INTERVIEW DE ROSA MONTERO En pleine crise
Propos recueillis par Anne-Catherine d'Espies et Mikaël Demets pour Evene.fr - Février 2006 - Le 02/02/2006
'La Fille du cannibale', troisième ouvrage de Rosa Montero traduit en français, vient de paraître aux éditions Métailié. Une aubaine pour rencontrer un des écrivains les plus lus d'Espagne, à la plume, au réalisme et à l'humour irrésistibles.
Vous êtes traduite en français depuis peu, pourriez-vous vous présenter rapidement ?
J'ai commencé à publier en tant que journaliste, dès l'âge de 18 ans. J'étudiais et je travaillais en même temps. Mais comme la plupart des romanciers, j'ai commencé à écrire très tôt, quand j'étais petite, dans l'enfance. J'écrivais des petites histoires sur un rat quand j'avais 5 ans. J'ai choisi le journalisme parce que cela me permettait d'assouvir ma passion de l'écriture. Il y a 28 ans j'ai publié mon premier roman, j'en suis à dix aujourd'hui. En France, j'ai été traduite la première fois il y a quatre ans, avec 'Le Territoire des barbares', mon huitième livre, puis 'La Folle du logis', le neuvième, et enfin celui-ci, qui est en réalité le septième ouvrage, antérieur aux deux autres. Cette 'Fille du cannibale' fut publiée en Espagne en 1997.
Comment situeriez-vous ce roman par rapport aux deux autres parus en France ?
'La Folle du logis' est comme un coffret de magicien, avec beaucoup de surprises et ses "trucs" d'illusionnistes. Tout ça pour célébrer l'imagination, puisque tout ce que je raconte dedans n'est que de la fiction, contrairement aux apparences. Par exemple je n'ai pas de soeur, même si le livre lui est dédié. 'La Fille du cannibale' est plus proche du 'Territoire des barbares' puisqu'il utilise la même structure noire, structure policière qui est en fait un prétexte pour parler d'autre chose. L'énigme et le mystère sont très pratiques pour parler de la vraie énigme du livre : comment trouver sa place dans le monde, réécrire son identité à la maturité, réussir son passage de la jeunesse à la maturité. Un critique a qualifié 'La Fille du cannibale' de "thriller existentiel", je pense que c'est une bonne définition.
Quel est le point de départ de ce roman : le roman historique, le roman policier ou le roman introspectif ?
C'est un livre sur l'âge, la difficulté de grandir, sur cette crise qui nous touche tous, que ce soit à 30 ou à 50 ans. C'est une porte à franchir pour grandir, une situation très similaire à la crise de l'adolescence : il y a des changements corporels auxquels il faut s'accoutumer, on ressent le besoin de repenser à son enfance, de retraduire sa relation avec ses parents, de revisiter l'histoire de son enfance. Nous sommes tous les romanciers de notre vie, l'imagination complète la vérité, donne à la vie un fil conducteur qui la rend possible et supportable. C'est un roman d'initiation, pas au sens habituel, de l'enfance à la jeunesse, mais plus tardif, de la jeunesse à la maturité. C'est très difficile de reconstruire sa vie. On découvre notamment sa propre mort : jusque-là, la mort, c'est celle des autres. Maintenant il faut assumer, prendre conscience. Une petite voix trotte dans notre tête et nous dit "Tu mourras, tu mourras, tu mourras". Sans compter que l'on perd sa jeunesse. La jeunesse ce n'est pas la chair ferme. La jeunesse, c'est être capable de penser que demain tu peux recommencer ta vie, jusqu'au jour où tu te dis : "Je ne peux plus. j'ai déjà ma vie." Là tu as perdu ta jeunesse. Je voulais faire un roman sur cette énigme que Lucia doit résoudre. D'où la structure policière.
Le roman raconte aussi la rencontre de trois personnages qui pourraient être la même personne à différents moments de la vie.
Comme c'est un roman sur l'âge, il y a trois personnages qui représentent les trois âges de la vie. D'une façon métaphorique ils pourraient être le même, mais narrativement ils sont très différents. Je crois que l'on peut diviser les gens entre ceux qui, par peur de se tromper, n'agissent pas, et ceux qui agissent même s'ils se trompent. Félix est comme ça, il se trompe beaucoup mais vit. Lucia, elle, ne fait rien. Lorsque débute le roman elle a une vie de merde, osons le dire. Elle est lâche, passive, elle met la responsabilité de ses échecs sur les autres. Une vie monotone d'écrivain raté. Comme dans tous les romans d'initiation, il y a un maître, un professeur. Félix est celui-là, mais il a fait beaucoup d'erreurs. Nous ne croyons plus au maître parfait, et je voulais décrire un personnage qui a su vivre sa vie entière avec plénitude malgré des erreurs pénibles aux conséquences terribles. Mais, en échange, il a gardé sa passion, sa vitalité, sa spontanéité bien que son âge soit avancé. Il est quelqu'un de plein. Tout l'aspect historique du roman était juste un passage obligatoire pour raconter la vie de ce vieil homme. Il n'y a pas de volonté première de raconter l'histoire de l'Espagne. Enfin, de l'autre côté il y a Adrien, qui n'a pas encore ses propres paroles et qui les remplace par des citations. Lui peut tout faire, il a tout son temps. Je crois que la jeunesse correspond à une certaine panique. Lorsqu'on est plus vieux, on a des peurs concrètes : peur de mourir, de perdre son travail, etc. Mais dans la jeunesse il y a tant de peur existentielles : tu ne sais ni qui tu es, ni ce que tu vas faire dans ta vie, ni ce que tu vas devenir.
Lucia a aussi la chance d'avoir encore ses parents à ses côtés pour la guider...
Oui. C'est très bien de les avoir. J'ai la chance d'avoir encore ma mère, mon père était encore vivant au moment de l'écriture de ce livre. C'est vraiment un luxe, un grand privilège dont on n'a pas toujours conscience. Mais même si on a perdu ses parents, on va aller chercher des oncles, des tantes, on va relire des vieilles lettres, parce qu'à cet âge on a le besoin de se retourner sur son passé, de comprendre. On devient un archéologue de sa vie.
Vous faites dire à votre narratrice qu'écrire c'est mentir. Il n'y a donc rien d'autobiographique dans ce roman ?
Rien d'autobiographique. Ce qui est merveilleux dans l'écriture, c'est la possibilité de vivre d'autres vies. Donc je ne suis pas intéressée par le récit de ma vie. Un autre grand thème du livre est l'identité et la réalité de l'identité. La vie est kaléidoscopique, elle n'est pas quelque chose de sûr. C'est pour ça que Lucia parle tantôt à la première personne, tantôt à la troisième. Les gens la confondent avec d'autres tout au long du roman : elle est prise pour une amante, pour une fille, pour un écrivain pour enfant. Et le petit jeu de la Rosa Montero en Guinéenne noire tourne autour de ça. Sur la fiabilité de la réalité. Pour ce qui est de l'autobiographie, même sans le vouloir, un livre veut toujours dire quelque chose sur nous, même si, comme dans un rêve, nous ne le comprenons pas. Il signifie une vérité profonde sur moi. En fait, il y a seulement deux choses qui sont vraies dans 'la Fille du cannibale'. Toute la partie sur les toreros est biographique, elle m'a été racontée par mon père qui était torero. Je suis une curiosité : ne croyez pas que les Espagnols sont fils de toreros ! C'est rare. Je déteste ce métier, je trouve ça violent, mais mon père était un torero professionnel. C'est un monde fascinant, qui côtoie la mort chaque jour. Et le second apport biographique c'est la chienne-phoque, qui est morte désormais, mais qui était une chienne que j'aimais beaucoup. Et à chaque fois que je relis une des scènes où elle est présente, j'ai un pincement au coeur (Rires).
L'humour est très présent dans vos ouvrages. Est-ce un moyen de faire mieux passer la réalité ?
L'humour est utile, c'est très bon pour l'intelligence. C'est une des voies pour approfondir la description du monde. Il coupe la vanité, la stupidité, il relativise tout. C'est vraiment un outil de l'intelligence.
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