CINQ BONNES RAISONS DE LIRE… Roberto Arlt
Par Bernard Quiriny - Le 11/03/2011
Moins célèbre que son contemporain Borges (à qui le salon du livre rend un hommage), Roberto Arlt n'en est pas moins l'une des figures les plus influentes de la littérature argentine moderne et le peintre par excellence de la capitale, Buenos Aires. À l'heure où ressort son chef-d'œuvre, le diptyque des Sept fous, voici cinq raisons de redécouvrir ce génie ombrageux.
Parce que la littérature argentine ne se résume par à Borges.
En fait, l'opposition entre le courant borgésien et le courant associé à Arlt dans les années 1930 est un grand classique de l'histoire de la littérature argentine. D'un côté, le groupe « Florida », du nom d'une rue chic de Buenos Aires : rassemblée autour de la revue Martin Fierro avec le maître Borges, des écrivains comme Francisco Luis Bernárdez ou Macedonio Fernández. Ce groupe propose une littérature érudite, élégante, amatrice de subtilités formelles et plutôt élitiste. De l'autre, le « Boedo », du nom d'un quartier populaire, réunit des écrivains et des revues plutôt à gauche, proches du peuple, soucieux de réalisme, attachés au langage de la rue et aux questions sociales. Les Boedo voient les Florida comme des esthètes aristocratiques, les Florida regardent leurs adversaires comme des rustres ne sachant pas écrire, et les deux se disputent la palme de l'avant-garde. Sans être complètement affilié aux Boedo, Roberto Arlt demeure un symbole de la polémique, et son opposition à Borges offre une grille de lecture classique pour comprendre les courants littéraires argentins. Aujourd'hui, les jeunes écrivains se réclament toujours de ces deux figures tutélaires, si proches par l'époque et si différentes par le style.
Parce que sa vie est un (court) roman.
Né avec le siècle et mort prématurément en 1942 (crise cardiaque), Roberto Arlt aura été une sorte de comète dans le paysage argentin. Rejeton d'émigrés (sa mère est italienne et son père prussien – d'où ce nom qu'il dit « imprononçable »), il quitte l'école très tôt et se forge le caractère à travers divers petits métiers manuels qui font de lui un authentique membre du prolétariat. Pour finir, il atterrit dans un quotidien où il passe la majeure partie de son temps, faisant son apprentissage de l'écriture et pondant articles et romans dans le vacarme des salles de rédaction. « Quand on a quelque chose à dire, lance-t-il, on écrit n'importe où. Sur un rouleau de papier, dans une cellule infernale. Dieu ou le diable sont à côté pour vous dicter des mots ineffables ». Bref, Arlt est tout sauf le prototype de l'écrivain en robe de chambre, qui compose dans un bureau chauffé sur du papier vélin blanc : son monde, c'est celui du travail, du peuple et de la saleté – ce qui n'empêche pas cet autodidacte surdoué d'être un lecteur compulsif et savant, ni son écriture balancée et inimitable d'être incroyablement travaillée.
Parce que personne n'a mieux décrit Buenos Aires.
Buenos Aires, la ville moderne, capitale opulente du continent, avec sa vitesse, ses quartiers, ses couleurs, ses humeurs, ses bas-fonds et ses habitants emportés par le rythme de la civilisation en train de naître, dans ces années 1930 où le monde quitte la Belle Epoque pour basculer dans la modernité. Dans sa célèbre chronique Aguafortes Portenas (« eaux-fortes portègnes »), publiée de 1928 à 1933 dans El Mundo, il raconte comme personne la rumeur et l'activité bouillante de la ville, avec une préférence pour les zones obscures, les coins en ruine et les figures interlopes – prostituées, maquereaux, piliers de bar, chômeurs et autres « glandeurs cosmopolites », sans oublier des pages à l'acide sur la bourgeoisie. Par-delà ce regard de chroniqueur, c'est toute la civilisation urbaine du vingtième siècle, toute l'aliénation futuriste de l'individu au rythme trépidant de la vie moderne qu'il a su décrire – son premier roman, El juguete rabioso ('Le jouet enragé', 1926), est d'ailleurs considéré comme l'acte de naissance de la « littérature urbaine » en Argentine, loin des gaúchos du célèbre poème Martín Fierro, le monument littéraire national par excellence. Comme l'écrit Julio Cortázar, « Arlt a dit du Buenos Aires des années 1930 tout ce que les autres intellectuels de son temps ignoraient. Il faudra plus de quatre décennies pour qu'un autre grand écrivain argentin, Rodolfo Walsh, reprenne l'exploration morale qu'Arlt avait commencée ».
Parce qu'il a beaucoup d'héritiers aujourd'hui.
Qui mieux qu'un écrivain argentin pour juger un autre écrivain argentin ? À écouter les grands auteurs d'aujourd'hui, la place de Roberto Arlt dans le panthéon national est incontestable. Qu'il s'agisse de Ricardo Piglia, qui dans 'Respiration artificielle' évoque avec admiration l'influence dostoïevskienne d'Arlt, ou du chilien nomade Roberto Bolaño, qui le sauve comme l'un des seuls auteurs vraiment valables parmi les grandes figures de la littérature sud-américaine du vingtième siècle, tous s'accordent pour reconnaître l'importance de l'auteur des 'Sept fous' et son influence sur les générations suivantes.
Parce qu'on réédite son chef-d'œuvre, le diptyque des 'Sept fous' (1929) et des 'Lance-flammes' (1931).
Il fallait se lever tôt pour dégoter les vieilles traductions de ces deux romans jumeaux habités par les mêmes personnages et écrits dans la même langue étonnante, mélange de castillan classique (pour le récit) et de lunfardo (pour les dialogues), ce micmac argotique et basané issu des quartiers et de l'immigration. Autour d'un personnage central nommé Erdosain, son double fictionnel, modeste employé d'une multinationale, Roberto Arlt déploie une intrigue alambiquée à base de complot pour la domination mondiale, de prise de contrôle des consciences et de destruction de la ville par le gaz au nom du bolchevisme, le tout à travers une galerie de personnages ébouriffants, souvent vils ou déclassés, et une structure éclatée qui rend la lecture malcommode mais qui démultiplie l'effet et la profondeur du texte. Une œuvre noire, forte, apocalyptique, désespérée, qui embrasse tous les thèmes du siècle (les idéologies, la destruction, la vie moderne, la technique déchaînée, le broyage des individus par les systèmes qu'ils construisent…) dans une critique acerbe de notre « supercivilisation atroce ». Malgré les huit décennies écoulées depuis leur écriture, ces deux romans n'ont rien perdu de leur puissance de frappe : c'est finalement la naissance de notre monde qu'ils décrivent. Oui, vraiment, l'heure est venue de redécouvrir Roberto Arlt.
'Les sept fous', Roberto Arlt, traduit de l'espagnol par Isabelle et Antoine Berman, éd. Belfond, 370 p., 20,50 €.
'Les lances-flammes', Robert Arlt, traduit de l'espagnol par Lucien Mercier, éd. Belfond, 375 p., 20,50 €
'Eaux-fortes de Buenos Aires', Roberto Arlt, traduit de l'espagnol par Antonia Garcia Castro, éd. Asphalte, 260 p., 18 €.
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