

La critique EVENE par Etienne Sorin :
Récit autobiographique, essai dessiné, rêverie surréaliste… « Pour en finir avec le cinéma » ne se laisse ranger dans aucune case. Sur la page blanche de ses nuits noires, Blutch règle ses comptes avec le cinéma, ce « filet à papillons pour attraper les petites filles », « la supercherie suprême, la bourgeoisie industrielle qui avance masquée. » Cadavre exquis à l’érotisme morbide où l’on croise Burt Lancaster, Jean-Luc Godard ou Orson Welles, l’album est une déclaration d’amour-haine à cette machine à fantasme qu’est le 7ème art. Et illustre magnifiquement les mots du regretté Michel Boujut, qui écrivait dans « Le jour où Gary Cooper est mort » : « Je sais aujourd’hui que le souvenir des films compte autant que les films eux-mêmes, puisque notre relation avec eux est de l’ordre de l’intime. Ils nous regardent, comme nous les regardons. Ils nous prennent par la main et nous consolent, nous accompagnent comme nous les accompagnons. Ils grandissent ou s’éloignent. Mais ils nous appartiennent, ils font partie de notre vie. »
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La critique EVENE par Aurélie Achache :
Fin des années 1950, les petites mains algériennes de l’économie française ne se battent pas fusils au poing pour l’indépendance mais valises au bout du bras. Le FLN s’organise à Paris afin de lever les cotisations des travailleurs pour la cause et la guerre qui se joue de l’autre côté de la Méditerranée. Mohamed Mahrane a une vingtaine d’année et rêve de voir son pays libre. Alors il passe des enveloppes, se cache et cours sur les toits du IIIe arrondissement au besoin, la peur et la foi en une cause juste nouées au ventre. 1991, Saïd, son fils, se fait traiter de harki au collège; sans savoir de quoi il en retourne vraiment, il se sent insulté. Le père commence alors à dévoiler à son enfant son passé de résistant. Petit à petit, soir par soir, montrant fièrement ce papier jaunâtre estampillé FLN-fédération de France qui reconnait officiellement son ancien statut de moudjahid, il se raconte. Mais un dimanche, Mohamed Mahrane ferme les yeux pour ne pas les rouvrir. Parce que le souvenir est une présence invisible comme le disait Victor Hugo, Saïd Mahrane, journaliste politique au magazine Le Point a repris le récit interrompu d’une guerre dont il est l’héritier. Il s’engage alors dans une enquête historique qui le mène du IIIe arrondissement où il a grandi jusqu’en Algérie. À travers ces rencontres, il prend possession de l’histoire de ces hommes et femmes qui portent en eux celle de son père. Sans nostalgie ni pathos, il devient leur porte-voix. Le lecteur s’accoude ainsi au comptoir de chez Marcel au café Paris-Orléans, à Gennevilliers ou à Alger. Les espoirs de l’auteur de retrouver un peu de la geste paternelle deviennent nôtres ; ses désillusions aussi. Un superbe récit d’une plume qui tremble, hésite, se perd mais prouve que la mémoire est toujours aux ordres du cœur.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Bienvenue à New York, « cité immense et invivable », surtout depuis que la crise des subprimes frappe les classes moyennes. Le roman se déroule en 2008, en pleine tourmente ; étranglées par les dettes, des dizaines de familles abandonnent leurs pavillons menacés de saisie, en y laissant tout ce qu’ils possèdent. Pour nettoyer les lieux, les créanciers emploient des gens comme Miles, le personnage principal de Sunset Park : un « enleveur de rebuts », qui sillonne les logements vides pour disperser les objets restants, quitte à se servir au passage. La tentation est d’ailleurs si grande que la sœur aînée de Pilar, la très jeune petite amie de Miles, lui suggère de mettre quelques bricoles de côté à son intention, sous peine de signaler aux flics qu’il fricote avec une mineure… Acculé, Miles quitte donc la Floride pour New York. Il emménage avec trois camarades dans une bicoque squattée du côté de Sunset Park, « une cabane, un échantillon solitaire et abandonné d’idiotie architecturale qui n’a sa place nulle part, pas plus à l’intérieur de New York qu’à l’extérieur ». A partir de là, l’histoire de Miles se transforme en roman choral : on découvre ses colocataires, puis on passe à son père, petit éditeur indépendant qu’il n’a plus vu depuis 7 ans. Soit une petit dizaine de personnages en tout, et un livre qui s’éclate en autant de directions, au risque de l’effilochage. C’est du reste le sujet du roman, la précarité, la fragilité des situations, la dispersion fatale des bandes et des familles : les héros de Sunset Park tournent autour de la maison qui les rassemble mais sont voués à l’expulsion, signe que rien n’est stable dans ce monde en crise. Amours contrariées de Miles et de sa copine, travail de sa colocataire Alice au PEN de New York, dessins érotiques de l’autre colocataire Ellen, états d’âme du père Morris Heller : Auster juxtapose les destins et les thèmes dans un puzzle assez brouillon, traversé de grosses ficelles (l’homosexualité latente du dernier larron, Bing Nathan, et son attirance ancienne pour Miles) et encombré de métaphores pataudes (le base-ball, c’est comme la vie). Pas un mauvais roman, bien sûr, mais un bon roman raté, peut-être, qu’on lit avec l’impression à la fois plaisante et désagréable de demeurer à la surface des choses, incertain qu’il y ait une profondeur.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Après ‘La ballade de Jesse’, excellent roman rock, conventionnel et mélancolique, Madison Smartt Bell revient à un registre plus âpre dans cette ‘Couleur de la nuit’ qui remet en scène un vieux trauma de l’Amérique des seventies, l’affaire Manson, pour une méditation sur la violence et la fascination qu’elle provoque. L’héroïne, Mae Chorea, vit en semi-marginale dans une caravane près du désert du Nevada. Sa passion ? Dézinguer des coyotes au fusil, la nuit. Arrive le 11 septembre 2001, avec ses images en boucle d’immeubles qui s’effondrent. Sur une vidéo, elle reconnaît le visage de Laurel, son ancienne compagne. Ensemble, elles ont adhéré dans les années 1960 à une secte menée par un gourou (personnage largement inspiré de Charles Manson) et par un chanteur psychédélique, tous deux adeptes des rites sexuels brutaux… Âpre, virulent, ‘La couleur de la nuit’ est un roman sur la violence, le nihilisme, l’érotisme et leurs rapports, avec l’idée sous-jacente que la racine de la violence américaine est d’abord et avant tout d’origine sexuelle. De ce point de vue, Mae a tout subi : l’inceste avec son frère aîné, puis les rites meurtriers au sein de la secte. Pour elle, le 11 septembre réactive les pulsions anarchiques et sauvages de sa jeunesse ; mais la Laurel vieillie qu’elle retrouve sera-t-elle prête à la suivre dans son attirance renouvelée pour la violence ? Construit en courts chapitres (une à trois pages) à la première personne, avec une structure complexe à base de flashbacks, ce livre sombre, parfois un peu labyrinthique, laisse un arrière-goût troublant, comme s’il levait un coin de voile sur ce qui ne devait pas être vu : les profondeurs psychiques de son héroïne, et finalement l’inconscient collectif de la nation entière. « J’ai toujours dit que j’écrivais sous la dictée des démons, écrit l’auteur dans sa note finale. S’il est des gens pour se dire que l’expression doit relever de la figure de style, il est possible que ce livre démontre qu’il convient de l’entendre au sens littéral ». En effet.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Attention, curiosité. Personne ne le connaît en France, mais Rafael Horzon a déjà sa petite réputation en Allemagne, où il rôde dans les milieux de l’art contemporain depuis le début des années 1990, lors de l’explosion créative qui a suivi la chute du Mur de Berlin. Né en 1970, cet ex-étudiant en philo et en physique (!) s’est fait une spécialité des projets artistiques loufoques, des concepts industriels foireux et des entreprises de design vouées à la faillite.
Le nombre de ses inventions est incalculable : sitôt qu’un projet tombe à l’eau, Rafael Horzon en lance un autre, persuadé qu’il va changer la face du monde. Parmi ses entreprises passées ou présentes, mentionnons : une galerie d’art japonais, une menuiserie et un magasin de bibliothèques style Ikea, une boîte de nuit branchée, un cabinet de conseil pour séparer les couples, et même une université populaire. Rafael Horzon a aussi tourné des films, inventé un nouveau langage, lancé le projet d’une encyclopédie universelle et lancé la notion de « troisième voie », pour révolutionner la vie. Un fou ? En attendant la réponse de la médecine, une chose est sûre : l’homme se tient au croisement de baron d’industrie miniature, d’artiste dadaïste, de fumiste conceptuel et d’écrivain zutiste, quelque part entre Alphonse Allais, Tristan Tzara, Marcel Duchamp et les héros du concours Lépine. Paru l’année dernière à Berlin, ce ‘Livre blanc’ est ni plus ni moins que l’histoire de sa vie depuis la fin de ses études (scène d’ouverture anthologique avec Jacques Derrida en vedette) : une carrière de facteur manquée puis une succession de projets baroques et de catastrophes commerciales dont vous trouverez la liste sur le site officiel du livre (www.lelivreblanc.fr), racontée avec un flegme décapant, pas mal d’humour nonsensique et une énergie proprement nucléaire. Torrentiel, désinvolte, gaguesque et malicieux (des cahiers photo pour authentifier les faits, mais qui n’authentifient en réalité pas grand-chose), c’est à mourir de rire. À lire dans un fauteuil en bois Apfelkuchen (« tarte aux pommes », sa propre marque de mobilier rustique), à conserver dans une bibliothèque Möbel Horzon (orthographié « Moebel » pour la symétrie)… Le livre le plus drôle de la rentrée.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Le 24 mars 1999, vers 10h50, un camion belge chargé de margarine et de farine prend feu dans le tunnel du Mont Blanc (11,6 kilomètres de long), provoquant un dégagement de fumée qui avance à 16 km/h et asphyxie tout sur son passage. L’incendie dure 50 heures, détruit une trentaine de véhicules et entraîne la mort de 39 personnes, parmi lesquelles le père et la mère de Fabio Viscogliosi, étouffés par la chaleur et la fumée après avoir couru environ 500 mètres dans le tunnel. Pendant qu’ils succombent, à la verticale de la frontière entre la France et l’Italie, Viscogliosi est dans un grand magasin, occupé à acheter deux disques : ‘Autobahn’ de Kraftwerk et ‘Essence’ du trompettiste Don Ellis… Ce n’est bien sûr qu’une coïncidence, mais précisément : la coïncidence, la rencontre improbable, l’association d’idées, le vertige de la liste, c’est le mode de fonctionnement de Viscogliosi, comme on avait pu le constater dans ‘Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit’ et comme on le vérifie dans ‘Mont Blanc’, sorte de dérive en courts chapitres qui mêle l’évocation de l’accident (la combustion, le moment du drame, la représentation de la course de ses parents dans le brasier), celle de l’enquête et du procès, mais aussi et surtout ses états d’âme ultérieurs (vider la maison parentale, se confronter au vide) et toute une série de réflexions dont le rapport avec la tragédie peut paraître ténu (il est question de cinéma, de littérature et de cyclisme, entre autres) mais qui, en définitive, composent une sorte de toile ou de puzzle où tout est lié, avec la montagne comme toile de fond et personnage récurrent. Ce n’est pas un roman, ni un récit à proprement parler : plutôt une déambulation à partir du drame, une sorte de voyage intérieur en compagnie d’écrivains aimés (Borges et Enrique Vila-Matas en premier lieu, mais aussi Kerouac), un texte libre et émouvant dont on comprend dans la dernière page le rôle qu’il a pu jouer dans ce qu’on pourrait appeler la résurrection de son auteur, avec cette image limpide d’une chauve-souris apparemment morte mais qui finalement s’envole « par miracle » dans un battement d’ailes silencieux, « un souffle à peine ».
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Il a joué au romancier (‘La colo de Kneller’, adapté en BD avec Asaf Hanuka sous le titre ‘Pizzeria Kamikaze’), s’est essayé au scénario et à la réalisation (‘Les méduses’), mais ce sont ses nouvelles (‘Pipelines’ et ‘Crises d’asthme’) qui font la « marque » d’Etgar Keret, fantasque, brillante et étrange, celle d’un faiseur de vignettes à l’imagination inépuisable, à l’aise dans le réalisme comme dans l’invention de mondes oniriques. Gros carton en Israël, ‘Au pays des mensonges’ (titre français préféré à l’original, celui de la première nouvelle : « Soudain un coup à la porte ») montre en une quarantaine de textes brefs, deux à onze pages, combien l’écrivain israélien s’y entend pour combiner des saynètes drôlatiques et échafauder des scénarios fantastiques, inquiétants (un type qui, au sortir d’un kidnapping, retrouve son enfance) ou merveilleux (un endroit où s’incarnent les mensonges). Keret a tellement d’idées qu’il s’offre même le luxe d’en tirer certaines en salve, comme dans ce récit où il égrène les inventions d’une aspirante-écrivain dans un atelier d’écriture… On devine évidemment, presque à chaque page, que cette propension à l’échappée imaginaire n’est pas sans rapport avec la situation dans la région, dont il est d’ailleurs question dès le premier texte : « Qu’il s’agisse de politique, d’économie ou de place de parking, lâche le narrateur dérangé chez lui par un homme qui exige qu’il lui raconte une histoire, ce pays ne comprend que la force. C’est tout ce que nous comprenons, ici, la force ». Dans cette autre histoire, un père divorcé n’apprend-il pas à son fiston à mentir, pour la bonne cause ? Inégales mais jamais décevantes, ces nouvelles au ton immédiatement reconnaissable, avec leur pointe rock’n’roll, ne manquent pas non plus d’humour, comme le montre entre autres ce constat débonnaire tiré d’une nouvelle au titre décapant (« Ces derniers temps, je bande ») : « Un des avantages de l’aventure amoureuse avec une collègue de travail est que les dîners aux chandelles sont déductibles des impôts ». CQFD.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Vieille ficelle, toujours efficace : le flic qui tombe amoureux de la suspecte, se le reproche mais cède quand même, avec le dilemme consistant à savoir quoi privilégier, le métier (honneur, droiture, sens du devoir) ou l’amour (vertige, grandeur, abandon)… C’est sur ce ressort qu’est construit ‘Moi, Anna’, déjà traduit à la fin des années 1990 sous le titre ‘Le parapluie jaune’ et réédité aujourd’hui à cause de la sortie prochaine d’une adaptation par Barnaby Southcombe avec, excusez du peu, Charlotte Rampling et Gabriel Byrne dans les rôles principaux. Une adaptation qui, en transposant l’intrigue à Londres, perdra bizarrement un élément du livre : son décor, New York, et la vie ingrate des locataires d’appartements minuscules comme Anna, héroïne et meurtrière, bibliothécaire d’une cinquantaine d’années qui s’ennuie dans son deux-pièces du Queens, se confie à son magnétophone et se rend de temps à autres à des soirées pour célibataires. C’est là qu’elle rencontre George, un pauvre type qui la convainc de venir chez lui pour fumer un peu et s’envoyer en l’air. Quelques jours plus tard, les flics retrouveront le corps de George mutilé, avec le pénis sectionné. « Un crime de pédés », concluent-ils… Mais l’inspecteur Bernstein, intéressé par l’affaire et intrigué par le parapluie jaune trouvé dans l’appartement, entend mener l’enquête. Il remonte jusqu’à Anna, la croit coupable mais n’a pas de preuve, tombe amoureux d’elle, se débat avec ses sentiments. « Quel mal pouvait-il donc y avoir à ça, alors que partout les flics baisaient les putes avant de les coffrer ? » Paru en 1984, réédité au début des années 1990, ‘Moi, Anna’ est l’unique roman d’une new-yorkaise psychiatre. De là sans doute les passages d’introspection réussis, la brillante variation sur les rapports père/fils (ceux de George avec son ado camé de fiston, ceux de Bernie avec son gosse handicapé) et une ambiance de thriller psychologique assez prenante, en dépit de la sobre banalité de l’ensemble. Aucun doute en tous cas que dans le rôle d’Anna, séductrice sur le retour, perturbée et séduisante, Charlotte Rampling fera merveille.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
Monsieur et Madame Berton, trentenaires cultivés, classe moyenne, habitent depuis quelques années au Mans, pour des raisons professionnelles car, à en croire Monsieur, ce n’est pas une ville très riante. C’est du reste sa femme, Céline, qui travaille là-bas : lui prend tous les jours le TGV pour Paris, où il bulle dans un cabinet de conseil aux collectivités locales. Comme les Berton gagnent bien leur vie et que Céline vient de donner naissance à une fille, ils décident de franchir le pas et, après quelques visites, craquent pour une maisonnette avec jardin dans un quartier tranquille. Une nouvelle vie commence, agréable et monotone, celle des gens de leur âge et de leur situation : travail, bébé, loisirs réduits à la portion congrue, bricolage et courses du samedi. Ils participent aussi à la vie du quartier où leur voisin Marc, gaillard sans-gêne et sympathique, qui fait office de chef et organise les rondes nocturnes pour en rassurer les habitants, en essayant d’empêcher les tagueurs de défigurer les murs avec leurs graffitis obscènes. Bref, tout va bien chez les Berton. Sauf que Monsieur découvre les étranges pouvoirs de l’une des chambres : quand il s’y endort, il se retrouve projeté en avant ou arrière sur le fil du temps, au cœur de situations déjà vécues ou constatant que plusieurs jours se sont écoulés sans qu’il les vive consciemment… Délire ou magie ?
Benjamin Berton réussit le bon dosage entre réalisme et fantastique, « autofiction » (on ignore jusqu’à quel point la vie du narrateur est inspirée de la réalité) et invention, chaque aspect subvertissant l’autre en sorte qu’on ne sait jamais dans quelle catégorie ranger le roman. D’un côté, c’est un tableau doux-amer de la vie des trentenaires, confortable et mesquine, avec ses petits événements (faire un enfant), ses petits engagements (s’acheter une maison), ses petits rites (recevoir à dîner) et ses petits drames (se séparer). D’un autre, une peinture des frayeurs de la classe moyenne : l’insécurité, le fantasme de la barbarie à nos portes, la tentation de l’autodéfense. D’un autre côté encore, une chronique conjugale drôle et effrayante (Céline n’est pas commode, il finit par ne plus la supporter, la trompe et, sommet de comique macabre, recourt à un marabout africain pour l’empoisonner) et un autoportrait du trentenaire mâle (fier et plein de doutes, consommateur de porno en ligne). Et, pour finir, c’est un récit fantastique bien mené, qui recycle le thème du voyage dans le temps pour en faire l’échappatoire d’un garçon qui s’ennuie, comme si seul l’irrationnel pouvait encore troubler le flux prévisible de la vie moderne. Et comme Benjamin Berton a les moyens de ses envies ludiques, il ajoute à son récit un jeu malin de mise en abîme (le livre dans le livre), avec finesse et humour. Bref, sous ses airs de roman d’époque sans prétentions, il est l’un des livres les plus réussis et attachants de cette rentrée.
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La critique EVENE par Florence Duguit :
Depuis ‘Le moral des ménages’ et surtout ‘Cendrillon’, puissant roman (malgré sa composition baroque et ses délires métalittéraires) centré sur le monde de la finance, Eric Reinhardt s’est taillé une solide réputation d’observateur de la société contemporaine. Autant dire que son nouveau livre était attendu avec intérêt. Bonne nouvelle : il est aussi bon que ‘Cendrillon’, et même meilleur en raison de sa tenue littéraire, de sa construction rigoureuse et, une fois encore, de sa riche documentation. Mais au-delà de la critique réaliste du monde moderne, c’est avant tout une histoire d’amour fou : celle de David, chef de chantier dans le BTP, avec Victoria, DRH dans une grosse boîte britannique. David a beau faire le malin avec ses 5000 € mensuels et ses grosses responsabilités (il dirige la construction d’une tour à La Défense), face à Victoria, il est minuscule : elle gagne dix fois plus que lui, vole en première classe, jongle avec les plans sociaux et a l’habitude de dominer les hommes. ‘Le système Victoria’ raconte comment David se fera bouffer tout cru, précisément : par le système capitaliste libéral d’un côté, qui le pressurise jusqu’à l’explosion pour qu’il tienne les délais de construction de la tour, et par le système amoureux de Victoria de l’autre, qui joue avec lui tout en se protégeant et en le manipulant sans pitié. Au fond, ces deux aspects racontent un peu la même histoire, une histoire politique : l’opposition entre les soutiers (David, incarnation de la classe moyenne) et leurs maîtres (Victoria et les élites mondialisées). On pourra regretter que l’écriture de Reinhardt se relâche parfois un peu, mais il faute reconnaître que ce roman captivant et profond se lit d’une traite, avec quelques pages d’érotisme torride qui font partie des plus chaudes de cette rentrée.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
14 avril 2010 : un volcan islandais au nom imprononçable, l’Eyjafjöll, entre en éruption pour la deuxième fois en quelques jours, après deux siècles d’inactivité. Un panache de cendres volcaniques circule lentement au-dessus de l’Europe, provoquant la fermeture préventive de dizaines d’aéroports et, par conséquent, l’une des plus belles pagailles de l’histoire du transport aérien. Un peu partout, des voyageurs en transit se retrouvent bloqués, sans solution de logement ; on dort sur place, on se ruine à l’hôtel, on se désole devant les panneaux des aérogares qui indiquent unanimement : « Cancelled ». C’est ce qui arrive à Patricia, canadienne quadragénaire en partance pour l’Egypte, bloquée à Roissy. Elle partait seule pour faire le point, réfléchir à son couple, oublier pendant quelques jours la routine de son existence montréalaise ; elle devra finalement patienter dans les halls anonymes de l’aéroport, et se débrouiller comme ses compagnons d’infortune, qui improvisent des couchages artisanaux, instaurent des tours de ravitaillement et recréent une petite société parallèle, en réponse à la crise. Hagarde, hypnotisée par ce contexte hors du commun, elle se laisse aller et fait ce qu’en temps normal elle n’aurait jamais fait : se saouler à l’hôtel avec une inconnue, suivre chez lui un jeune employé de l’aéroport et lui confier sa carte bleue, dormir dans les fourrés autour de Roissy avec une bande de voyageurs campeurs, se laisser inviter dans un palace par un compatriote qu’elle ne trouve pas beau mais qu’elle laisse lui faire l’amour. Tout le roman joue sur ce flottement, cette baisse de tension liée à l’événement : à moment extraordinaire, comportements hors du commun. Prise dans le non-temps que provoque l’éruption, Patricia s’invente une autre vie, expérimente l’aventure et les décisions improbables qu’elle ne prendrait pas d’habitude. Son téléphone n’a plus de batterie, ce qui achève de la couper de son mari ; elle est désormais en roue libre, et n’oppose de résistance au flot des choses. Bruno Gibert restitue parfaitement cette sensation de flottement dans un texte sobre et intense qu’on lit d’une traite. Réalistes, parfois fascinantes, les descriptions des campements de voyageurs bloqués ont quelque chose du roman de crise ou d’anticipation, proches de la SF. Ce moment de désordre, évidemment, prendra fin : le nuage se dissipe, les avions redécollent, la « vraie vie » recommence, imposant son rythme, ses contraintes, son ennui. Patricia aura-t-elle changé après ces quelques jours d’errance ? Aucune peine à suivre jusqu’au bout le récit de Gibert et c’est tant mieux car le chapitre final, épatante évocation de l’ère de l’après-pétrole, quand le prix du kérosène mettra fin au transport aérien, donne une dimension supplémentaire et inattendue (comme un avion qui décolle après être resté au sol) à ce petit livre discret mais puissant dont un mot résume l’ambiance, et que l’auteur n’a sûrement pas choisi d’écrire en dernier : « parenthèse ».
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La critique EVENE par Christophe Quillien :
Depuis l’album ‘Shenzen’, dans lequel il racontait sa vie quotidienne de dessinateur de films d’animation exilé dans la mégapole chinoise, Guy Delisle pratique le reportage en bande dessinée. Sa plus belle réussite reste ‘Pyongyang’, récit ubuesque de son séjour en Corée du Nord comme responsable d’une équipe d’animateurs. Dans ces ‘Chroniques de Jérusalem’ (qui succèdent aux chroniques birmanes) il relate son quotidien en Israël où il s’est installé avec sa compagne, membre de Médecins sans frontières. Il y dresse un portrait à la fois passionnant et déprimant de la situation dans les territoires occupés. Passionnant pour l’incroyable entrelacs de religions et de cultures. Déprimant pour les conséquences dramatiques du conflit israélo-palestinien sur les populations locales et pour le climat de tension qui imprègne la vie de tous les jours. Heureusement, sa distance par rapport aux événements, son absence de préjugés, sa bonne foi teintée d’une naïveté rafraîchissante et son humour flegmatique, qu’exprime à merveille son graphisme, aident à supporter la pesanteur de ce climat. « C’est assez fatigant, comme région », observe avec justesse l’un des personnages de l’album. Delisle, lui, philosophe tout en faisant la vaisselle : « Quand on voit le spectacle qu’offre la religion dans le coin, ça donne pas trop envie d’être croyant ». Avant de conclure : « Merci, mon Dieu, de m’avoir fait athée »…
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La critique EVENE par Christophe Quillien :
Quel est le point commun entre Juanjo Guarnido, Peter de Sève et Michel Ancel ? Certes, ils sont tous les trois dessinateurs. Le premier, venu de l’animation, s’est fait connaître grâce à la bande dessinée avec ‘Blacksad’. Le deuxième, après avoir beaucoup travaillé pour Disney, a été le génial créateur des personnages de ‘L’Âge de glace’. Quant au troisième, star reconnue du jeu vidéo, on lui doit notamment ‘Rayman’.
Mais, au-delà de ce goût partagé pour le dessin, ils sont tous les trois d’éminents représentants de ce que l’on peut appeler « l’art ludique ». L’art quoi ? Ne cherchez pas la définition, elle n’a pas encore eu droit aux honneurs du dictionnaire. On la doit à Jean-Samuel Kriegk et Jean-Jacques Launier, co-auteurs d’un livre passionnant qui établit une passerelle évidente entre ces trois disciplines que sont la bande dessinée, l’animation et le jeu vidéo. À l’origine de ces arts - dits ludiques en raison de leur vocation première, le divertissement -, il y a d’abord le dessin. Mais un dessin « de concept », qui n’est pas une fin en soi mais un simple préalable à un travail collectif et anonyme, celui des équipes d’animateurs de films et de jeux. Et dont la valeur artistique est longtemps restée dénuée de la moindre considération, en raison à la fois de son lien avec l’enfance et de sa dimension économique, loin de « l’art pour l’art ». Tout l’intérêt de ce gros livre, qui mêle textes de réflexion passionnants, iconographie abondante et monographies d’auteurs, est de reconnaître l’importance culturelle et la richesse de ces champs d’expérimentation graphique, désormais en voie d’acquérir la reconnaissance qu’ils méritent.
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La critique EVENE par Bernard Quiriny :
D’habitude, c’est le torrent rituel des éloges dans la presse. Mais avec ‘Le rabaissement’, Roth ne fait plus l’unanimité chez la critique, pas plus aux Etats-Unis qu’en France, où certains retournent contre l’auteur les premiers mots du livre, censés s’appliquer au héros : « Il avait perdu sa magie »… Il, c’est Simon Axler, la soixantaine, star de Broadway sur le retour, acteur génial mais qui a perdu le feu sacré, et qui a l’impression de ne plus savoir jouer. Sa crise n’est pas seulement professionnelle mais aussi conjugale (il divorce) et psychologique (il fait un séjour en maison de repos). Là-dessus débarque Pegeen, sulfureuse enseignante qu’il a connue jeune : elle est la fille de deux vieux amis, acteurs comme lui, mais moins célèbres (et donc jaloux). « Une femme souple, épanouie, de quarante ans, qui gardait malgré tout quelque chose de l’enfant dans le sourire ». Ex-lesbienne, aussi, qui vient de se séparer de sa compagne et qui se dit qu’elle aimerait bien connaître un homme à présent, même plus vieux qu’elle. Une histoire commence donc : cadeaux, voyages à New York, érotisme (elle lui fait découvrir d’étonnants accessoires). Sauf que les ex-compagnes de Pegeen sont très jalouses, que l’intéressée elle-même ne sait pas ce qu’elle veut et surtout que ce retour de flamme ne conduira pas Simon Axler vers la félicité.. Roth n’a jamais été plus bref que dans ce trentième roman : 125 pages, découpées en trois actes, à la façon d’une petite pièce à maturation précoce. Ce format est à la fois l’inconvénient et l’atout du livre : inconvénient parce que les personnages sont à peine dessinés, et qu’on glisse de manière invraisemblable d’un moment du scénario au suivant, comme si Roth voulait en venir le plus vite possible au troisième acte. Un atout parce que le livre, lu en moins d’une heure, élimine tout ce qui n’est pas ses sujets à l’état pur et les donne bruts, sans décor : la vieillesse, l’ambiguïté de la sexualité, la mort, l’incapacité (de jouer, d’aimer, par extension d’écrire, etc.) Comme si, tournant autour des mêmes thèmes depuis plusieurs romans, Roth s’en approchait par cercles concentriques, jusqu’à y réduire son livre. La tonalité générale du ‘Rabaissement’, en dépit de son intrigue sinistre, est malgré tout plutôt guillerette, à la façon d’un conte caustique. En témoigne la dernière phrase, qui met cruellement en rapport la gloire passée de Simon avec sa déconfiture présente, en soulignant le pied de nez du destin. Entre l’incipit et cet excipit, un « court roman » (selon la qualification donnée par Roth aux tomes du « cycle de Nemesis » auxquels appartiennent, outre ce ‘Rabaissement’, ‘Un homme’ et ‘Indignation’) qui ne mérite ni excès d’honneurs, ni excès d’indignités. De quel écrivain, auteur de trente livres, exigerait-on qu’il produise un chef-d’œuvre à chaque fois ? Du reste, si l’écrivain est grand, chaque roman compte. Même ceux du second rang dont le sujet, précisément, est l’épuisement de l’artiste.
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