lundi 22 mars

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Le cercle polar

INTERVIEW DE LA DIRECTRICE DU MAGAZINE SHANGAI EXPRESS


Le monde du polar peut, désormais, s'enorgueillir d'un magazine de qualité qui lui est entièrement consacré : Shanghai Express. Rencontre avec la passionnante directrice de rédaction, Stéfanie Delestré, pour en savoir plus sur l'identité du mensuel et les projets de l'équipe.


D'où vous est venue l'idée d'un magazine consacré au polar ?

L'aventure Shanghai Express a commencé un peu à la manière d'un jeu d'enfants. Pendant l'été 2005, j'étais occupée à des travaux de recherches universitaires sur le roman noir américain et je correspondais par mail avec un ami écrivain, Laurent Martin (actuellement directeur de publication), qui réfléchissait à l'opportunité de réunir, dans un seul volume, plusieurs histoires courtes mettant en scène un même personnage. De fil en aiguille, nous en sommes arrivés à la conclusion que nous étions en train de réinventer le roman feuilleton et les magazines policiers tels qu'ils avaient existé dans les années 1920-1930 aux Etats-Unis, et plus tard en France. Laurent baptisa immédiatement notre magazine "Shanghai Express", en référence à un film noir des années 1930 de Joseph von Sternberg, avec Marlène Dietrich, mais aussi pour sa consonance exotique et ferroviaire. Nous avons continué pendant quelque temps à nous amuser avec cette idée, mais ça n'est qu'en octobre que nous avons véritablement décidé de la prendre au sérieux et de nous lancer dans l'aventure. Bien que le "polar" ait le vent en poupe, que beaucoup de gens en lisent et qu'un grand nombre de maisons d'édition aient leurs collections de "noir", il n'existe aucun magazine grand public qui lui soit consacré et les journaux qui ont une rubrique littéraire lui accordent en général assez peu de place, sauf à l'approche des vacances d'été, où fleurissent tout à coup les dossiers "spécial polar". Notre idée de départ était de faire découvrir des auteurs par le biais du feuilleton ou de textes courts mettant en scène un personnage récurrent. Assez vite, nous avons eu envie que l'ensemble soit illustré par des dessinateurs. Au fur et à mesure, le projet s'est enrichi des idées ou des envies des auteurs, des éditeurs ou des journalistes dont nous avons sollicité l'aide ou les conseils. En décembre, nous avons sorti un numéro 0. Fin février, le numéro 1 de Shanghai était en kiosques.


De quoi est fait Shanghai Express aujourd'hui ?

Shanghai Express, dans sa formule actuelle, c'est 84 pages divisées en deux grandes parties : une partie de textes, avec des feuilletons plus ou moins longs et qu'écrivent spécialement pour Shanghai Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy, et des auteurs un peu moins connus mais vraiment excellents comme Caryl Férey, Lalie Walker et Sebastien Gendron ; mais aussi des rééditions de textes introuvables ou épuisés ('Plus fort que Sherlock Holmes' de Mark Twain, ou 'La Première Enquête de l'inspecteur Lentraille' de Jean Meckert-Amila) ; et enfin des textes courts mettant en scène un personnage récurrent, comme 'Lola Bomba' d'Olivier Mau, ou encore des nouvelles, comme celle de Yasmina Khadra, publiée dans le dernier numéro. L'autre partie du magazine est composée de chroniques, de critiques de livres, d'interviews d'auteurs ou de personnalités qui, d'une manière ou d'une autre, nous semblent proches d'un univers noir. Dans le premier numéro, nous avons interrogé Denis Podalydès qui avait joué dans 'Le Parfum de la dame en noir' (adapté d'un roman de Gaston Leroux) et se trouvait de nouveau à l'affiche avec 'Les Brigades du Tigre' ; dans le dernier, Laurent a rencontré Grégoire Simon des Têtes raides.


Vous ne restez donc pas limités à la littérature policière...

En fait, nous ne voulons pas nous limiter à un univers trop replié sur lui-même. Même si la ligne directrice reste la littérature noire, nous ne voulons pas faire un journal pour "happy few". Nous voulons essayer d'ouvrir un peu l'horizon. Puisque le polar est un genre très apprécié, nous avons envie d'interroger sous cet angle un certain nombre de personnalités du cinéma, de la musique et de la littérature, rarement sollicitées sur ce sujet. De la même manière, nos rubriques consacrées à l'actualité littéraire ne sont pas exclusivement réservées aux romans publiés dans des collections spécialisées. Nous avons aussi une chronique rock, une chronique BD et même... un horoscope ! Mais là, c'est pour rire. Et le tout est magnifiquement illustré par des dessinateurs de grand talent : Joe G. Pinelli, Jean-Claude Claeys, Chantal Montellier et Romain Slocombe pour le numéro à venir.


Quel a été l'accueil fait à Shanghai ?

Les réactions ont été très positives. Nous avons eu presque immédiatement de la presse, de la radio et de la télé pour saluer notre initiative. Le Salon du livre de Paris nous a proposé un partenariat pour leur "parcours polar". Des éditeurs nous ont confié les bonnes pages de romans à paraître de leurs "stars", Hillerman chez Rivages, Rankin au Masque, Lansdale au Rocher ; la très belle librairie La Hune, boulevard Saint-Germain, a accueilli et organisé notre soirée de lancement. Quant aux lecteurs, ils ont été nombreux à nous soutenir dès le début, en s'abonnant, et à nous féliciter ou nous remercier de leur offrir enfin un magazine agréable et accessible qui les aide à se repérer dans les rayons des librairies, qui leur fasse découvrir des auteurs.


Quel est l'état d'esprit du magazine ?

Même si nous ne pouvons pas plaire à tout le monde, je crois que l'éclectisme des rubriques de Shanghai permet à chacun d'y trouver son compte. Nous ne sommes absolument pas élitistes. Nous nous efforçons de donner un aperçu de la diversité de ce qui se fait dans le polar et à ses frontières, même si cela fait parfois grincer certaines dents. Dans notre dernier numéro, nous avons rencontré Maxime Chattam, un auteur français de thriller qui a un énorme lectorat, mais dont les livres sont loin de faire l'unanimité dans certains cercles de lecteurs disons "plus exigeants". Il y a, dans le polar, la même méfiance instinctive à l'égard des best-sellers que dans les autres milieux. Souvent à raison. Je crois que beaucoup de lecteurs ont du mal à savoir à qui se fier : au goût du plus grand nombre, qui plébiscite tel ou tel, ou à ceux qui, presque systématiquement, dénigrent les succès de librairie. Shanghai a une place à occuper entre les deux. Sans prétention ni complaisance, nous voulons rendre compte le plus sincèrement possible de ce que nous lisons.


La presse n'est pas vraiment au mieux de sa forme depuis quelques années déjà. Comment avez-vous réuni les fonds nécessaires à un tel projet ?

C'est un sujet un peu épineux… Bien que nos carnets d'adresse soient assez bien remplis, ni Laurent ni moi n'avons parmi nos connaissances, de mécène ou de patron de presse prêts à relever le défi avec nous. Nous avons néanmoins cherché à intéresser des investisseurs, mais rien ne s'est vraiment concrétisé. Ils préféraient attendre de voir à quoi ressemblerait concrètement le magazine, et surtout si nous étions capables de tenir la distance. Nous avons investi nos maigres économies dans le projet, mais surtout toute notre énergie, notre enthousiasme et notre temps, en espérant que les lecteurs seraient suffisamment nombreux au rendez-vous ou que nous parviendrions à décider un groupe de presse à soutenir et accompagner notre entreprise. Nous avions le choix entre attendre d'avoir réuni les conditions idéales pour se lancer, mais sans savoir si nous les réunirions jamais, ou bien nous jeter à l'eau. C'est ce que nous avons fait, en nous disant que nous trouverions des solutions à nos problèmes au fur et à mesure, que la situation évoluerait nécessairement une fois que le journal existerait. Je ne suis pas très attentiste, Laurent non plus. Je considère qu'il faut être prêt à prendre des risques pour les projets qui nous passionnent. Il faut essayer, tenir bon, et surtout ne jamais se résigner.


Les débuts sont prometteurs ?

Pour l'instant, les ventes au numéro ne se passent pas trop mal compte tenu du fait que nous n'avons pas eu les moyens de faire de pub ou d'investir dans une campagne d'affichage. Mais c'est très dur et le pari est loin d'être gagné. De nombreuses personnes nous font part de leur difficulté à trouver les points de vente qui nous diffusent et je suppose que bien plus nombreux encore sont ceux qui se sont découragés en silence. Notre plus gros problème est un problème de visibilité. Alors nous réfléchissons à des solutions alternatives, à des partenariats possibles, aux synergies que nous pourrions mettre en place avec d'autres acteurs du domaine.


Quels sont vos projets ?

D'une part, nous voudrions développer les rubriques consacrées au cinéma - qu'il s'agisse d'actualité ou de sorties en DVD - et aux séries télévisées. Peut-être, pourquoi pas, joindre à notre revue un DVD justement ? Nous avons plein d'autres projets, beaucoup d'idées, et les gens qui nous accompagnent dans cette aventure, qu'ils soient chroniqueurs, auteurs ou dessinateurs en ont aussi. C'est assez exaltant parce que riche en perspectives. Mais pour l'instant, comme nous ne sommes que deux à travailler à plein temps pour Shanghai et que les tâches sont à la fois nombreuses et très variées, nous devons surtout nous consacrer à asseoir notre existence et à accroître le nombre de nos lecteurs réguliers. C'est à cette condition seule, que nous pourrons poursuivre notre entreprise et la faire évoluer. D'ailleurs, pour ceux qui nous découvriraient aujourd'hui et qui auraient raté les épisodes précédents, qu'ils n'hésitent pas à visiter notre page web Shangai Express ou à nous écrire (shanghai.express@free.fr). Nous nous ferons un plaisir de répondre à leurs questions…


Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr - Mai 2006


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