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Le Messie du peuple chauve
de Augustin Guilbert-Billetdoux
CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE SIMONE DE BEAUVOIR Une vie d’écriture et de liberté
Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2008 - Le 08/01/2008
Le 9 janvier 2008, Simone de Beauvoir aurait eu 100 ans. Ecrivain, philosophe, mère du féminisme égalitaire, sa vie aura résonné tel un hymne à la liberté et à l’engagement politique. Portrait d’une femme éprise d’écriture et d’existence.
“On ne naît pas femme on le devient”, restera probablement la phrase la plus célèbre de l’oeuvre et de l’engagement de Simone de beauvoir. Sécularisant la femme, distillant les principes d’un féminisme offensif et efficace, ‘le Castor’ (”beaver” en anglais, elle est nommée ainsi par son ami René Maheu) a longtemps été rivée à cette image restrictive d’une combattante pour la cause des femmes. Pourtant, loin de se réduire à cet essai remarquable et novateur - ‘Le Deuxième Sexe’ - ce sont l’écriture et la vie, au service de la cause existentialiste, qui resteront les valeurs essentielles de l’oeuvre de Beauvoir. Car si chez Jean-Paul Sartre la pensée existentialiste (dans ‘L’Etre et le Néant’) se nourrit de concepts abstraits - angoisse, néantisation, facticité, etc. - Beauvoir serait la version accomplie, empirique de cette philosophie alliant la théorie à la pratique. Si le modèle médiatique, spectaculaire - que renvoient entre autres les années 45/50 entre tendance jazz et Be-bop à Saint-Germain-des-Prés et dandysme de circonstance - n’est qu’un ersatz d’une pensée profonde et moderne, la vie de Beauvoir reste l’incarnation de la contingence et de l’engagement, les autres noms de la liberté. Contingence en amour, engagement en politique, concept en littérature, l’ensemble de la vie de Beauvoir dira la proximité, si ce n’est l’incarnation, de la philosophie de l’existence.
Amour nécessaire et contingent
Ils sont de ces couples dont on peut sentir les effluves à une table de la Closerie des Lilas ou dans un coin du Café Flore. Paradoxalement, pour des adeptes de la liberté, l’amour de Sartre et Beauvoir paraissait “nécessaire”, l’un étant irréversiblement tributaire de l’autre, indispensable à son épanouissement personnel et intellectuel. C’est lors de ses études à la faculté (1928-1929), que l’étudiante, qui vient de soutenir un mémoire sur Leibniz, rencontre la petite bande de normaliens parmi lesquels Paul Nizan (le futur auteur de ‘Eden Arabi’) et Sartre. Rapidement, à une complicité intellectuelle et naturelle succède une relation pour beaucoup immorale, sincère et originale (autant que le trio Nietzsche, Lou Andréa Salomé, Paul Rée), qu’un pacte singulier viendra consolider. Leur “amour nécessaire” doit se jouer du quotidien en refusant les formes sociales convenues et en acceptant les amours contingentes, accidentelles, sous la tutelle indispensable de la transparence. Ainsi, malgré de nombreux amants officiels et même concertés - l’étudiant Bost, l’américain Algren, Lanzmann, etc. -, Simone de Beauvoir restera liée au pape de l’existentialisme par un sentiment singulier, nourri de liberté et de facticité, mais aussi de souffrances, qui durera 50 ans.
Le féminisme égalitaire
“Je fus stupéfaite du bruit que suscitèrent les chapitres publiés dans les temps modernes” notait Simone de Beauvoir dans ‘La Force des choses’ en parlant de la sortie chahutée du ‘Deuxième Sexe’ en 1949. Comment aurait-elle pu prévoir les conséquences irréversibles d’un tel recueil d’articles ? Loin de se restreindre à sa propre expérience, la condition féminine est devenue, l’espace d’un livre volumineux, l’objet d’une déconstruction savante et novatrice. Dénoncer les mythes de la maternité, de la différence sexuelle, de l’amour, d’un ordre androcentrique millénaire afin de libérer la femme d’une essence aliénante - la féminité - la réduisant à être l’objet face au sujet masculin, tel fut l’objectif de cet essai. De cette universalité de la condition humaine naîtra un féminisme égalitaire, refusant toute distinction naturelle ontologique entre l’homme et la femme. Bouleversant l’ordre établi, bousculant le conservatisme, les réactions furent violentes. La papauté, la droite, même les marxistes dénoncèrent “les limites de l’abject”, pour reprendre les mots de Mauriac dans le Figaro. Malgré ce déchaînement de passions, le féminisme, doué d’un contenu existentialiste certain (aucune nature, aucune essence humaine), allait connaître un progrès et un succès mondial considérables. Dans les années 1970, Beauvoir devient présidente de ‘La ligue des droits des femmes’. Si les féministes modernes contestent aujourd’hui une vision universaliste fausse et dénonce une dépréciation excessive du corps et de la maternité, chacune reconnaît une certaine filiation. En couverture du Nouvel observateur en 1986, Elisabeth Badinter pouvait écrire “Simone de Beauvoir, femmes, vous lui devez tout”.
Complexité et portée de l’engagement
L’universalité de la condition humaine annihilant la distinction homme/femme (féminisme égalitaire) s’inscrit dans la contingence et la liberté propre à l’existentialisme. Face au néant d’une existence précédant l’essence, “l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait”, et l’engagement est précisément le fait que chaque “homme se réalise en réalisant l’humanité”. A cette portée ontologique de l’engagement, Beauvoir restera fidèle et consciente avec plus ou moins d’erreurs ou de raison. Si son apparente indifférence à la guerre et sa participation (avec l’accord du comité national des écrivains) à des émissions culturelles à Radio Vichy ont pu susciter des réserves plus ou moins légitimes, il n’en reste pas moins que l’écriture ou le geste (l’action) s’opposèrent insatiablement au quiétisme ou à la passivité. Accusé de détournement de mineur sous Pétain, elle ne peut plus enseigner et finit par s’occuper de programmes radiophoniques dont les contenus hédonistes et subversifs pourront être considérés comme une forme d’opposition implicite à l’ordre et la logique naturelle du gouvernement collaborationniste.
Le monde pour agir
Mais ces faits ne sont que les prémices d’une vie balancée entre écriture et action politique. Comme Sartre, le Castor deviendra une représentante mondiale de la gauche intellectuelle française, alternant la justesse de la cause avec une naïveté déconcertante. Distribuant ‘La Cause du peuple’ devant la Sorbonne durant les événements de mai 1968, elle soutiendra l’Union Soviétique, la Chine maoïste, le Cuba de Castro, la paix au Proche Orient. Portée par des désirs d’ailleurs et d’altérité, elle ne cessera jamais de voyager, accumulant les causes justes et quelques fois illégitimes. De l’Amérique, où elle fera de nombreuses conférences et dénoncera plus tard les horreurs du Vietnam (au coté du philosophe Bertrand Russell), à l’Afrique - Maroc, Tunisie, Sahel, elle luttera pour l’indépendance de l’Algérie (son soutien au FLN sera marqué par l’explosion du studio de Sartre), rencontrera Nasser - à Israël pour défendre l’idée d’un état binational, en passant par l’Italie, nombreux seront ces voyages en compagnie de son complice de toujours. Reconnaissant de nombreuses erreurs, entre autre son soutien au régime communiste russe après l’invasion de Prague, elle continuera inlassablement à investir le réel politique et l’activité humaine, contredisant la distance préconisée pour l’intellectuel (le clerc) par Julien Benda. En France, elle soutiendra Mitterrand lors des élections de 1981.
La littérature au service du concept philosophique
L’engagement de Beauvoir ne vaut que par son objectivation par l’écriture. Si le ‘Deuxième sexe’ est resté le livre le plus célèbre de Simone de Beauvoir, il a malheureusement contribué à dissimuler un travail considérable par sa logique littéraire et sa subtilité conceptuelle. Qu’ils s’agisse de romans ou de récits autobiographiques, l’expérience personnelle apparaîtra toujours comme la source principale justifiant tel ou tel sujet. La littérature de Beauvoir sera ainsi perpétuellement phénoménologique, partant du singulier pour s’inscrire dans l’universel. Durant la guerre, alors que Sartre est fait prisonnier et que son amant Bost est en Allemagne, elle développera son talent épistolaire. ‘L’Invitée’, publié dés 1943, est une mise en scène littéraire et fictionnelle de la jalousie inspirée par une maîtresse de Sartre, Olga, quand ‘Le Sang des autres’ apparaît comme une dénonciation de l’horreur de la guerre et de la mise en valeur de la résistance. La littérature est aussi l’occasion d’introduire des thèmes propres à l’existentialisme avec la mort dans ‘Tous les hommes sont mortels’ ou l’engagement dans ‘Les Mandarins’, récompensé par le Goncourt en 1954. Pourtant la philosophie restera concrètement traitée à travers des publications sur Husserl ou Merleau-Ponty dans les ‘Temps modernes’, ou évoquée à travers un essai comme ‘La Vieillesse’.
Mais les mémoires du Castor restent une sorte de consécration de son talent d’écrivain. Dès 1958, elle commence une série de livres autobiographiques avec ‘Les Mémoires d’une jeune fille rangée’, suivi de ‘La Force de l’âge’ et de ‘La Force des choses’. Ces mémoires seront l’occasion, non d’un exercice narcissique d’autosatisfaction mais, tout en parlant de soi, de glorifier la liberté et de réinterpréter une partie de ses actions politiques. Comme le disait Sartre : “La façon dont elle parle d’elle, c’est une façon de parler des autres”. Cette littérature si juste, si mélancolique fera d’ailleurs des héritiers talentueux. Comment ne pas soupçonner la filiation entre ‘Une mort très douce’ - livre dans lequel Beauvoir raconte l’agonie de sa mère - et ‘La Dernière Leçon’ de Noëlle Châtelet ?
Plus qu’une intellectuelle distillant abstraction et analyse théorique, la vie de Simone de Beauvoir a objectivé avec courage, humanisme et esthétique une vision de l’existence dont la liberté et l’écriture ont été les fondements inflexibles. Comment une jeune femme issue d’un milieu bourgeois et passée par la très catholique école privée Adeline Désir a-t-elle brisé les mythes, incarné une gauche intellectuelle et engagée, éveillé la femme aux oppressions et au conservatisme ? En jouant à l’écrivain, tout simplement, c’est-à-dire en écrivant pour exister ou en existant afin d’écrire.
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