du défunt', qui est aussi un roman très réel, presque réaliste. Je n'avais pas envie de 'planter' un animal dans cette histoire qui ne contient que très peu de choses abstraites.

Vous faites dire à votre personnage : "c'est drôle et en même temps c'est triste". Voilà qui décrit bien l'atmosphère de votre roman.

C'est en effet beaucoup plus agréable de montrer les choses sérieuses avec humour et un peu d'absurdité ; cela les rend plus accessibles - spécialement pour les lecteurs étrangers, mais aussi en Ukraine et en Russie. Personne ne sait ce qui se passe dans la politique ukrainienne, ni ici, ni chez nous. L'humour me permet de généraliser, et de rendre ces informations plus faciles à comprendre. Si j'avais écrit un roman sans humour, il aurait été moins bien compris. Les personnages décrits avec humour sont plus touchants, plus émouvants. Et puis, j'aurais pu écrire un drame avec la même histoire et les mêmes personnages, mais je n'aime pas les drames. Je suis un optimiste noir : j'ai toujours espoir que la fin de l'histoire nous réserve quelque chose de bon. Si j'accepte le fait que les choses sont noires ou grises, je n'en suis pas pour autant pessimiste. Je suis toujours certain que les choses, enfin, vont bien se terminer.

Dans quelle mesure votre roman s'ancre-t-il dans la réalité ?

'Le dernier amour du président' se passe entre 1979 et 2016. Jusqu'en 2004, tout est parfaitement réaliste, sans exagération, ni grotesque. Tout ce qui se passe dans l'avenir, par contre, est écrit avec beaucoup d'humour, de surréalisme. C'est cette partie que je préfère. Cela dit, comme les chapitres sont mélangés, l'humour est constamment présent. C'est beaucoup plus facile d'écrire sur le passé et le futur ; dès qu'on touche au présent, à la réalité, c'est beaucoup plus compliqué et je crois qu'il est du devoir de l'écrivain d'être beaucoup plus responsable.

Quel lien faites-vous entre la littérature et la politique ?

On dit qu'il n'y a pas de littérature apolitique... Je déteste la politique. J'écris beaucoup de choses sur elle parce qu'elle me provoque. Les politiciens me provoquent à réflechir, à réagir. C'est ainsi, par exemple que j'ai été amené à écrire 'Le Caméléon'. A l'origine, c'est un roman écrit en deux langues : en russe et en ukrainien, puisque les personnages parlent l'une ou l'autre de ces deux langues. J'ai été provoqué à écrire ce roman par les nationalistes ukrainiens qui me disaient qu'il fallait que je me mette à écrire en ukrainien si je voulais rester en Ukraine et être accepté en tant qu'écrivain ukrainien. Il s'est passé la même chose avec 'Le dernier amour du président' : j'ai été provoqué par la situation politique. C'est-à-dire que je sentais deux ans avant les élections ukrainiennes que ça allait être une histoire à la fois très tragique et très drôle, absurde, en tout cas très importante pour le pays. La vie en Ukraine est très, trop politisée, il y est impossible de s'isoler de la politique.

Vous ne faites pas partie des 25 auteurs russes invités au Salon du Livre, bien que vous y soyez présent. Est-ce pour des raisons politiques ?

Je ne suis officiellement pas invité par les russes. Et, d'ailleurs, mes livres ne sont plus disponibles dans les librairies russes. Peut-être me suis-je trop montré lorsque Poutine est venu, à deux reprises, soutenir le candidat de l'ancien gouvernement, Ianoukovitch - un homme qui a fait deux séjours de quelques années en prison. En ce qui concerne le Salon du Livre, ce sont les éditeurs français qui proposaient les auteurs aux responsables russes. A chaque fois que j'ai été proposé, ceux-ci m'ont écarté. Il s'est passé la même chose il y a trois ans à la foire de Francfort : je suis habitué à cette situation, bien que je sois bien sûr un peu déçu et triste. De la même manière, la presse russe n'a écrit que trois articles sur mes livres ces dernières années ; tous commençaient par la question : "pourquoi n'y-a-t'il pas d'article sur vos livres ?" J'ai le plus haut tirage de livres parmi les écrivains d'Europe de l'est ; mes livres sont traduits dans 23 langues : au Japon, en Corée, en Chine, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, dans tous les pays d'Europe... et ils ne sont pas disponibles en Russie !

Vous terminez votre roman en invitant le lecteur à vous contacter pour connaître la suite de l'histoire, puisque, comme vous l'écrivez, "une bonne histoire n'est jamais terminée".

Oui, et je voudrais ici demander aux lecteurs en général d'être beaucoup plus actifs, je voudrais leur dire qu'ils ont le droit de demander aux auteurs d'être responsables des personnages. Je voudrais que les personnages bénéficient des droits de l'homme. Il faut que les droits des personnages soient contrôlés par les lecteurs, pas par les écrivains.

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