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17/11/2008 12h00 Effectivement, épineux problème que celui de la traduction. Quelles qu'en soient les qualités. Finnegans Wake en est peut-être l'illustration la plus flagrante. Au sens de la théorie de l'information, le lecteur du texte original reçoit celui-ci accompagné du bruit que génère sa culture. Que dire alors de cette lecture quand à ce bruit s'ajoute celui, inévitable, du traducteur ?
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LA TRADUCTION La bonne version
Un grand merci à Cathy Ytak, Eric Boury et Nix pour leur généreuse participation, ainsi qu'à Aurélie Louchart pour son aide précieuse. Mikaël Demets pour Evene.fr - Juillet 2006 - Le 10/07/2006
« LA TRADUCTION »
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La version originale sous-titrée n'existe malheureusement pas pour les livres et, pour nous, commun des mortels, l'approche de la littérature étrangère se contente en grande partie de traductions. Sans y prendre garde, nous aimons le style de tel auteur italien, critiquons celui de tel auteur néo-zélandais, le tout sans les lire ! Il serait peut-être temps de se pencher sérieusement sur ce phénomène mystérieux.
Prenons le plus gros vendeur actuel en librairie : Dan Brown. Et s'il était nanti, contrairement à sa réputation, d'une plume digne des plus grands ? Finalement, la majorité d'entre nous n'a jamais lu la moindre ligne de monsieur Marron, mais juste le texte qu'en a tiré son traducteur. La traduction est tellement entrée dans nos habitudes que nous n'y faisons presque plus attention. Le rôle d'un personnage primordial est ainsi mis de côté : le traducteur. Qui est-il ? D'où vient-il ? Existe-t-il réellement ?
La traduction inutile ?
Le poids du traducteur n'est-il pas limité par rapport à la qualité du texte initial ? Après tout, les traductions d'Agatha Christie ou de Arthur Conan Doyle, réalisées à la va-vite, étaient connues pour leur médiocrité. Ont-elles pour autant influé sur les ventes ? A l'évidence non. Et lorsque Boris Vian traduit du Raymond Chandler à l'emporte-pièce, accouchant d'ouvrages d'une indéniable qualité littéraire, mais sans rapport aucun avec l'oeuvre originale, qui s'en soucie ? Personne. Pire, le plus célèbre ouvrage de tous les temps, la Bible, fut, lors de son passage en latin, victime de la plus mémorable bourde de l'histoire de la traduction. Jérôme, dans sa 'Vulgate' latine, au lieu de parler de "Moïse couronné", opta pour un mémorable "Moïse corné". Erreur qui ne gêna pas Michel-Ange lorsqu'il coiffa Moïse d'une paire de délicieuses petites cornes.
Alors quoi, la traduction n'influe en rien le destin d'un livre ? Non, bien sûr. Ces exemples prestigieux restent des exceptions. Si la qualité de la traduction ne fait pas le succès d'un ouvrage, elle y participe grandement. Surtout que des exemples comme la mauvaise qualité des romans de gare sont datés : aujourd'hui, lecteurs et maisons d'édition se font beaucoup plus exigeants. Un seul contre-exemple suffit d'ailleurs à discréditer l'inutilité de la traduction : le succès d'Edgar Allan Poe en France fut évidemment dû à la traduction, superbe, qu'en fit Charles Baudelaire. Et comment ne pas voir derrière le public toujours large que rencontre Samuel Beckett la marque de la qualité de ses textes, qu'il était capable d'écrire ou de transcrire lui-même en français ? L'auto-traduction reste une exception, un idéal. L'auteur de bande dessinée Nix, de langue néerlandaise, parle français et espère arriver un jour à écrire en plusieurs langues. "Mais cela demande énormément de temps et de travail, beaucoup de lecture et d'écriture pour s'améliorer. Sans compter l'inconvénient que représente le risque d'oublier sa propre langue, à trop s'investir dans une autre..."
La traduction impossible ?
Question volontairement provocatrice mais fondée. Exemple simple, mais tellement criant, cité par Eric Boury, traducteur français/islandais : "Comment traduire "lilas" en islandais ? Il n'y a pas de lilas là-bas, et donc pas de mot qui porte en lui toutes ces connotations suaves du mois de mai, des averses et de l'été qui approche..." On voit bien que plus qu'un nom de fleur, c'est tout ce que signifie l'image du lilas dans l'imaginaire collectif qui est perdu lors du passage du français à l'islandais. Par extension, c'est ce que Tzvetan Todorov démontre en expliquant que le même mot, selon qu'il est perçu par une culture ou une autre, n'a pas le même sens. Le terme "tsar" évoquera par exemple pour un Français un fantasme romantique, une époque prestigieuse. Pour un Russe, il restera péjoratif, indissociable d'un lourd passé. Et Todorov de conclure que "les discours sont des événements, parce qu'on ne peut séparer les discours des représentations qu'ils créent."
Chaque mot en évoque d'autres, crée des associations d'idées basées sur un ensemble de stéréotypes propres à chacun. Quelques mots signifient beaucoup dans une imagerie collective précise. Alors certes, la mondialisation unifie la culture et les images, des symboles sont devenus compréhensibles par tous. Mais la frontière entre le banal et l'essentiel, elle, n'est pas fixe, et varie selon les régions. En lisant des ouvrages étrangers sans en connaître le contexte, nous appuyons notre compréhension sur des clichés déformés, simplifiés, datés. La langue n'est pas juste un code, c'est un message à lire avec une grille de perception. Dans ces conditions, comment notre traducteur peut-il donc faire son humble métier ?
Gérer les pertes
"Si je disais que la traduction est impossible, cela reviendrait à dire que toute relation humaine est impossible... Est-ce que nous sommes toujours sûrs de comprendre, intimement, les gens qui nous entourent ? Est-ce que nous sommes sûrs qu'eux nous comprennent, intimement ?" Cathy Ytak, traductrice français/catalan, est lucide mais optimiste. "Bien sûr, des choses se perdent en traduction, mais tout l'art de la traduction, justement, est de limiter ces pertes au maximum. Il ne faut pas perdre de vue que toute communication comporte des pertes." Pour en revenir aux lilas islandais, Eric Boury explique comment se faire comprendre : "L'important n'est pas que le lilas existe ou non en Islande mais de parvenir à suggérer le sentiment qu'il éveille dans le livre. Peu importe finalement que le mot utilisé pour traduire 'lilas" soit une traduction inexacte."
Pour contrer les imparables pertes, tant dans le fond que dans la forme, l'imagination intervient également. Face aux 6.243 mots qui peuvent caractériser la neige en islandais, tous intraduisibles évidemment, Eric Boury se creuse la tête pour mettre le doigt sur la périphrase la plus adaptée : tempête, rafale, manteau blanc, neige immaculée, fondue, boueuse, etc. "Etant moi-même écrivain, constate la traductrice catalane, je peux vous dire qu'un traducteur réfléchit bien souvent plus à la portée des mots qu'il va choisir que l'auteur. Ceci compense cela."
La bonne traduction
Le plus difficile, c'est finalement de trouver un juste milieu, d'être capable de rester le plus proche possible du texte original en évitant un mot à mot désastreux. "Vu que deux langues ne sont jamais similaires, la traduction ne sera jamais parfaite, elle restera toujours un compromis, constate Nix. Et hélas, dans l'art et la culture, on n'aime pas les compromis. Coller au texte est de toute façon impossible : entre l'anglais et ses formes passives et le français qui favorise l'actif, un "There were many friends with me" deviendra "J'avais beaucoup d'amis avec moi", et le ton neutre d'origine se transforme en style aubiographique à la première personne. De la même manière, l'islandais supporte sans problème la répétition, et enchaîne les "dit" après chaque réplique d'un dialogue, au contraire du français qui n'emploiera ce verbe pauvre et sans charme qu'une fois tous ses synonymes épuisés. Il faut donc s'éloigner du texte premier pour produire un texte fluide qui soit écrit dans la langue du lecteur.
Dans ce cas à qui appartient le style que l'on lit en VF ? La réponse est unanime : c'est celui de l'auteur qui s'étale sous nos yeux. Eric Boury avoue humblement "ne pas être pour grand-chose" dans ce phénomène qui le surprend lui-même : "Le traducteur est immergé dans le texte, fortement influencé par les personnages, les situations, la langue, les tons du livre, au point qu'il s'adapte de manière quasi automatique." Prodige de la traduction ? "Le travail du traducteur est de s'effacer derrière l'auteur, de laisser apparaître son style. Il n'est qu'un outil." Pour faire ressortir le style de l'écrivain, le traducteur va jusqu'à recréer. Ainsi Eric Boury, pour mieux faire ressortir une écriture bourrée de jeux de mots intraduisibles, a placé des jeux de mots français dès que l'occasion s'en présentait. "On respecte les mots, mais on est guidé par autre chose qui se trouve derrière les mots : la musique propre à la langue, la musique propre à chaque auteur", révèle Cathy Ytak. La traduction "à l'oreille" devient alors l'interprétation d'une partition, dans laquelle un mot mal choisi jurerait comme une fausse note.
Plus fort, il arrive à Nix que certains de ses gags, qui jouent beaucoup sur le néerlandais, soient intraduisibles. "Dans ce cas, deux choix. 1) On jette le strip, même s'il postulait pour le prix Nobel de la meilleure blague. 2) Le traducteur invente une nouvelle blague qui colle aux cases et aux bulles. Thierry Goedseels, mon traducteur, en a inventé 4 ou 5 dans le dernier 'Kinky & Cosy'. Il est ainsi devenu, pour ces strips, coscénariste."
Passeurs d'idées
Ainsi donc, le responsabilité du traducteur est énorme. Même si son nom est désormais placé en couverture, ce travailleur de l'ombre reste peu connu malgré son rôle vital, rôle auquel il a souvent été amené par volonté de faire partager des ouvrages aimés. La traduction devient alors "une ouverture vers un univers qui, autrement, demeurerait fermé" (E. Boury).
Chargé de surmonter la tour de Babel qu'est l'humanité, le traducteur se fait aussi interprète et (re)créateur. A lui non seulement de se faire comprendre, mais également d'installer la plume de l'écrivain dans un nouveau cadre, parfois mal adapté. A lui aussi de ne pas gâcher les magnifiques écritures - la peur de ne pas être à la hauteur est toujours présente. Et si une mauvaise chenille en version originale ne deviendra jamais un papillon sous d'autres cieux, les grands textes restent un bonheur à travailler. "Non pas parce qu'ils sont faciles à traduire, au contraire, mais parce que le chemin est déjà tracé et qu'il suffit au traducteur de suivre les sillons", précise la traductrice. Le mot de la fin lui revient d'ailleurs, à travers cette définition : "Une bonne traduction, c'est de pouvoir lire un livre traduit sans penser qu'il s'agit d'une traduction, tout en sentant que ce livre vient d'ailleurs..."
Hommage est donc rendu à ces passeurs de l'ombre, sans qui notre vision de la littérature serait étriquée et lassante. Mais bon, si au lieu de ne parler que de neige les Islandais connaissaient les lilas, on n'en serait pas là...
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