INTERVIEW DE SEIICHI HAYASHI La vie en rouge
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.frUn grand merci à Patrick Honnoré pour la traduction - Janvier 2010 - Le 03/02/2010
Invité du Festival d'Angoulême 2010, le Japonais Seiichi Hayashi venait présenter un album de 1971, enfin publié en France, chez Cornélius. Plus qu'un monument de l'histoire du manga, 'Elégie en rouge' se présente comme un ouvrage avant-gardiste, d'une modernité et d'une beauté fulgurantes. Rencontre avec un révolutionnaire de la bande dessinée.
Aujourd'hui, alors qu'on ne s'y attend plus, on peut encore rester coi devant un album. 'Elégie en rouge', de Seiichi Hayashi, fait partie de ces oeuvres atemporelles et révolutionnaires qui excellent à tous les niveaux. Publié il y a quarante ans au Japon dans la prestigieuse revue Garo, l'élégie d'Hayashi paraît avoir été écrite demain, tant elle reste, en 2010, d'une audace esthétique et d'une richesse sémantique incomparables. D'autant que l'éditeur français Cornélius a eu l'idée géniale d'ajouter à ce manga en noir et blanc un rouge changeant, tendre ou agressif, qui décuple encore le choc visuel qu'il nous réserve. Au point que l'on a finalement un regret immense : si 'Elégie en rouge' avait été publié en Europe ou aux Etats-Unis dès les années 1970, la face de la bande dessinée aurait sans doute été changée.
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'Elégie en rouge' raconte l'histoire de deux jeunes gens qui ne sont pas des révolutionnaires, mais dont le mode de vie est révolutionnaire. Qu'avait-il de si nouveau en 1971 ?
(c) Hayashi/Cornélius C'est exactement ça, vous avez trouvé le résumé idéal de cette histoire. A cette époque, au Japon, on parlait de l'époque de "l'amour libre". Il était devenu possible de vivre librement une histoire d'amour entre un garçon et une fille. Evidemment, on n'est pas passé d'un système à un autre du jour au lendemain, l'évolution a été progressive. Mais cette façon de vivre ensemble, sous un toit, sans le soutien des familles respectives, c'était quelque chose de nouveau dans la société. Un phénomène tellement important que tous les arts, la littérature, la musique, le cinéma, se sont emparés de ce sujet pour l'analyser et le comprendre. Pour la bande dessinée, 'Elégie en rouge' a peut-être créé un petit genre. Mais cet amour libre ne plaisait pas à tous : un jour, une lectrice m'a écrit pour me dire que mon livre lui avait tellement plu qu'elle avait, elle aussi, essayé de vivre cet amour sans contrainte… Elle concluait en disant : "C'était nul." (Rires)
Pourtant, alors qu'ils ont une liberté que n'avaient pas les générations précédentes, vos deux personnages n'arrivent pas à en profiter. Au contraire, ils semblent en souffrir, et se sentir très seuls. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
On pourrait justifier cette incapacité de jouir de la liberté en parlant du poids de la tradition japonaise, mais ce n'est peut-être pas ça le plus intéressant. Je pense que la relation amoureuse en tant que telle, la plus pure possible, contient nécessairement cette part de solitude et de souffrance dans l'expression de sa liberté - je parle d'un point de vue universel, plus seulement du Japon. C'est un des enseignements des mouvements pour la libération des femmes : ils ont fait apparaître que dans une relation entre un homme et une femme, à partir du moment où la femme exprime ce qu'elle a envie d'exprimer, apparaît un décalage fondamental. En s'émancipant, les femmes découvrent la liberté, mais aussi la douleur de l'incommunicabilité qui va avec. Dans la société japonaise traditionnelle, l'homme exprimait ce qu'il voulait et la femme l'acceptait ; si la femme dit aussi quelque chose, il y aura toujours un gouffre entre les deux sexes. Hommes et femmes ne peuvent pas avoir les mêmes envies tout le temps.
D'un point de vue graphique, 'Elégie en rouge' impressionne par sa richesse et sa nouveauté : le trait est parfois minimaliste, parfois les images explosent en pleine page, d'autres planches font penser à des collages surréalistes… Vous avez cherché à surprendre le lecteur ? A expérimenter ?
Il y avait chez moi et chez beaucoup de mes collègues de l'époque une volonté de faire de l'anti-art, de détruire tous les codes formels du graphisme. Dans les années 1930, des revues artistiques ont commencé à casser les genres, en faisant par exemple des estampes japonaises, mais en y laissant les traits de crayons. Jusqu'alors, à chaque thème correspondait un style graphique. Ainsi, si je voulais dessiner la Vierge Marie, il me fallait utiliser un style occidental très Renaissance. Nous voulions faire le contraire, prendre le contre-pied des conventions, inverser ces correspondances.
Et choisir de le faire dans le domaine de la bande dessinée vous semblait évident ?
La bande dessinée est le genre de base de l'art visuel du XXe siècle. De tous les genres graphiques modernes, la bande dessinée est au centre du concept. Elle réunit des images, du sens, une composition, une idée du temps, une idée de l'espace. En tant que concept zéro de l'image artistique contemporaine, elle devait nécessairement être le lieu d'une destruction des conventions et du formalisme.
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