LA SAINT-VALENTIN Tu m’aimes, je t’aime, je m’aime…
Thomas Yadan pour Evene.fr - Février 2007 - Le 14/02/2007
Le 14 février, la fête des amoureux, les amoureux en fête. Mensonge ou réalité ? Consommation ou rappel raffiné d’amour qui n’en finit plus… Petite digression sur un phénomène qui n’en est pas un.
Quel homme peut se vanter de ne pas avoir entendu le cri discordant d’une femme en colère désavouée par cette faute irréparable ? Quel crime a-t-il commis pour sacrifier son innocence sur l’autel de la culpabilité ? L’oubli des courses pour le gratin dauphinois du dîner ? Le rendez-vous, ce soir à 20 heures chez les Martin ? Ou peut-être la réservation des billets de train pour la Grande-Motte ?
Non, non ! La Saint-Valentin, tout simplement…
A ce moment dramatique de doute affectif, l’homme se fout totalement que la Saint-Valentin soit l’adaptation syncrétique d’une fête romaine, les Lupercales, en l’honneur de Lupercus, protecteur des champs et des troupeaux, ou un hommage à Valentin, ami des enfants, qui enfermé dans les geôles romaines aurait dialogué avec eux, en passant des messages à travers les barreaux. Trop longtemps que cette fête détériore les couples, endommage le canapé du salon, brise la prospérité conjugale et engraisse les marchands d’amour.
On caricature un peu. Mais, faute avouée est à moitié pardonnée. On pourrait imaginer naïvement la Saint-Valentin comme une variation langoureuse sur le thème de la démonstration d’amour proportionnée aux moyens et à l’imaginaire de chacun. Pour les uns, soirée de folie où l’adolescent fauché embarque sa bien-aimée dans la R5 rouge, direction le KFC de Melun dans lequel il n’hésitera pas à commander avec nonchalance la fameuse boîte de 20 ; pour les autres, dîner aux chandelles à la Closerie des Lilas ou, plus économique, un repas à la maison avec petit supplément : la rose achetée 1 euro à Saint-Lazare à un vendeur à la sauvette qui proposait aussi des marrons chauds et des parapluies.
Pourtant, avant tout, devrait-on se poser la question : quel type d’amour pour la Saint-Valentin ?
Situation contemporaine de la vie amoureuse
Las, après une longue journée de labeur, privé d’un refuge solitaire et enfumé, séquestré par un patron indélicat, l’homme beau par son humilité, sentant le poids malveillant de ses jambes fatiguées, s’engouffre dans la rame bondée d’un train de banlieue où, respirant le curieux mélange de parfums de santal, de jasmin clair et de vanille, il pratique un exercice pathétique de contorsionniste, le bras droit coincé derrière le dos, la main gauche collée contre les fesses d’un inconnu, les pieds écrasés par des semelles compensées, le cou tendu comme un héron, le menton relevé, le regard triste qui reflète avec béatitude le désir inavoué pour la dernière ‘Mégane’ ; cet homme, donc, qui après cette épreuve titanesque, doit se taper un quart d’heure de marche pour rejoindre le domicile conjugal, dans lequel il pense trouver réconfort et plénitude dans les bras attachants de sa bien-aimée, ne sait pas encore quel événement dramatique se prépare…
La femme, elle, coincée dans les embouteillages, au volant d’une Twingo verte, a passé la journée à refuser les avances d’un collègue en costume marron et au crâne dégarni (qui se vante paradoxalement de beaucoup aimer sa femme) et qui trouve normal de profiter de la parité dans le milieu professionnel. Enfin, cette femme a surmonté la difficulté de ces funestes journées, non par fierté d’être une digne représentante de “la France qui travaille”, mais grâce à l’espoir enfantin et touchant, un peu mièvre aussi, que son homme connaît la signification du 14 février et qu’il rentrera probablement la rose à la main et le sourire coquin.
On imagine la suite des événements…
La femme et le réel
Doit-on pour autant blâmer cette absence si candide de l’homme ? Doit-on fustiger ce désir si charmant d’une preuve d’amour, relative, mais pour autant factuelle, chez la femme ? Non, nous dirait Kierkegaard. Car, selon le philosophe danois, le stade éthique de l’amour, qui succède au stade esthétique (Dom Juan) où l’homme cherche le plaisir éphémère et inassouvi, s’objective dans le mariage. Pourquoi ? Parce que “la femme conçoit le fini, elle le comprend radicalement (…)” (1) Ainsi, permet-elle à l’homme de concrétiser le caractère transcendant, abstrait de l’amour. Avec elle, l’amour devient faits et réalité et non plus tergiversations futiles sur l’infini. Elle serait en quelque sorte la contrepartie de la poésie. La Saint-Valentin serait donc un objet proprement féminin en tant qu’il réalise effectivement le sentiment. On pourrait discerner, par conséquent, une complicité entre ce business du sentiment et l’incapacité viscérale de l’homme à matérialiser son amour. Une espèce de recours bienveillant des commerçants et des publicitaires.
Le vilain mensonge…
Mais cet amour, fini ou infini, est-il bien réel ? Pour Schopenhauer, le concept d’amour serait un canular, une ruse subtile de la nature pour entretenir l’espèce. Contre l’individu, nous devrions, selon lui, penser à travers les desseins de la volonté de vivre. Camouflé sous le régime de l’égoïsme et de l’intérêt personnel, l’individu se fourvoie par l’illusion d’un amour spécifique alors que sa cristallisation sentimentale ne serait qu’une métaphysique inconsistante trompée par le désir et l’instinct sexuel. Comme le note ce gros macho de philosophe : “C’est une illusion voluptueuse qui abuse l’homme en lui faisant croire qu’il trouvera dans les bras d’une femme dont la beauté le séduit, une plus grande jouissance que dans ceux d’une autre (…)” (2) Dès lors, notre pauvre homme dans le train, la victime de ses pulsions, serait trahi par un égoïsme au service des exigences de l’espèce et sa femme ne serait qu’un objet de désirs parmi tant d’autres. En définitive, la Saint-Valentin pourrait être interprétée comme un supplément sournois à cet artifice, renforçant l’illusion de la volonté personnelle et de la singularité de la bien-aimée, par une mise en scène structurelle, culturelle et commerciale du sentiment amoureux.
Je m’aime !
Illusion ou pas, l’amour se ressent et se vit ! Qui n’a pas apprécié la saveur d’un baiser échangé ou le réconfort d’une main bienveillante posée sur le visage. Loin de refuser cet état de fait, Platon a imaginé dans le ‘Banquet’ une délicate interprétation de la plénitude que provoque la situation amoureuse. Par la voix de son excentrique ennemi, Aristophane, il nous raconte l’amour comme la recherche d’une unité perdue. Androgyne à l’origine et coupé en deux par la volonté de Zeus, “(…) d’un nous sommes devenus deux et chacun cherche sa propre moitié.” (3)
L’amour serait donc compris tel un manque, la sensation d’une absence en soi et de soi. L’amour serait-il alors retour à soi ou vers soi, c’est-à-dire nostalgie d’une unité originelle ? Le problème concerne plus précisément le désir conçu comme un manque, comme la douleur que provoque la carence. Cette nostalgie est insatiable puisque le désir apparaît dès la satisfaction de celui qui a précédé. Un Aristophane capitaliste en quelque sorte. Car l’idée même du marché repose sur la consommation, elle-même dépendante, de la stimulation des désirs, c'est-à-dire du sentiment de défaillance de son être fini... La Saint-Valentin ne serait dans ce contexte que la représentation spectaculaire d’une stimulation de son propre ego par la satisfaction relative du plaisir procuré à son conjoint.
Désir d’infini
Loin de cette lugubre digression, peut-on concevoir un amour inaltérable, dont la Saint-valentin n’aurait rien à faire. Oui ! nous dirait Levinas. Ne plus concevoir le désir comme manque, comme satisfaction de soi mais comme désir d’infini. Pour le philosophe de l’altérité, le véritable désir se situe hors de soi, dans l’extériorité insaisissable de l’autre. L’objet de l’amour est irréductible tout comme le désir authentique n’est pas à satisfaire puisqu’il est transcendant et dévoilement de l’infini (épiphanie). Le réduire reviendrait à le figer dans une identité, à lui refuser le caractère imperceptible (donc secret) de sa conscience, c’est-à-dire à le consommer. Or, l’amour est altérité, incapacité à consommer, tout comme la caresse “consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir, à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore.” (4)
Ainsi le propre de l’amour ne consisterait pas à canaliser le conjoint, à le connaître, à le prévoir, à le réduire mais plutôt à le surprendre. La Saint-Valentin, dans ces conditions, serait tout sauf une preuve d’amour ou d’affection mais, bien plutôt, un renoncement existentiel, un petit arrangement grotesque avec une paresseuse complaisance.
En définitive, l’amour apparaît comme la seule aliénation que l’on pourrait cajoler avec indulgence. Et, l’on préféra sans hésiter l’innocence du ‘Cantique des Cantiques’, à la lucidité dramatique d’un Schopenhauer ou d’un Nietzsche. Peut-être Salomon a-t-il imaginé ce chant d’amour pour se faire pardonner d’avoir oublié la Saint-Valentin ? Espérons, plus simplement, un happy end pour l’homme du train et la femme dans la Twingo, juste pour contrarier les désobligeants marchands d’amours inconsistants.
(1) Kierkegaard, Ou bien, ou bien…’, p. 576, éd. Tel Gallimard, Paris 1943.
(2) Schopenhauer, “Le monde comme volonté et représentation”, Métaphysique de l’amour, p. 1295, éd. Puf, Paris, 1996.
(3) Platon, Le Banquet, p. 56, éd. GF Flammarion, Paris 1964.
(4) Levinas, Totalité et infini, p. 288, éditions en Livre de Poche.
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de Josh Ruck
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