Le Figaro

Les extraits à découvrir

Quelques lignes à lire, l'essence d'un texte, quoi de plus beau, de plus
alléchant que ces phrases prises hors du contexte et qui donnent un
avant-goût de la plume d'auteur.

« Les Blondin ont su recevoir, eux aussi. Françoise préparait le casse-croûte, et ça chantait avec Laurence Petitjean, au son de la guitare de Jean-Pierre Sedès. Nous appelions ‘les Mazarinades’ ces moments particuliers où le sordide d’un couple au bout de la fatigue se mélangeait à la tendresse, toujours là en toile de fond. Puis le Singe a mis les voiles, les femmes l’ont pris et les potes ont bu pour ne surtout pas oublier ... De tout ça, restent les dîners du dimanche soir à la Grille Saint-Germain, où les survivants de la bande des Quat’Saisons, Barouh, Brandon, Lolo la gouailleuse, Mumu quand elle n’est pas au Brésil... moi Jeannot, le plus assidu, moins régulièrement Bridenne, Didier Lamaison et Denys Clément, ne lâchent pas le flambeau... Le feu des passions refuse de s’éteindre. »
« L’une des cinquante lettres postées par Herbie Tolliver arriva à la poste centrale de Boston. Elle fut récupérée par Lee, qui la passa à Sammy à la faveur d’un attroupement. Sammy la remit à Wes, par le truchement des toilettes d’une cafétéria. Wes la confia à Liza, qui la transmit à Hari. Toutes manoeuvres rigoureusement inutiles, mais qui eurent le mérite de les amuser énormément. La lettre parvint à Gil. Dans la nuit du vendredi 20 au samedi 21, à dix heures cinq, Gil rétablit le contact - par le téléphone à touches et le télétype - avec l’ordinateur de William Street. L’opération commença. »
« Pour la première fois depuis longtemps, Isabelle alluma tous les luminaires de la salle de bains. Elle voulait se voir, aujourd’hui, dans les yeux. De chaque côté du miroir il y avait une réglette linolite avec une ampoule dont le filament courait sur toute la longueur, répartissant mieux la clarté et lui permettant de limiter les zones d’ombre. Habituellement, elle n’allumait que le plafonnier et son ampoule à calotte argentée. Mais aujourd’hui ça ne lui suffisait pas. il fallait donc utiliser la grosse artillerie. Elle s’y prit tôt, très tôt, il était à peine 16 heure et So What ne revenait que vers 19 heures. »
« Il devait être six ou sept heures. le soleil n’entrait plus dans la chambre. Il se reflétait, un peu rouge déjà sur les vitres du bâtiment de l’autre côté du parking. Un bâtiment moderne de verre et d’acier, qui renvoyait fidèlement toutes les lumières, les plus belles comme les plus laides. Jim ouvrit les rideaux et la fenêtre, et l’air du dehors entra en bouffées lourdes, chargées d’une odeur de goudron en train de fondre. Il leva les yeux vers le ciel; aucune averse ou aucun orage en perspective. l’été avant l’heure. En face, quelqu’un était penché comme lui au-dehors, les mains sur le rebord de la fenêtre. Un homme en maillot de corps blanc, qui semblait implorer le ciel pour qu’il autorise enfin la pluie à venir arroser la fournaise. »
« 9 février De nouveau très agité. Plusieurs fois au bain permanent le matin et l’après-midi. Il y a quelques jours, a été au parc avec le rapporteur; au début, bien, mais peu à peu, la confusion s’est accrue; a voulu absolument entrer dans la Villa Roberta, où selon lui sa femme aurait été logée. Croyait qu’une dame étrangère, dont on lui avait parlé et à qui il aurait pu rendre visite, était sa femme. Disait qu’on voulait seulement le mettre à l’épreuve. On a dû user de la force pour le faire rentrer. En outre, se tourmente en pensant que sa femme a été mise en pièces par un patient du service ouvert, qu’elle a été agressée par un autre, car cette maudite clique de Binswanger a fait exprès de ne pas mettre de clef sur la porte, et que sa fille Detta a été assassinée par le rapporteur. »
« - D’où vient cet écart qui progresse entre espérances de vie masculine et féminine ? - Ce n’est pas un fait de nature. Il tient aux modes de vie et aux risques encourus. Aujourd’hui, l’écart est d’environ huit ans. Mais si on remonte au XVIIIe siècle (époque des premières statistiques) l’avantage des femmes est déjà de deux ans. Cela s’accentue à la fin du XIXe et au XXe siècle. Les guerres, et tout particulièrement celle de 1914-1918, ont créé une surmoralité masculine effroyable. La révolution industrielle a aussi accentué la différence : les femmes restent davantage à la maison alors que les hommes travaillent à l’usine, et les accidents du travail sont légion. De plus, l’identité virile se construit sur la prise de risques : on n’est pas un homme si on ne se met pas en danger. L’identité des femmes au contraire penche du côté de la précaution. »
« Il ne pouvait pas croire que Krempin ait sauté. Quelqu’un l’avait poussé. Le meurtrier de Betty Winter. Il voulait empêcher que le témoignage de Felix Krempin ne mette la police sur sa piste. Mais comment était-il au courant du rendez-vous ? Il y avait peu de chances que Krempin se soit confié à lui. Et si ça avait été le cas ? La personne à qui le fugitif faisait le plus confiance était-elle devenue son meurtrier ? L’image de Manfred Oppenberg traversa l’esprit de Rath. Mais lorsque le commissaire sortit de l’ascenceur, il trouva la plate-forme déserte. Pour atteindre le dernier étage, il lui fallut emprunter un escalier. Il se retrouva soudain à l’extérieur. »
« Georges ne croit plus en Dieu depuis longtemps : et s’il y croyait encore - la question s’est posée quelquefois, à la mort de Gilles par exemple -, ce ne serait pas comme à un guide digne de confiance, mais plutôt comme à un juge redoutable, réservant ses faveurs à ceux qui lui plaisent et abandonnant les autres à leur malheur. Les confidences de l’abbé, qu’il rapporte dans son journal, ne le concernent donc guère. il al ‘impression, pourtant, qu’elles l’ont touché en un point sensible qui, a priori, n’a rien à voir avec leur sujet. Il s’interroge là-dessus. Il se demander si ce point, mystérieux, n’aurait pas en revanche, quelque rapport avec ce qu’il nomme maintenant sa ‘tâche’. »
« Arkady se réveilla brièvement. Dans l’obscurité, il sentit la chaleur d’une autre personne, un peu plus loin. Son odeur l’enveloppait totalement et il était si excité qu’il en avait mal. Il savait, à sa façon de remuer sur le canapé, qu’Anya aussi était éveillée et percevait l’atmosphère chargée d’attente et de frustration. Il finit par écarter cette idée comme un pur produit de son imagination. Quand il émergea à nouveau, à midi, et tira les rideaux, Anya était partie. Sur le trottoir, les parapluies étaient ouverts. De son côté de la rue, le nid-de-poule s’agrandissait. Une équipe d’ouvriers, toutes des femmes, pelletait de l’asphalte brûlant dans sa gueule. Il vit une botte en caoutchouc se faire engloutir. »
« - Il faut que je te dise quelque chose, glissa Durieux à Blandine. Le jeune physiologiste avait pris un air grave, Blandine marqua un arrêt. Ce jeune homme était bien sérieux, elle pensait qu’il aurait dû lui sauter dessus depuis belle lurette et commençait à s’impatienter. Blandine prenait la vie comme elle se présentait, presque à la légère. Orphelins très tôt, son frère et elle avaient grandi dans la misère. Et puis le destin, dans un sursaut, les avait désignés héritiers d’un vieil oncle tombé du ciel. Blandine et Romain n’avaient pas cherché à en savoir plus, ils avaient pris le pactole, dit merci, au revoir, et avaient fêté ça. Dès le lendemain, Blandine avait racheté une vieille échoppe et avait elle-même échafaudé son petit restaurant, dans la plus pure tradition lyonnaise : les chevaux des clients avaient leur place, Romain les remettait d’aplomb. »
« - Ouvrez la porte, madame Byrne, sinon je vais devoir tirer et quand il réagira, je serai déjà loin. Et vous vous serez morte. Ouvrez. Maintenant. Elle ne pensa qu’à une chose : les petits, là-haut. Les petits. Si elle laissait entrer cet homme, qu’adviendrait-il de ses fils ? Le loup dans la bergerie. Mais morte, leur servirait-elle à quelque chose ? Elle ferma les yeux et fit tourner la clef dans la serrure. Elle abaissa la poignée et fit entrer le livreur de pizzas sous l’oeil bienveillant du FBI. »
« Bien après que l’ambulance eut empoté le corps du médecin, Frankie resta assise sur le trottoir, son esprit revenant en arrière vers ces instants où Will Fitch était encore à côté d’elle dans le noir, ces instants qui avaient précédé l’air, la lumière et le taxi. L’aube londonienne et son tintamarre, annonçait l’arrivée du matin dans lequel allait se fondre peu à peu la foule massée autour de la jeune femme. Les taxis continuaient à défiler dans les deux sens. Elle ne bougea pas durant dix minutes, vingt minutes, une demi-heure. Dans un tout petit jardin en face d’elle, la corolle lourde de rosée d’une jonquille s’inclinait vers l’herbe. les pleurs d’un bébé s’échappèrent d’une fenêtre ouverte. Des pas martelèrent durement le bitume. La porte d’une maison claqua. Le sang sur sa jupe avait séché. Pour finir, elle se leva et rentra chez elle. »
« Oui, j’aime les odeurs dont il n’est pas aisé de parler, et dont on juge l’évocation indécente, voire dérangeante. Comme compositeur de parfums, j’en jouis et j’en joue. Goudron de bouleau, castoréum, cèdre de l’Atlas, civette, cumin, indole, jasmin, labdanum, mousse de chêne, sauge sclarée, scatol, autant d’extraits et de molécules qui affichent ou dissimulent les odeurs de notre corps. De First de Van Cleef & Arpels à Voyage d’Hermès, il n’est pas un parfum où je n’aie pris du plaisir à souligner par ces artifices, ces révélateurs, ce qui nous est personnel : notre odeur. Cabris, n’importe quand. »
« La corrida n’est pas seulement un affrontement public entre deux êtres, c’est aussi la manifestation éclatante de la supériorité de l’un sur l’autre. Le torero a donc pour fonction de dominer son adversaire et pour vertu d’en faire montre. Être torero, c’est exhiber son omnipotence, et plus particulièrement montrer le triomphe de la volonté sur l’instinct. »
« Ce soir-là, après le départ de Tolya pour New York, je me retrouvai sur le toit du Pravda22, son club de Londres. A chacun de ses clubs, avait-il annoncé, il ajouterait un 2, le bourdonnement de l’excitation se mêlait aux bruissements des jupes en soie des filles dans la brise d’une soirée d’été, aux éclats de voix et au murmure de la circulation. En bas, il y avait les rues, les maisons de deux ou trois étages, les jardins profonds. Des gens étaient assis sur des balcons; ils sortaient des pubs et des cafés pour se déverser sur les trottoirs. Un gamin passa à toute allure sur un skate. Non loin de là, une moto rugit. Je me sentais observé, de l’intérieur des appartements, derrière les lumières, au sommet des arbres; j’avais l’impression que des gens me regardaient de tous côtés, comme dans une forêt, au milieu des oiseaux et des singes. Ou des fantômes. »
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citation du jour

« La condition de ceux qui restent est toujours plus triste que celle des personnes qui s’en vont. S’en aller, c’est un mouvement qui dissipe, et rien ne distrait les personnes qui demeurent.  »

de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux

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