

La critique EVENE par Guillaume Benoit :
Louis Vuitton et l'art, un amour paradoxal ? Pas si sûr, car si les relations n'ont pas toujours été évidentes entre l'art et le luxe, nul doute que la démarche de ce pionnier de la haute couture a considérablement changé le visage de la mode et, partant, de la création. Car le couturier, comme le rappelle Olivier Saillard dans ce très beau 'Louis Vuitton, art, mode et architecture' est l'un des premiers à apposer sa signature sur ses modèles. Et si le logo a une histoire, celui de Vuitton, lui, est une légende. Deux lettres enchevêtrées, obsessionnelles, qui ont nourri l'imaginaire de centaines d'artistes. Mais la magie n'aurait pas si bien opéré si ces couturiers ne s'étaient pas, à leur tour, inspiré des arts de leur époque. C'est ainsi que, tout au long du siècle, le dialogue avec des artistes aussi nombreux qu'inventifs s'est noué, multipliant les hommages et réinterprétations. Car en la matière, la marque n'a jamais craint l'aventure et les expérimentations audacieuses de Zaha Hadid, Sol LeWitt, Jean-Pierre Raynaud, Takashi Murakami, Claude Closky ou encore Nicolas Moulin ont su s'écarter des sentiers battus de la simple commande. Cet ouvrage d'exception rend justice à cette richesse d'échanges, faisant la part belle aux artistes de tout bord. On ne peut que saluer ici la direction d'une telle anthologie, attachée à présenter chacun de ces artistes au long de notices stimulantes loin de sombrer dans l'autopromotion. Au fil des pages, au gré des images, ce qui aurait pu apparaître comme un hommage a tôt fait de plonger le lecteur dans le délicieux vertige du motif, dans cet art sériel et inventif de l'appropriation des codes de la mode et de la marque. Et ce n'est que justice. De la mise en page jusqu'à la qualité du papier et des reproductions, 'Louis Vuitton, art, mode et architecture' n'est pas qu'un beau-livre d'exception, c'est aussi et surtout un vrai livre, aussi séduisant qu'intelligent.
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La critique EVENE par Mikaël Demets :
Petit, Martès Bathori devait être du genre à casser ses jouets pour pouvoir en construire de nouveaux, plus grands, plus étranges, plus affreux. Devenu adulte, il n’a pas changé mais fait désormais de la bande dessinée - ce qui est déjà, en soi, inquiétant. Parodie délirante des films de série Z, hommage barré à H. G. Wells, fantasme de cinéphile frustré que personne n'ait encore réalisé le film de ses rêves, 'L'Ile du Doktor More O.' est un condensé d'horreur ringarde, de gore rigolo et de filles à poil - et à plumes du coup, manipulations génétiques obligent. Chez Bathori, les monstres sont particulièrement abjects, les savants sont forcément fous, et les méchants ont toujours l'accent allemand. Pour mieux retranscrire cet univers enragé, Martès Bathori s'appuie sur une esthétique torturée. Sous ses airs approximatifs, son dessin joue à fond sur l'exagération. Les couleurs saturées et le dessin crade donnent à voir un monde dégénéré, sorte de copie déformée des île paradisiaques et des jolies filles auxquelles le cinéma nous a habitués. D'une folie toute enfantine, ces graphismes apportent en plus beaucoup de distance, ce qui permet à l'auteur d'aller assez loin dans la violence sans pour autant sombrer dans le mauvais goût. Du grand n'importe quoi comme on aime.
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La critique EVENE par Elie Guedj :
Après des années de tergiversations juridiques, le désir de réunir la totalité de l’oeuvre de Levinas a pris le dessus. Ce premier tome, établi sous la direction d’une équipe remarquable - Marion, Chalier, Nancy, Abensour, etc. -, consacré aux carnets de captivité et à diverses notes philosophiques, est l’occasion d’investir une pensée complexe ou de préciser une lecture imparfaite. Loin d’être un carnet de souffrances, Levinas a jugé les éclats de la guerre - violence, enfermement, haine de l’autre - à la manière d’un Sartre, avec une lucidité surprenante, afin de penser un réel rivé à l’affirmation brutale et irrévocable de l’être. Plus réjouissante, la découverte d’un projet de roman intitulé ‘Eros’, divinité conceptuelle dont l’importance ne sera jamais démentie par l’association irrévocable de l’éthique et de l’amour.
On pourrait chipoter en dénonçant comme un fétichisme idiot la futilité de certaines notes, de quelques adresses ou noms sans importance. Au contraire, découvrir dans un tel contexte des morceaux de sentiments ou de réflexions permet un travail herméneutique sérieux face à une modernité dont la tragique pénurie de brouillons ou de fragments originels réduit considérablement les possibilités d’interprétation du sujet ou la profondeur des textes. Enfin pour les novices peu enclins ou effrayés par la complexité de l’oeuvre de Levinas, ces écrits sont une véritable mise en bouche. Une introduction à la fois éclectique et sincère vers une métaphysique poétique et sensuelle issue d’une confrontation entre les ténèbres de la barbarie et le recours salvateur aux textes juifs et classiques de la littérature. Le temps de savourer le tome 1, on attend, comme un enfant capricieux, la suite avec impatience.
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La critique EVENE par Clémence Lebeau :
Dégeler les mémoires, compléter les blancs, remplir les vides, voilà l'ambition d''Iceberg Memories'. Et Ophélie Jaësan, qui retourne sur les empreintes de sa famille, mène parfaitement son affaire. Le récit - construit autour de Mona, mère de l'auteur qui a fui l'Argentine, de Luisa, sa soeur disparue, et de ses filles, Katia et Lisa - avance et évolue sur les creux de leur existence. Des silences peut naître le sens, et le mystère, l'énigme qui règne sur cette famille muette, est exacerbé par la composition du texte, qui balance entre Argentine et France, passé et présent, rêve et cauchemar. L'alternance des narratrices ménage alors le suspens, et le lecteur endosse lui aussi le rôle du détective : les clefs de cette enquête autobiographique ne sont dévoilées qu'au fur et à mesure que se déploient les voix des quatre femmes. Puis l’investigation se fait tragédie, lorsque l’auteur découvre que ces histoires de disparitions et de réapparitions se répètent, de génération en génération, tel un fatum familial. Leurs corps sont vides, ou plutôt “pleins de cette éternelle absence”. Dans cet univers féminin et éminemment aquatique, l’écriture se fait coulante, à la manière de ces fleuves qui parcourent le récit. Phrases aussi courtes qu'élégantes, l’auteur va à l’économie de mots, dans un style qui adopte la retenue de ses personnages, accentuant le contraste avec l’horreur des événements qu’elle rapporte. Sur ses propres traces, et comme ses protagonistes, Ophélie Jaësan écrit pour donner sens à ce qui est en train de lui échapper, et signe, comme pour se souvenir de son nom.
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La critique EVENE par Thomas Flamerion :
On la dit inépuisable, insatiable, et si ses romans se ressemblent, tous explorent de nouveaux territoires. Joyce Carol Oates écrit frénétiquement, comme pour gagner sa course folle contre le temps. Pour embrasser dans son oeuvre tous les secrets immondes de l’Amérique rutilante et fanfaronne. Avec ‘Fille noire, fille blanche’, c’est une nouvelle pièce du puzzle qu’elle pose sur une histoire fragmentaire. Le titre ne fait pas franchement dans la dentelle, pourtant Oates joue la carte de l’ambiguïté et sort des sentiers battus, pavés de bons sentiments et de repentance larmoyante. Car l’écrivain dit autant les utopies libertaires nées et mortes dans les années 1970, l’impérialisme dévorant ou l’hypocrisie capitaliste que les tensions raciales. Bien sûr, ses deux étudiantes - Minette, la fille de pasteur, noire, boursière, dévote, et Genna, la descendante des fondateurs de leur université, fille d’un avocat militant de gauche - incarnent l’intégration à deux vitesses et la douloureuse aventure de la discrimination positive. Pourtant, loin de glorifier les idéaux communautaires d’une poignée de militants peu représentative de la nation melting pot, Oates creuse les motivations profondes de nos engagements. Son implacable démystification écrase tout, renvoyant la dévotion d’une gosse de riches blanche pour sa camarade de chambrée victime de racisme à l’admiration maladroite d’une fille pour son père. Un père militant contre la guerre du Vietnam, idéalisé mais loin d’être irréprochable. Finalement, rien n’est tout à fait blanc ni vraiment noir dans l’Amérique de Joyce Carol Oates. L’écrivain compose avec les nuances de l’âme et brosse le portrait au vitriol d’un empire où l’hypocrisie règne. Flirtant avec les codes du polar, elle porte toujours plus loin son regard. Dans le coeur des hommes, là où luttent nos inclinaisons et ces lois injustes qu’impose l’ordre social.
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La critique EVENE par Elie Guedj :
L’antisémitisme est un mal qui mute pour persister. Les ouvrages à ce sujet ne manquent pas (l’oeuvre de Poliakov en témoigne). Il semble aujourd’hui avec l’exacerbation du conflit au Moyen-Orient que ce racisme ait retrouvé de sa verdeur, non plus dans les habituels rangs de l’extrême droite mais à sa gauche. Sentiment légitime ou interprétation calomnieuse ?
L’intérêt du livre de Dreyfus se situe ainsi, loin d’une motivation purement universitaire, dans cet ancrage pertinent avec l’actualité. En interrogeant l’histoire de l’antisémitisme à gauche, Michel Dreyfus a voulu mettre à l’épreuve - des faits, des chiffres et de l’analyse objective - la véracité de ces graves accusations. A la fois en dedans et au dehors, l’auteur tourne la tête pour juger avec la distance et le recul nécessaires sans jamais déconsidérer les éléments et les réactions, car le symptôme est polymorphe et ses noms caractérisent très souvent, avec une redoutable précision, ses ignobles justifications.
Ainsi, loin d’être génitrice de tel ou tel antisémitisme, la gauche en userait plutôt de manière parcellaire et conjoncturelle en piochant dans la diatribe de la droite radicale. A l’opposé de l’unilatéralisme et de la radicalité d’un BHL (‘L’Idéologie française’), Dreyfus relativise, sans pour autant excuser, la responsabilité créatrice de la gauche. Il ne ferme pas non plus les yeux sur la persistance et l’historicité de ce mal. Il refuse juste, au risque de contrarier un certain nombre d’intellectuels ou d’institutions communautaires, de sombrer dans une diabolisation aisée, un essentialisme politique illégitime ou une interprétation paresseuse des affaires récurrentes touchant à l’antisémitisme. Sans se dérober, l’auteur réfléchit par exemple aux accusations portées contre Siné, Edgard Morin ou Boniface avec partialité, loin du brouhaha contraint par les passions et les ressentiments. Un livre d’une grande audace, autant pour sa qualité que son engagement.
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La critique EVENE par Faustine Amoré :
Du haut de ses deux mètres vingt, il observe ses contemporains avec un art du pastiche et un humour féroce qui en ont fait l’un des auteurs les plus satiriques d’outre-Manche. Après ‘Les Grands Singes’ et ‘The Book of Dave’, Will Self remet le couvert avec ‘No smoking’, comédie kafkaïenne qui utilise l’interdiction de fumer comme métaphore de l’hypocrisie occidentale. Sa critique du conformisme ambiant, il la plante sur les terres des Tayswengos. En vacances sur cette île tropicale, le narrateur, Tom Brodzinski, ouvre l’intrigue avec une promesse qui fait figure de ritournelle dans nos sociétés contemporaines : cette cigarette sera la dernière. Mais l’a-t-il vraiment décidé ? Car la question de fond ne se limite pas à celle de l’hypocrisie : c’est la course folle vers l’optimisation permanente, cette volonté de maximiser performances et longévité dans un combat effréné contre la mort que tacle Self avec ‘No smoking’. Sous couvert d’une morale universelle, les gouvernements s’arrogent le droit de livrer des croisades anti-libertaires au nom de la démocratie et de la protection des citoyens. Jusqu’à quel point, dans ce contexte, disposons-nous du droit de faire ce que l’on veut de notre corps ? Dans quelle mesure nos sociétés ont-elles leur mot à dire sur nos comportements individuels ? Normaliser les membres d’une communauté est-il une réaction logique en vue de préserver les civilisations, quitte à en passer par la coercition et la répression ?
Il fallait la verve jubilatoire de cet enfant terrible des lettres britanniques pour réactualiser un débat qui fait rage depuis plusieurs années, mais aussi rappeler que la morale n’est jamais qu’une construction sociale. Self ne fait pas pour autant dans la chute didactique : son Tom Brodzinski finira par renouer avec le dernier acte de rébellion moderne. Un brûlot anti-idéologique déjanté et jubilatoire.
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La critique EVENE par Mikaël Demets :
Auteur de l'oeuvre dessinée la plus complète sur l'Algérie avec ses 'Carnets d'Orient', Jacques Ferrandez, en choisissant d'adapter cette courte nouvelle d'Albert Camus, reste dans un univers qu'il connaît à la perfection. Mais cette fois, ce sont les mots d'un autre qu'il doit mettre en scène. 'L'Hôte' est sans doute, derrière son apparent dénuement, l'un des textes les plus remarquables de l'auteur de 'La Chute', le seul à évoquer aussi explicitement le conflit algérien. En construisant ses pages en deux temps, un fond d'aquarelles sur lesquelles se détachent les vignettes de la narration, Ferrandez donne toute sa mesure à l'immensité d'un paysage lunaire qui écrase les personnages. L'intrigue, très simple, se résume finalement à deux dialogues, entre un instituteur et le gendarme, puis entre l'instituteur et le détenu. Deux échanges d'une simplicité désarmante mais, et c'est là tout le génie de Camus, deux échanges où chaque mot est pesé, choisi, calibré. Et où les regards, les silences, les sous-entendus paraissent presque plus redoutable que le verbe. En aérant sa mise en page, mais aussi en alternant les passages contemplatifs, Ferrandez sait donner à chaque mot sa valeur, et servir au mieux la pureté du texte original. Derrière la retenue ô combien pudique, Camus et Ferrandez mettent beaucoup. Et le crime autour duquel tourne le drame apparaît comme le signe avant-coureur du déchaînement de violence et d'horreur qui va enflammer l'Algérie. La nouvelle de Camus dégageait une aura prophétique ; l'adaptation de Ferrandez ravive toute sa force.
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La critique EVENE par Mikaël Demets :
Stupeur sur la côte groenlandaise : le gouvernement danois a décidé de fermer toutes les stations qu'elle y entretenait. Pour toute la joyeuse population dont Jørn Riel nous raconte les aventures depuis maintenant dix volumes, c'est la fin du rêve. Chassés de l'Eden, Museau, Mortensen, Lasselille, Bjørken et leurs acolytes rivalisent d'idées farfelues pour repousser l'échéance ou, au moins, trouver un nouveau point de chute. Si l'humour de Riel est toujours là, nourri d'absurde, de fantastique et d'ironie, ce recueil se fait plus émouvant. Plus nostalgique. A travers ces huit racontars, chacun axé sur un personnage, l'écrivain danois fait admirer la richesse de son ton, d'une grande universalité : capable de séduire les plus jeunes, ses contes groenlandais prennent chez les plus grands une épaisseur étonnante, comme autant de petites paraboles philosophiques, très perspicaces sur le genre humain, emplies de sagesse et d'humanisme. L'intrusion d'un onirisme toujours surprenant, qui rappelle le réalisme magique des Latino-Américains que l'on croyait pourtant maîtres de la tragicomédie, donne au texte un éclat lumineux. Avec un art consommé de la comédie humaine, Jørn Riel passe sans effort d'un ton à l'autre, donnant à chaque récit une couleur différente. Entre rêve et réalité, l'écrivain explorateur sait rendre son univers à la fois dépaysant et étrangement familier. Le lecteur redevient alors un enfant, s'endormant le sourire aux lèvres, la tête pleine d'histoires merveilleuses.
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La critique EVENE par Mikaël Demets :
Le balancier constant entre un humour de façade et un fond pertinent a toujours été l'un des leviers traditionnels de la série du Poulpe. Laurence Biberfeld choisit, avec ce texte ambivalent, de pousser ce grand écart à son paroxysme. Fondé sur une intrigue qui remettrait en cause l'existence même d'un Etat juif, 'On ne badine pas avec les morts' s'insinue dans le débat au Proche-Orient, s'aventure au coeur des dissensions du camp israélien, offrant un point de vue atypique sur la situation. Loin du schéma classique que véhiculent les médias, Biberfeld rappelle quelques vérités historiques trop vite oubliées et esquisse un tableau rapide mais affiné de la pensée juive antisioniste, souvent marginalisée. Parallèlement, comme autant de respirations dans ce récit bien documenté et assez complexe, l'auteur concocte quelques scènes totalement grotesques, que son écriture précise et imagée sait rendre extrêmement drôles. Resserrée lorsqu'elle reste sérieuse, la plume de Biberfeld se relâche à chaque fois que le Poulpe ou sa dulcinée rose bonbon entrent en scène, faisant au passage admirer un sens de la formule décapant, particulièrement dans les descriptions physiques - au hasard : "Gabriel se demanda si elle vendait des tapis avant de comprendre qu'il s'agissait de ses vêtements." Parfaitement équilibrés, ces va-et-vient entre le noir - voire le très noir puisque le roman s'ouvre sur le suicide d'un enfant - et le déjanté entretiennent le plaisir de la lecture jusqu'à la dernière ligne.
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La critique EVENE par Mikaël Demets :
Partant de l'errance d'un ouvrier qui perd brutalement son emploi, 'Flood !' est un voyage cauchemardesque au coeur d'une cité tentaculaire, sombre et insatiable : New York. Entièrement réalisé à la carte à gratter, l'album dégage un charme brut, chaque trait blanc semblant avoir lutté pour survivre au milieu de ce noir infini, qui domine chaque planche. Ruelles sinueuses et terrifiantes, immeubles humanisés, perspectives infinies, jeux d'ombres : Eric Drooker use des procédés habituels de l'expressionnisme pour les porter à leur paroxysme, donnant à sa New York des airs crépusculaires, apocalyptiques. Chaque planche est travaillée comme un petit tableau, le travail de composition permettant à Drooker de multiplier les effets, et de faire "parler" ses dessins, lui laissant du même coup la liberté de n'insérer aucune bulle dans son récit. Ecrasé par ce silence oppressant, 'Flood !' prend alors des airs mythiques, les déambulations de son héros paumé l'entraînant dans des contrées oniriques, New York souterraine ou New York aérienne, comme autant de manières d'échapper à la voracité d'une cité qui ne laisse aucune chance à ses habitants. Très poétique, 'Flood !' est un album prenant, résultat d'un travail graphique formidable mais largement méconnu en France, que les éditions Tanibis ont heureusement eu la bonne idée de nous transmettre.
Plus sur "Flood !"


La critique EVENE par Sophie Lebeuf :
Si la cuisine équilibrée intéresse de plus en plus les femmes et les hommes soucieux de maintenir leur ligne, ‘Manger sain au bureau’ ne pourra que les réjouir. Aurélie de Varax y étudie toutes les tentations rencontrées chaque jour à l’heure de la fameuse pause déjeuner des entreprises. Cantines, sandwicheries, repas d’affaire ou fast-foods, de nombreux pièges sont présents partout, prenant notre pauvre gourmandise à témoin. Heureusement, rien dans l’alimentation n’est fondamentalement mauvais et proscrit. A petite dose, tout produit présente ses qualités nutritives. Reste ensuite à réaliser les bons menus pour éviter les associations trop grasses ou trop sucrées. C’est là tout le challenge de ce guide : aider chacun à manger plus sainement, même au bureau ou sur le pouce, entre deux rendez-vous. Après plusieurs chapitres rappelant les principes de base d’une alimentation équilibrée, le livre propose quelques déjeuners types qui permettront à chacun de tenir jusqu’au dîner sans qu’intervienne la diabolique fringale ou le terrible coup de fatigue de l’après-midi. Une aide précieuse qui permettra à tous de jongler avec les saveurs et d’en terminer enfin avec l’éternel jambon-beurre.
Plus sur "L’Art de manger sainement au XXIe siècle"


La critique EVENE par Sophie Lebeuf :
Couverture cartonnée teintée de rose et d’or, vieux papier jauni aux calligraphies appliquées, gravures d’antan délicieusement désuètes, ‘Mes desserts de sorcières’ invitent les gourmands au voyage. Dès les premières pages, ce livre de cuisine rompt avec les traditionnelles présentations et joue sur le concept de grimoire. Brigitte Bulard-Cordeau se prend pour une sorcière et ses recettes sentent bon les contes de fées. Originales au-delà de la présentation, les gourmandises étudiées usent d’étranges et inhabituels ingrédients : pétales de rose, fleurs de printemps, mélisse, violette, zeste de cyprès… Des épices ensorcelantes qui rappellent davantage les concoctions de philtres d’amour que les recettes de nos grands-mères. Pris au jeu, on se risque à tenter ces mignardises et autres amuse-bouches, curieux du résultat, l’auteur ayant pris le parti de ne pas photographier les gâteaux. Voilà qui pimente encore un peu la préparation, déjà bien affriandée par l’esthétique de l’ouvrage et les recettes aux appellations sibyllines. Sortilège oblige, chaque douceur couve un enchantement. Pour rester jeune, croquez la bûche de bois vert, mais pour vivre le grand amour, succombez à la saveur incomparable de la crème glacée à la Ronsard. Le résultat est étonnant, inattendu et savoureux.
Plus sur "Mes desserts de sorcière"


La critique EVENE par Aurélie Louchart :
Ardu mais brillant, l’ouvrage de Saba Mahmood offre une approche de l’islam d’une intelligence rare. L’auteur déchausse les lunettes du libéralisme-séculier et repousse les présupposés au travers desquels les questions de liberté et de capacité d’agir ont été domestiquées jusqu’alors pour appréhender son sujet avec un regard neuf. Une démarche d’autant plus pertinente que Saba Mahmood l’explique par son point de vue de départ sans doute proche de celui du lecteur, sa vision féministe de la liberté d’une femme dans l’islam, son malaise devant toute forme d’intervention de la religion hors de l’espace privé de la croyance individuelle… Puis peu à peu, vient le constat des limites de cette vision. Comprend-on réellement les formes de vie que l’on tient si passionnément à transformer ? Est-il réellement justifié de penser qu’il n’existe aucune forme d’accomplissement humain digne d’intérêt en dehors des frontières de l’imaginaire progressiste libéral ? Saba Mahmood constate les limites de cette approche, se détache des schémas de pensée les plus répandus pour étudier le mouvement des mosquées d’une façon plus adaptée à son sujet. Dans un monde où les formes socialement prescrites de comportement ne constituent pas un frein, mais les conditions même de l’émergence du soi, la grammaire d’analyse conceptuelle et politique occidentale se révèle inadaptée. Saba Mahmood montre que l’on passe le plus souvent à côté de tout un pan de sens des pratiques religieuses musulmanes. Grâce à son approche singulière, le lecteur en apprend beaucoup sur le mode de pensée d’une partie du monde musulman. Intelligent, courageux, l’essai de Saba Mahmood réussit l’exercice périlleux de l’interculturalité. Sans tomber dans l’écueil du relativisme culturel, il crée un dialogue entre deux grammaires difficilement conciliables sur une thématique en outre extrêmement sensible. Les relations internationales se porteraient sans doute mieux s’il existait plus d’ouvrages de ce genre.
Plus sur "Politique de la piété"
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