INTERVIEW DE YANN ET PHILIPPE BERTHET Pin-up way of life
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Novembre 2005 - Le 24/11/2005
'Venin', neuvième tome de la série 'Pin up', vient de sortir, doublé d'une édition hors-série noir et blanc. L'occasion de rencontrer Yann et Philippe Berthet, respectivement scénariste et dessinateur de cette excellente plongée dans les Etats-Unis d'après-guerre.
'Pin-up' a maintenant plus de dix ans, la série est connue et attendue. Ressentez-vous une certaine pression lors de la sortie d'un nouveau tome ?
Berthet : Il y a eu deux ans entre le dernier album et celui-ci, et l'on a effectivement eu l'impression qu'il ne fallait pas revenir dans n'importe quelle condition. De ce point de vue-là, on avait une certaine pression. Il fallait faire plus qu'une simple suite de ce qui précédait, marquer le coup.
Cette fois le décor change, nous voilà à Hawaii. Pour sortir des Etats-Unis ? Pour renouveler la série ?
Berthet : C'est la suite logique de l'album précédent, dans lequel l'héroïne devait fuir le pays pour échapper à la mafia. Effectivement, c'était aussi pour nous une manière de changer de décor, d'avoir quelque chose d'un peu plus exotique.
Sans dévoiler le contenu de l'album, ce tome 9 - la fin du cycle Las Vegas - sent un petit peu la fin de série. Est-ce que vous allez continuer ?
Berthet : La série n'est pas du tout terminée. Il se trouve que l'on arrive ici à une sorte de fin, mais c'est pour mieux rebondir ailleurs, sous d'autres cieux. Pour le prochain album, nous aurons une liberté scénaristique très large.
Pourquoi avoir également sorti un album hors-série en version noir et blanc ? Vous étiez tenté de donner vie à l'héroïne Dottie dans le format des "comic strips" de ses débuts ?
Berthet : Une fois que le livre était en cours de réalisation, on s'est rendu compte que graphiquement il y avait beaucoup de planches assez chargées en noir, assez intéressantes. On a proposé à l'éditeur de faire cette édition parallèle, pour que les lecteurs un petit peu "pointus" puissent avoir accès au travail du noir et blanc.
Pourquoi avoir choisi de vous immerger dans cette période d'après-guerre et ce pays, les Etats-Unis ?
Yann : C'était un terrain d'entente entre Philippe et moi. On est de la même génération, on a été influencés par l'American way of life, l'American dream, et toutes ces choses-là. Les meilleurs films de l'époque, Hollywood, les fantasmes, les stars, les voitures glamours avec de belles carosseries et des pare-chocs extérieurs... Tout ce qui faisait rêver notre génération.
Berthet : Et puis le thème pin-up est tout de même très ancré là-bas. Certes il y a eu des pin-up françaises, mais la pin-up qui nous intéressait, c'était la pin-up américaine des années 1940. Donc forcément dans un contexte américain.
La bande dessinée américaine, les comics, est souvent mal vue voire dénigrée par l'école franco-belge. Pourquoi vous êtes-vous tourné vers elle ?
Yann : Culturellement, c'est totalement différent. La BD européenne est beaucoup plus axée sur le scénario, sur une espèce de cartésiannisme de crédibilité dont s'embarrassent assez peu les Américains, qui font des super-héros qui volent avec des costumes à la limite du ridicule : collants, drapeaux américains partout... C'est très difficile de passer d'un univers à l'autre. Nous, on essaye de rejoindre un peu les deux : le mythe américain vu par des Européens, pour des Européens.
Comment s'est passé votre rencontre ? Comment se dit-on "Tiens, on va faire une série ensemble" ?
Yann : On se connaît depuis toujours, on a travaillé dans le même journal au départ, 'Spirou', donc on se croisait à la rédaction, dans les couloirs, on mangeait ensemble. A force de discuter, on s'est découvert des terrains d'entente, des goûts communs.
Dans la série, vous faites vraiment un gros effort de réalisme : on rencontre des personnages réels, on revit des événements passés. Vous faites tout pour nous faire croire que Dottie a existé...
Yann : Bien sûr. Quand on veut crédibiliser un personnage de fiction, le meilleur moyen pour le scénariste c'est de l'insérer dans une réalité. Plus on l'insère dans cette réalité plus le lecteur y croit.
C'est tout de même rare. Habituellement, la bande dessinée se retient toujours d'être parfaitement réaliste. On aurait plutôt croisé un Franck Sinatro que le vrai Franck Sinatra.
Berthet : Oui, surtout dans la BD "gros nez", comme on dit. C'est assez curieux d'ailleurs. Je me souviens qu'en tant que lecteur, quand je lisais un 'Spirou', et que les héros, dans 'Le Prisonnier du Bouddha', allaient dans la ville de Hoïnk-Oïnk, je trouvais ça grotesque. Pourquoi ne pas mettre Hong-Kong, puisqu'on reconnaît l'endroit ?
Yann : Nous on a vraiment voulu ancrer ce personnage dans la véritable histoire. Notre modèle de base était la référence hollywoodienne : Hollywood a baigné dans le mélange politique et historique. Marylin Monroe, un pur produit d'Hollywood, couchait avec le président des Etats-Unis. Frank Sinatra était chanteur glamour mais touchait à la politique par ses liaisons avec la mafia, il connaissait le beau-frère de Kennedy, etc. Tout ca est interpénétré. On a des présidents des Etats-Unis qui étaient des stars d'Hollywood. Ici, en Europe, c'est inimaginable. Poelvoorde président ce serait étonnant...
Par son titre et son héroïne, la série revendique aussi un côté sensuel. On a l'impression que cet aspect tend à disparaître. Est-ce volontaire ou avez-vous simplement été guidés par les circonstances ?
Yann : C'était uniquement parce qu'elle avait été engagée pour poser nue qu'elle posait nue. Cela dit, pour moi, entre une fille entièrement nue qui pose pour un dessinateur et une fille qui plonge en bikini, je ne sais pas s'il y a une grande différence... Dottie a aussi plus de maturité. Elle va moins se plier aux complaisances des autres. Dans les premiers épisodes elle était victime, elle était une chose. Petit à petit elle résiste, elle lutte et conquiert une dignité. Une rédemption.
Quelles sont vos références, et vos modèles, pour le dessin par exemple ?
Berthet : Je n'ai pas vraiment de modèles. Je dévore Franck Miller, j'ai adoré les 'Watchmen' (qui sont anglais d'ailleurs), mais j'ai pas vraiment de modèle graphique. Milton Caniff, qui est évoqué dans la première trilogie, est évidemment pour moi quelqu'un de très important. Mais si l'on compare ce qu'il fait avec ce que je fais, cela n'a rien à voir.
Yann : Moi ce sont surtout les scénarios des films qui m'attirent, parce que c'est ce qui représente le plus la matière première de 'Pin-up' : le rêve américain. Je vais voir assez peu de films français ou européens. Je suis beaucoup plus attiré par les films américains, japonais, asiatiques. C'est là que l'on sent une vie bouillonnante. C'est ce qui fait rêver.
Et actuellement ? Y a-t-il des auteurs que vous appréciez, des séries que vous attendez particulièrement ?
Berthet : Je suis attentif à ce que produit Mathieu Bonhomme, auteur-dessinateur que j'aime beaucoup. Je me sens proche de son univers.
Yann : Moi ce sont plutôt les mangas qui m'attirent. Ou alors des comics américains comme 'Ultra' ou 'Human target'. Côté manga, le dernier qui m'ait vraiment emballé c'était 'Seizon life'.
Comment s'organise le travail entre vous ? Chacun ne s'occupe que de son domaine ou est-ce plus interactif ?
Yann : D'abord, ça fait très longtemps que l'on travaille ensemble. On se connaît de mieux en mieux, donc c'est plus facile pour moi de savoir ce qu'attend Philippe. Il y a une espèce d'osmose, je lui donne ce qu'il attend et je sais ce qu'il va dessiner. C'est de plus en plus facile de travailler ensemble.
Berthet : A partir du scénario déjà découpé graphiquement, je respecte ce qui est demandé au niveau de la narration avant d'y ajouter les ingrédients graphiques qui me plaisent. A moi d'équilibrer les pages, de faire en sorte que ce soit fluide et agréable à lire. On a chacun notre façon de voir les choses, mais finalement, ça fait tellement longtemps qu'on fonctionne ensemble que l'on ne se trahit pas l'un l'autre.
L'an dernier vous avez sorti une nouvelle série, 'Dolly morphing', issue de votre collaboration. Avez-vous d'autres projets communs ?
Berthet : On est en train de travailler sur une nouvelle série issue de 'Pin-up'. On va donner vie au personnage de Poison Ivy, qui apparaît dans les strips de la première trilogie. On part du postulat que ce personnage est un personnage de bande dessinée, et on imagine sa vie, sa jeunesse, comment elle est devenue Poison Ivy. On envisage ça davantage d'une manière comics américain dans le sens où on accepte un univers plus fantaisiste : elle aura des super-pouvoirs, le propos sera moins grave, moins réaliste que 'Pin-up'.
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