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Tangi Quéméner : « Obama n’est plus la superstar de 2008 »

Propos recueillis par François Aubel - Le 31/10/2012

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Tangi Quéméner : « Obama n’est plus la superstar de 2008 »

Correspondant de l’Agence France Presse, il est seul journaliste français à suivre au quotidien le président des États-Unis. Auteur d’un récit on ne peut mieux documenté au cœur du pouvoir, « Dans les pas d’Obama » (éd. JC Lattès), Tangi Quéméner revient pour Evene sur les enjeux de l’élection américaine.

Dans l’aile ouest de la Maison Blanche, il a son bureau, ou plutôt un réduit avec pupitre à 25 mètres à peine du célèbre « Oval Office », le cœur du pouvoir mondial. Journaliste à l’Agence France Presse, Tangi Quéméner, 38 ans, est en effet le seul correspondant francophone accrédité dans la résidence officielle des présidents des États-Unis. Un privilège qui lui permet depuis septembre 2009 d’être de toutes les sorties du quarante-quatrième président américain. Et de suivre de près en tant que « Pooler » - terme qui désigne les reporters invités à suivre les pas d’Obama, la campagne présidentielle. Une position privilégiée dont il profite pour, dans un livre intitulé justement  Dans les pas d’Obama (éd. JC Lattès), décortiquer les coulisses de la politique américaine et la lutte sans merci que se livrent les candidats. On y voyage dans Air Force One aux quatre coins des USA et notamment dans les seize « swing states » où 195 grands électeurs sont encore incertains. On pénètre aussi dans les somptueuses villas des soutiens à l’actuel président lors des soirées de levées de fonds. On y comprend surtout comment Obama, malgré le soutien des acteurs les plus bankable d’Hollywood et de sa brillante épouse, a déçu l’Amérique. Et comment ses ambitions, quatre ans plus tard, se sont heurtées à la dure réalité du pouvoir. Un récit passionnant au cœur du pouvoir qu’il faut lire à moins d’une semaine d’un vote capital pour l’élection du nouveau « chef du monde libre ».   

Vous venez de vivre votre première campagne en tant que correspondant de l’Agence France Presse à la Maison Blanche, qu’est-ce qui vous a surpris le plus dans cette aventure ?

Tangi Quemener devant la Maison BlancheJ'avais déjà eu l'occasion d'aborder un peu la campagne en 2008, en couvrant la convention démocrate de Denver et la soirée électorale d' Obama à Chicago. Ce qui est le plus surprenant, lorsqu'on suit un candidat au jour le jour, c'est de voir à quel point les discours, les expressions, restent les mêmes, à quelques heures d'écart. À peine y a-t-il quelques adaptations selon les auditoires: Obama parle plus volontiers de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique lorsqu'il est face à des étudiants, mais ce genre d'argument disparaît quand il s'adresse à des ouvriers ou des retraités. Dans ce cas, il insiste davantage sur sa fermeté face à la Chine ou à sa promesse de sauvegarder les acquis sociaux des personnes âgées!

Dans votre livre, Dans les pas d’Obama, sorti chez JC Lattès, vous évoquez son élection en 2008. Quel est selon vous le changement le plus notable dans la campagne de 2012 ? Est-ce que l’homme du bilan a trouvé de nouveaux arguments ?

Le principal changement, de l'avis de tous ceux qui étaient déjà là il y a quatre ans, c'est la taille des foules venues assister aux discours du candidat Obama. Il a jusqu'ici réuni au maximum 30 000 personnes, alors qu'en 2008, il atteignait largement le double. Même si Mitt Romney ne fait pas mieux, cela trahit évidemment le fait qu'Obama n'est plus « l'homme neuf », voire la superstar de la précédente campagne. Cela fait quatre ans que les Américains le voient à la télévision, sur tous les sujets qui les concernent, forcément, ils n'ont pas autant envie d'aller le voir en personne. Et il est plus difficile pour lui de défendre le « changement » alors qu'il représente désormais le pouvoir en place. Quant à l' « espoir », il s'est brisé pour beaucoup sur la crise économique qui a durement touché les États-Unis depuis quatre ans.

Il semble que jouer sur l’inexpérience de Romney, comme Obama l’avait fait en 2008 avec McCain, ne suffira pas ou plus ?

Brack Obama face à Mitt RomneyObama affirme que Romney n'a pas la carrure d'un commandant en chef, avec son expérience nulle en affaires étrangères. Assez ironique, car c'était le reproche que McCain, vieux routier du Sénat, opposait à Obama en 2008 ! Mais c'est surtout l’homme d’affaires Romney qu'Obama l’a attaqué, en essayant de le dépeindre comme un « pionnier des délocalisations » vers la Chine. À en juger par les sondages, c'est une image qui a apparemment fait beaucoup de tort au républicain dans l'État de l'Ohio, qu'il doit absolument gagner.

 

Il y a six semaines encore, Romney était empêtré dans une série de gaffes et de mini-crises. On a même évoqué un « ouragan » de critiques. C’est fascinant, elles semblent totalement oubliées…

Oui, il faut dire qu'Obama a lui-même fait une énorme gaffe en n'étant pas plus combatif lors du premier débat, le 3 octobre. Il a entamé une glissade dans les sondages dont il a failli ne pas se remettre. Romney est de toute évidence décidé à contrôler son message, et ça passe en particulier par zéro interview, zéro réponse aux questions impromptues des journalistes ces dernières semaines.

Vous côtoyez au quotidien les conseillers du Président Obama, les sentez-vous fébriles ?

S'ils sont fébriles ou inquiets, ils ne le montrent pas. Ils assurent être confiants en la victoire de leur champion. Mais cela fait partie de la guerre psychologique des derniers jours de la campagne, et Romney fait de même. Chaque camp sélectionne les sondages qui lui sont le plus favorables et dépeint dans la foulée ses concurrents comme « désespérés »…

Qu’est-ce que nous ne nous pouvons imaginer en France de cette campagne ? Nous ne retenons souvent que les sommes colossales engagées par les candidats… D’ailleurs, vous consacrez votre dernier chapitre au rituel des levées de fonds, évoquant le « casse du siècle » chez l’acteur George  Clooney…

En effet, des centaines de millions de dollars sont engloutis dans ces campagnes. C'est la rançon de la nécessité de couvrir un pays immense (5 000 km entre les deux côtes). Ces distances sont sans doute le côté qui pourrait le plus étonner un néophyte. Après, il y a bien sûr ces dizaines de réunions de levée de fonds, qui peuvent surprendre, mais le financement public des campagnes n'est qu'anecdotique aux États-Unis. Évidemment, on peut penser que les entreprises ou groupes d'intérêts qui contribuent à ces efforts d'élection ou de réélection espèrent bien en toucher des dividendes si leur candidat arrive au pouvoir…

De ce côté de l’Atlantique, nous nous souvenons aussi des bons mots échangés durant la campagne entre les candidats. Nous regardons cela comme un spectacle de stand-up, ignorant la violence des attaques entres les deux candidats. Jérôme Corsi, un des conseillers de Romney, militant du Tea Party, est allé jusqu’à traiter Obama d’« homosexuel ». Vous qui vivez cette campagne de l’intérieur, elle vous semble plus hargneuse qu’en France, avec de vieux relents de haine raciale notamment ?

Contrairement à la France où les risques de poursuites pour diffamation limitent les ardeurs, les États-Unis ont une tolérance historique pour la liberté de parole, et s'il n'y a pas d'incitation à la violence ou à la haine raciale, tous les coups sont permis. Il faut noter que Romney, comme McCain, n'a jamais joué frontalement sur le courant de préjugés raciaux qui sous-tend encore une partie de la société américaine, notamment dans le Vieux Sud. Mais les panneaux qu'on voit en bord de route sont souvent très violents contre Obama.

Dans votre livre, on voit à quel point le rêve d’Obama sinon d’abolir le bipartisme, du moins de le gommer sur des sujets cruciaux pour l’Amérique, s’est envolé avec l’exercice du pouvoir. Vous avez vu ce changement, cette radicalisation chez lui ? Comment s’est-elle exprimée au quotidien ?

  
Obama assure qu'il n'est pas le radical, et que ce sont les Républicains, notamment la branche du Tea Party, qui ont refusé tout compromis au Congrès, dans un système qui se grippe si l'un des pouvoirs, exécutif ou législatif, ne joue pas le jeu de la conciliation. Les Républicains affirment de leur côté qu'Obama leur a imposé de force la réforme « idéologique » de l'assurance-maladie début 2010, quand il avait encore une majorité législative, en refusant d'écouter leurs doléances. Les arguments de chaque camp ont leurs mérites, mais l'intransigeance des Républicains et leur but de faire battre Obama à tout prix a tout de même été le fait majeur de ces deux dernières années.

En France, l’on spécule beaucoup sur « l’effet Sandy » sur la campagne. Qui ressort gagnant de cet épisode tragique ?

Barack et Michelle ObamaD'un point de vue politique, cet ouragan meurtrier et dévastateur donne l'occasion à Barack Obama se poser en « commandant en chef ». Il s'est mis en scène, dès avant l'arrivée de la tempête. Il a suspendu sa campagne et fait le travail pour lequel il a été élu: incarner l'État fédéral au secours des victimes et des sinistrés, une façon de se démarquer de la calamiteuse gestion de Katrina en 2005 par George W. Bush, mais aussi de Mitt Romney, qui n'a aucune fonction officielle et se retrouve à faire campagne contre le président au moment où ce dernier réconforte des Américains… S’il y a un effet Sandy, c’est peut-être d’avoir replacé au cœur de cette campagne le sujet environnemental, occulté jusqu’à là… L'environnement, qui était un volet important de l'agenda Obama en 2008, est tombé dans l'oubli après l'échec d'une loi sur l'énergie au Congrès pourtant alors dominé par les démocrates, dès les premiers mois de sa présidence. Cette année, Obama insiste surtout sur l'indépendance énergétique, et les sources d'énergie américaines, y compris le charbon. Je ne pense pas que les questions écologiques, auxquelles sont surtout sensibles les jeunes de toute façon acquis à Obama, deviennent un sujet de campagne majeur dans les derniers jours.

L’écrivain Dan Fante notait dans une tribune donnée au journal Libération le week-end dernier qu’Obama semblait « fatigué, surmené ». Est-ce le cas selon vous qui le suivez au quotidien ? Dans votre ouvrage, vous citez d’ailleurs Obama disant qu’il est « cabossé » de partout après quatre ans de pouvoir…

Il a certes vieilli, mais il donne encore le change, et il est resté excellent orateur. C'est aussi quelqu'un qui se nourrit de l'énergie des foules. L'autre jour, il a parcouru huit Etats en 40 heures, et si sa voix était un peu enrouée vers la fin, il n'a pas flanché. Il faut dire aussi qu'avec Air Force One, il fait campagne dans des conditions optimales.

Michael Moore pense que les Américains qui ont voté Obama il y a quatre ans sont abattus, amorphes et que cela pourrait bien profiter à Romney. C’est l’ambiance générale que vous ressentez à Washington ?

Pas à Washington directement, où 90% des habitants sont démocrates. Mais c'est vrai que la mobilisation des groupes qui avaient permis à Obama de s'imposer en 2008, comme les jeunes, les Noirs, les Hispaniques et les femmes, sera cruciale s'il veut se maintenir au pouvoir pour quatre années supplémentaires. Une participation importante (relative aux États-Unis, où seulement 60% des inscrits se déplacent d'habitude), serait un indicateur encourageant pour le président avant les résultats de mardi.

Pensez-vous comme beaucoup d’observateurs que cette élection est la plus cruciale depuis un demi-siècle aux États-Unis ? E si oui, pourquoi ?

À chaque élection, les candidats assurent qu'elle sera « la plus cruciale » depuis des générations. Cela fait partie du jeu pour mobiliser leur camp. Mais ce qui est vrai, c'est que le prochain président pourrait influer durablement sur le troisième pouvoir américain, la Cour suprême, qui penche actuellement un peu à droite. Si un ou plusieurs des neuf juges meurent ou prennent leur retraite, un président Obama ou Romney pourra potentiellement remodeler la Cour, interprète de la Constitution, à l'image de son camp pour les 30 ans à venir.

Vous consacrez dans votre livre un chapitre à Michelle Obama. Quel a été son rôle exact auprès de son mari durant cette campagne. On lui a reproché un franc-parler desservant son époux, ce fut le cas durant cette campagne ? On lit beaucoup qu’elle est passée de révoltée à mère dévouée, le ressentez-vous ainsi ?

Michelle Obama Michelle Obama est une grande professionnelle, qui suit à la lettre le bréviaire de la « First lady » : efficace, sans faire de vagues. Ses gaffes de 2008 sont oubliées. Elle possède une cote d'amour proche des 70%, et fait activement campagne pour Obama dans tous les États-clé depuis des semaines. Elle a aussi prononcé un discours étincelant lors de la convention démocrate de Charlotte. Mais ses interventions sont bridées par le fait qu'elle occupe une position non élective: elle ne peut pas prononcer des attaques directes contre Romney, contrairement à son mari. Elle joue plutôt sur le rassemblement, essaie de parler de l'homme Barack Obama derrière la cuirasse du président. Bref, elle l'humanise. Si cette brillante juriste, diplômée de Princeton et Harvard, a des états d'âme, elle les tait.

Dans le bilan que vous tirez au terme de votre livre, vous insistez sur un élément fondamental de cette campagne, le vote latino. L’échec du « Dream Act », projet de loi permettant d’offrir la nationalité américaine aux clandestins, ceux notamment qui ont passé la frontière du Mexique illégalement, le pénalise-t-il ? D’autant que, vous montrez bien dans votre livre, les Hispaniques ne tiennent pas vraiment le président actuel en odeur de sainteté.  

Il faut relativiser: Obama a toutes les chances de faire aussi bien qu'en 2008 avec les Latinos, c'est à dire 66% des voix, suffisamment pour gagner notamment dans le Nevada. Il n'a pas réussi à faire passer le Dream act, mais a réussi à en faire porter la responsabilité aux Républicains du Congrès. Il a aussi donné des gages aux Hispaniques en ordonnant de ne pas expulser les jeunes en situation irrégulière. L'inconnue reste la communauté d'origine cubaine en Floride. Ces derniers sont plus à droite que les autres Latinos, et avaient permis à Bush de gagner en 2000.

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