Le meilleur des premiers romans
Par Bernard Quiriny - Le 19/01/2012
Il n’y a pas qu’en septembre qu’on trouve des premiers romans en librairies : de nombreux auteurs font aussi leur début pendant la rentrée de janvier, dans une ambiance moins frénétique et sans l’horizon des prix… Que vaut la première cuvée 2012 ? Suivez le guide.
Le plus conceptuel
L’auteur. Pierre Patrolin, 54 ans, né à Reims et installé dans le Quercy, est réalisateur (il filme le rugby pour la télé) et s’est fait remarquer comme documentariste (Un jour un arbre, 130 portraits d’arbres remarquables) et comme peintre.
Le roman. C’est sans doute le premier roman le plus original de la rentrée. Le plus audacieux, aussi : 700 pages monotones, sans dialogue et sans personnages, à part le narrateur. Ce dernier accomplit un projet absurde : une traversée de la France à la nage avec un baluchon, au gré des affluents. Il commence dans la Garonne, nage jusqu’au Lot, s’interrompt pour l’hiver puis reprend dans la Truyère, le Chapeauroux, l’Allier, le canal de Briare, la Seine… Il s’arrête dans des villages, fait des rencontres, dort dans des hôtels banals (Hôtel du Centre, Terminus, Hôtel des Chalets), achète à manger, dort, repart. Et ? Et rien. Il regarde, c’est tout. Quasi conceptuel, ce roman splendidement écrit est une sorte de longue parenthèse silencieuse et linéaire, comme une mise en suspension du monde, regardé depuis l’eau. On est d’abord désorienté, accablé par la lenteur du texte. Et puis, si on s’accroche, on prend le rythme, on s’habitude à contempler la végétation et les animaux, à sourire du pittoresque (« on se couche tôt, l’été, à Montargis »), en constatant dans telle ou telle ville qu’on connaît que Patrolin ne bluffe pas, et que ses tableaux correspondent à la réalité… On peut lire cette Traversée en entier ou pas, en une ou plusieurs fois ; sa langueur déroutante, sans l’empêcher de ressembler une odyssée intérieure, lui donne des allures de méditation sur l’éternité du monde, sous le ciel « immuable, et infini ».
La Traversée de la France à la nage, de Pierre Patrolin, éd. P.O.L, 716 p., 25 €.
Le plus connecté
L’auteur. Les aficionados de blogs et de journalisme en ligne la connaissent déjà sous divers pseudos (Hussard 82, Albertine) : Solange Bied-Charreton hante la toile depuis plusieurs années, et écrit aujourd’hui à Causeur.
Le livre. Rien d’étonnant, vu le pedigree de l’auteur, si les réseaux sociaux sont au cœur de son premier roman. Un réseau social en particulier : « ShowYou », parodie de « Facebook » où les participants doivent poster une vidéo par semaine, et qui utilise leurs images dans des
pubs non rémunérées. Pour le narrateur, Charles, jeune consultant dans le vent, ShowYou est quasiment une raison de vivre. « À peine arrivé chez moi, j’allumais l’ordinateur, je dînais devant, j’y restais jusqu’à tomber de sommeil. Le week-end, j’y passais des après-midis entiers ». Autant dire qu’il tombe des nues quand il rencontre Anne-Laure, chanteuse soi-disant lettrée, qui ne possède même pas de compte sur le site. On peut donc mener une vie en-dehors du virtuel, en 2012 ? Un peu foutraque, bourré de personnages secondaires qui vont et viennent dans le désordre, ce roman d’époque se distingue par ses descriptions saisissantes du malaise moderne et par le remarquable don d’observation de l’auteur, qui lui permet de croquer en quelques lignes satiriques les tribus et les types contemporains.
Enjoy, de Solange Bied-Charreton, éd. Stock, 238 p., 18,50 €.
Le plus loufoque
L’auteur. Enfant du sérail (cf. son nom), Augustin Guilbert-Billetdoux est spécialisé dans les questions environnementales et les négociations sur le climat. C’est aussi, à 25 ans, le cadet de la rentrée de janvier.
Le livre. À 26 ans, Bastien apprend qu’il est frappé d’alopécie androgénogénétique. En clair, il perd ses cheveux à cause d’un ADN déficient, et finira chauve à brève échéance. Ressentant ce handicap comme une honte insurmontable, il en fait une obsession et se replie sur lui-même, enrageant contre ses amis qui lui disent qu’il y a pire dans la vie. Puis, un jour, il relève la tête : « Il me faut transformer mon malheur en épreuve et fabriquer du sens là où je n’en vois pas, oui, fabriquer du sens ». Son projet est simple : Bastien veut s’adresser aux chauves du monde entier et les unir dans un nouveau courant de pensée. Pour cela, il file en Inde où les négociations de l’ONU sur le climat, rassemblant des centaines de médias du monde entier, constituent une caisse de résonance idéale… Foutraque et sympathique, le premier roman d’Augustin Guilbert-Billetdoux joue la carte du burlesque avec un scénario improbable, un style énergique et pas mal de calembours (« chauver la planète », « les confesseurs n’ont jamais fessé un con », etc.) Habitué aux grands raouts écologiques, l’auteur donne une peinture caustique des négociations internationales, avec leur jargon macaronique et leur lutte sourde entre pays pauvres et pays riches. C’est que la comédie cache une réflexion désabusée sur l’avenir du monde, l’alopécie de Bastien symbolisant la déforestation galopante… Une comédie débonnaire et attachante, qui fait attendre la suite.
Le Messie du peuple chauve, d’Augustin Guilbert-Billetdoux, éd. Gallimard, 242 p., 18 €.
Le plus intimiste
L’auteur. Julie de la Patellière, 30 ans, vit entre Paris et Lisbonne et écrit dans des revues d’art. Signes particuliers : elle est la fille du cinéaste Denys de la Patellière, le réalisateur d’Un taxi pour Tobrouk, et elle a collaboré à Evene…
Le livre. Le héros s’appelle Marc Chalgrin : comme « chagrin » mais avec une lettre en trop, L comme Liv, sa compagne, une américaine d’origine suédoise rencontrée lors d’un séjour aux États-Unis. Un soir, rentrant du Musée d’Orsay où il travaille, Marc trouve l’appartement vide. Liv n’est pas là. Elle ne rentrera pas ce soir-là, ni les suivants. Fugue ? Suicide ? Nouvelle vie sous une nouvelle identité ? Assassinat ? Marc part à la dérive, croit voir Liv un peu partout, s’enferme et scrute les petites annonces de Libé, persuadé qu’elle va lui fixer un rendez-vous… Pour son premier roman, Julie de la Patellière s’impose un pari délicat : décrire l’attente, la solitude, l’incertitude, sujets qui ne s’appréhendent que par l’extérieur, à travers des indices et des allusions. Subtilement construit (flashbacks, souvenirs), progressant par petits événements qui instillent un suspense en miniature, installé dans un Paris où chaque café est l’étape d’un jeu de pistes, Notre nuit tombée possède un charme subtil et triste qui emmène jusqu’à la chute, où Marc rencontre un curieux homonyme qui joue comme un symbole renversé de sa solitude.
Notre nuit tombée, de Julie de la Patellière, éd. Denoël, 189 p., 17€.
Le plus enragé
L’auteur. Comédien et metteur en scène, Olivier Brunhes a travaillé pendant 15 ans avec Laurent Terzieff avant de fonder sa compagnie, « L’art éclair ». Il travaille aussi avec des marginaux, SDF ou handicapés mentaux.
Le livre. Coïncidence ou signe des temps, de nombreux romanciers mettent en scène des déclassés, petits délinquants, relégués dans les marges de la société, plus ou moins invisibles. Les ados sans avenir d’Alain Julien Rudefoucauld (Le dernier contingent, chez Tristram), le minable désorienté de Pierre Terzian (Crevasse, chez Quidam) ou encore l’ex-taulard inventé par Olivier Brunhes dans son premier roman, La nuit du chien. Il s’appelle Tobias Collet mais on le surnomme « Dog », peut-être à cause de cette scène fondatrice dans laquelle on le voit, gamin, échapper aux crocs d’un molosse. Douze ans plus tard, il quitte la cellule 317 d’une prison quelconque et se retrouve sur les routes : c’est le début d’une étrange odyssée dans la France d’en bas (ou d’à-côté), ponctuée de rencontres et de retrouvailles. Scénario banal, direz-vous ; oui, mais peu importe : l’essentiel ici tient dans le style. Fougueuse, poétique, argotique, presque sauvage, très travaillée sous son côté brut de décoffrage, la langue d’Olivier Brunhes donne à ce premier roman une allure de road-book halluciné et poétique, à la fois naïf et désarmant, brutal et entraînant. Pas complètement abouti peut-être, mais assurément frappant.
La nuit du chien, d’Olivier Brunhes, éd. Actes Sud, 235 p., 18,80 €.
Le plus studieux
L’auteur. Né en 1979, Emmanuel Arnaud est passé par les classes prépas et travaille aujourd’hui comme chercheur à Paris, tout en écrivant pour la jeunesse (La Gloire de mon frère, Les Trilingues).
Le livre. On les croise le soir rue Saint-Jacques, à Paris, empressés, solitaires, qui regagnent leur chambre où ils potasseront jusqu’à deux ou trois heures du matin. Ce sont les « taupins », élèves de maths-sup de Louis-le-Grand, travailleurs acharnés, brillants, parfois géniaux, qui bûchent comme des fous en vue des concours d’entrée aux grandes écoles, Polytechnique ou l’ENS. La compétition, la promiscuité, le niveau d’exigence délirant et l’obsession du résultat des classes prépas sont des sujets en or, d’où les divers romans écrits par des anciens élèves : N’oubliez pas de vivre (Thibaut de Saint-Pol), A quoi bon (Gary Azar), etc. Emmanuel Arnaud se lance à son tour et, bonne surprise, donne un excellent premier roman, qui décentre la critique des classes d’excellence en évoquant aussi les maths et les caractères des matheux, des maniaques aux intuitifs qui voient la solution comme des mages avant de la justifier. Côté scénario, c’est convenu mais bien mené : le héros, Laurent Kropst, élève de banlieue accepté en maths-sup à LLG (Louis-le-Grand, par opposition à Henri IV, les ennemis jurés), vivote dans le milieu du tableau. La première partie est une galerie de portraits (les élèves), avec une chronique enlevée des mœurs locales (les colles, les devoirs, le classement, le réfectoire, etc.) et des exploits de potache. Puis Laurent rencontre des filles de khâgne, découvre qu’il n’y a pas que les maths dans la vie, et révise sa doctrine sur la société et les classes prépas. Rien d’original mais des personnages et des situations bien campés, un humour ravageur et un rythme soutenu, qui font qu’on lit ce Théorème d’une traite. Seul regret : les relâchements dans la syntaxe (« s’exprime-t-il » pour « dit-il », « quelque part de bien précis », etc.) Succès garanti chez les taupins, recommandable pour tous.
Le théorème de Kropst, d’Emmanuel Arnaud, éd. Métailié, 135 p., 14 €.
Photo principale : Bied-Charreton Solange par Francesca Montovani
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22/02/2012 01h54 Un livre à lire absolument si on a envie d'apprendre, de rire en pleurant et de pleurer en riant!
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