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Simon Liberati et Charles Dantzig, le match des pédants

Par Bernard Quiriny - Le 14/01/2013

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Simon Liberati et Charles Dantzig, le match des pédants

D’un côté, Charles Dantzig disserte sur les chefs-d’œuvre. De l’autre, Simon Liberati dit tout sur ses lectures chics. Deux essais libres et dilettantes qu’Evene a lus pour vous. Verdict…

 

À bien des égards, les deux livres se ressemblent : même ton détaché et discrètement ironique, même manière de procéder par coq-à-l’âne, digressions et intuitions, même tendance à l’approximation et à l’impressionnisme. Dantzig affectionne plus le paradoxe que Liberati, Liberati pratique plus la citation que Dantzig ; mais chez les deux on trouvera quantité de « phrases d’écrivain » à la fois énigmatiques et saisissantes, poétiques et agaçantes, où la pensée se condense jusqu’à devenir opaque. « Un chef-d’œuvre est un fracas. Seulement, c’est le fracas d’une fleur » (Dantzig). « Le plaisir est là : la différence entre les idées reçues et l’imitation. Il y a un abîme entre répéter et faire revivre » (Liberati). Ce qui n’empêche de jouer au jeu des cinq différences. Démonstration.

 

Les auteurs

© François Bouchon / Le FigaroCharles Dantzig, © François Bouchon / Le FigaroRomancier, poète, chroniqueur, éditeur, Charles Dantzig  est bien connu pour ses précédents essais sous l’élégante couverture bleue de Grasset, notamment l’excellent Pourquoi lire ? et surtout l’épais Dictionnaire égoïste de la littérature française, qui fit un carton en son temps. 

Simon Liberati, lui, s’est rendu célèbre avec ses romans à la nostalgie glam’rock (L’hyper-Justine, prix de Flore en 2009), son livre sur Jayne Mansfield et ses papiers dans la presse branchée. Mais il a également signé en 2008 une préface pour la réédition du Dandysme de Barbey d’Aurevilly, laissant deviner ses goûts littéraires fin-de-siècle. 

 

Les livres

© HidiroSimon Liberati, © HidiroDantzig s’attaque à un sujet curieusement oublié selon lui par la théorie littéraire, le chef-d’œuvre. En réalité, il parle d’un peu tout (livres, souvenirs, opinions) et continue ses précédents textes sous un autre angle, avec le même mélange d’érudition foisonnante et de dilettantisme. Certains lui reprocheront de ne traiter qu’à moitié son sujet, mais la réponse est toute trouvée : pour parler des chefs-d’œuvre il faut circonscrire la catégorie, donc parler aussi de livres qui n’en sont pas. CQFD. 

Chez Liberati aussi le titre est trompeur : loin du pensum universitaire, cet énorme volume (plus de 500 pages !) est en fait une suite de textes qui parlent de tout sauf de littérature romantique au sens strict. Un titre plus exact aurait été : 113 études romantiques sur la littérature… 

 

 

Les Panthéons 

Les goûts de nos auteurs-lecteurs se ressemblent : on est entre esthètes, avec une prédilection pour les auteurs un peu oubliés ou vaguement sulfureux (Jouhandeau, Philippe Jullian), les dandys fin de siècle et l’histoire littéraire (Liberati vit avec le Journal de Léautaud depuis des lustres). Dantzig met au premier plan quelques inattendus comme Savinio, Bernard Manciet, Max Jacob (Le Cabinet noir) ou le très méconnu Louis Lerne, auteur en 1996 de Horn, « un roman rêveur et précis » passé sous tous les radars. 

Liberati s’attarde sur quelques incontournables comme Proust, Joyce, Nerval, Baudelaire, mais se passionne surtout pour le XIXème siècle des Goncourt, Lorrain, Huysmans, Régnier (qu’il réhabilite dans deux belles pages), Rachilde et autres Gourmont, sans oublier la très austère Revue d’études latines, souvenir de son diplôme de grammaire en Sorbonne !

 

Les défauts

Les détracteurs de Dantzig lui reprocheront de ne prendre rien au sérieux, pas même Flaubert (sur un passage célèbre de L’Education sentimentale : « Je trouve ça bien affecté ») et encore moins Céline, contre qui il commet une page tonique propre à faire hurler les céliniens. Sa nonchalance et ses jugements à l’emporte-pièce frôlent la pédanterie, mais c’est le propre du genre… 

Chez Liberati, on s’agacera plutôt des souvenirs qui parasitent les chapitres, non par principe mais parce qu’en ne désignant ses connaissances que par initiales l’auteur nous exclut malgré lui, et donne le sentiment qu’il se vante de ses fréquentations, avec un côté carnet de bal sélect qui donne envie de sauter des pages. 

 

Les injustices

Evidemment, personne ne lira plus Jules Romains, mais est-ce une raison pour lui casser du sucre sur le dos comme le fait Dantzig, en traitant ses Hommes de bonne volonté de « chef-d’œuvre pot-au-feu » et en faisant de lui l’archétype des « raseurs », « maçons de leurs romans en mortier » ? Certes, c’est pour illustrer sa thèse selon laquelle le chef-d’œuvre est trop souvent vu comme un tour de force, un monument de travail abattu, mais quand même ! 

Liberati est plus discret sur ses détestations, à part pour quelques cibles faciles comme Henry Bordeaux. Bien qu’il dise ne pas lire de littérature contemporaine, il lâche quand même une pique au passage contre le Dictionnaire égoïste de… Charles Dantzig, qui « m’agace dès que je l’ouvre » !

 

Le verdict

Difficile de départager ces ouvrages si plaisants à leur manière, l’un vif, compact, truffé de raccourcis, superficiel mais qui va loin en effleurant (Dantzig), l’autre épais, un tantinet foutoir, à la fois plus naïf et plus sincère, avec des passages qu’on oublie mais aussi des moments de grâce (Liberati). Lisez par exemple les pages 267 à 271 des 113 études, somptueux texte sur un voilier de 27 mètres qui fut dans les années 1960 un havre de tranquillité chic et bohême sur la mer Egée, et dont aujourd’hui « les boiseries pourrissent gentiment » dans une cave de l’avenue Foch… À choisir on prendra Liberati, simplement parce que ce gros livre est son meilleur. Il faut le lire comme il l’a écrit, en désordre et sans continuité. Qui aime les livres peut aussi lire les deux…

 

À propos des chefs-d’œuvre, de Charles Dantzig (Grasset, 275 p., 19,80 €)
113 études de littérature romantique, de Simon Liberati (Flammarion, 515 p., 23 €)

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