samedi 13 mars

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L'exaspéré

20E ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE THOMAS BERNHARD

Thomas Coppey pour Evene.fr - Février 2009


On garde de lui le souvenir du polémiste infatigable, à la phrase sans fin et au goût prononcé pour la provocation à répétition. Vingt ans après sa mort, l'image de Thomas Bernhard a peu changé. Son théâtre n'a jamais été autant joué, certaines de ses oeuvres inédites paraissent petit à petit, l'Autriche même a cessé de le mépriser totalement. Aurait-il pour autant perdu de son mordant ?


Jusqu'à la fin de sa vie, Bernhard n'a cessé de harceler l'Autriche et son passé. Pays carte postale aux paysages de conte de fées, il l'a attaquée sur tous les fronts, jusqu'à sa dernière pièce 'Place des héros' qui marque le paroxysme de sa colère contre son propre pays. L'oeuvre de Bernhard, son théâtre ou sa prose sont sous-tendus par un discours politique acerbe et non partisan. Difficile à classer, il est aussi un auteur dont la langue expressive, complexe et lancinante est déjà une façon d'interroger l'art, et avec lui la société entière.


Praxis

L'artiste comme personnage et comme sujet constitue un motif de travail infini pour Bernhard. Qu'il s'agisse de musique comme dans 'Le Naufragé' où il met en scène Glenn Gould, évoquant par-delà le pianiste Bach directement, des arts en général ('Des arbres à abattre', 'Maîtres anciens'), ou de théâtre avec 'Minetti', Bernhard met l'art en question. C'est peut-être qu'à travers une pratique, il est possible de sonder la vie elle-même. Bernhard a grandi auprès d'un grand-père, Johannes Freumbichler, lui-même artiste. C'est lui qui initie son petit-fils à la musique. Il consacre même tout son temps à des romans qui ne seront pas publiés. Figure de l'artiste intègre et d'une forme de l'échec, il transmet à Bernhard le goût de l'écriture, même si ses manuscrits évoquent une Autriche rurale idyllique, précisément celle que Thomas Bernhard ne cesse de fustiger. Parler d'art, qu'il s'agisse de littérature ou de musique, est toujours une manière de parler de la société. Les cinq volumes de son autobiographie sont les seuls espaces que Bernhard laisse plus ou moins exempts de critique. Relativement cela dit, car elle fonde la démarche bernhardienne. L'art n'est pas le pur objet de sa contemplation érudite, il concentre les échecs et les travers d'un Etat abhorré : "Les enseignants, par leur pédantisme borné, étouffent chez les élèves toute sensibilité pour la peinture et pour ses créateurs. Stupides comme ils sont, ils ont vite fait de tuer tout sentiment chez les élèves qui leur sont confiés et pas seulement pour l'art pictural. (…) Ces professeurs enseignent ce qu'est cet Etat catholique et ce qu'il les charge d'enseigner : l'esprit borné et la brutalité, la vulgarité et la bassesse, la scélératesse et le chaos." (1) Les personnages de Bernhard sont le plus souvent eux-mêmes des intellectuels, des Geistesmensch, des hommes de l'esprit qui entretiennent un rapport ambigu avec leur société et leur discipline, les remettant sans cesse en cause, à l'image de l'auteur.


Langage-outil

Le premier lieu de la critique pour Bernhard semble être la langue elle-même. Les imprécations qu'il adresse à Vienne, à l'Autriche, il n'a pas choisi de les formuler sous la forme d'essais. Il n'écrit pas des ouvrages scientifiques, mais essentiellement des pièces de théâtre et des romans, et ne confond pas les trois genres. Ses romans ne sont pas des essais déguisés, leur technique n'est pas rhétorique, leur argumentation ne repose pas sur des chiffres. Aussi, son discours est-il celui du tourment. Et s'il y a bien une poésie de la langue de Bernhard, elle est perceptible au théâtre. Avant tout orale, elle procède par accès, hachures, ruptures. Une langue électrique qui est aussi celle du harcèlement, où la réitération est l'essence du discours, comme dans 'Le Président' lorsqu'une présidente névrotique pleure la mort de son chien tué lors d'un attentat anarchiste : "Cet être infiniment sensible / tempérament si raffiné / Il faut enlever le panier / Il faut enlever le panier du chien / Je ne veux plus voir le panier du chien / emportez le panier du chien / Il faut enlever le panier / enlever le panier du chien / le panier du chien dehors / mettez le panier dehors / emportez / dehors / dehors / Non rien / non / ne l'enlevez pas / je suis folle / folle / Laissez le panier." (2)
Dans son théâtre comme dans sa prose, on trouve ce même principe d'une scansion rythmique qui tire la langue du côté de la musique, sinon de la poésie, ce qu'Elfriede Jelinek qualifie de "littérature du verbe sans fin". (3) Cet art de l'exagération et du grotesque est aussi ce qui permet à l'auteur une distanciation ironique par rapport à ses personnages et à leur parole inlassablement ressassée et dont une forme d'humour finit par surgir de temps à autre. De reprises en répétitions, la phrase de Thomas Bernhard procède par cycles obsessionnels, matériau cohérent d'une oeuvre aux thématiques non moins régulières.   Lire la suite de L'exaspéré »

(1) Thomas Bernhard, 'Maîtres anciens', p. 43-45, éditions Folio.
(2) Thomas Bernhard,
'Le Président', p. 31, éditions de L'Arche.
(3) Elfriede Jelinek,
'L'Unique. Et nous, sa propriété', texte publié dans l'hebdomadaire autrichien Profil, le 20 février 1989, après la mort de Thomas Bernhard.

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