Le Figaro

Les extraits à découvrir

Quelques lignes à lire, l'essence d'un texte, quoi de plus beau, de plus
alléchant que ces phrases prises hors du contexte et qui donnent un
avant-goût de la plume d'auteur.

« Quelqu’un ouvrit les rideaux et laissa entrer la lumière du soleil. Greg avait les yeux fermés mais il les ferma plus encore, avec la grimace de celui qui vient de boire une cuillerée d’un élixir particulièrement amer, malgré son effet bénéfique pour la santé. C’était étrange comme la lumière pouvait à la fois illuminer - aider à voir - ou aveugler, empêcher de voir. Passé un temps d’adaptation, très proche de celui d’un plongeur remontant lentement à la surface, attentif aux risques de décompression trop rapide, rupture des tympans, pression sur le globe oculaire, risque d’éclatement d’un vaisseau sanguin dans la masse encéphalique), Greg commença à ouvrir les yeux. Il vit alors les murs - blancs. Ou non, pas blancs, pas tout à fait blancs, plutôt crème, légèrement crème. Pastel. »
« Afin d’accorder quelque repos à l’équipe épuisée, nous résolûmes à regret de supprimer le dernier numéro de l’année, en faisant paraître un numéro double à la mi-décembre. La période y invitait, n’offrant que la perspective morose de ventes médiocres et de recettes publicitaires nulles. Quant à l’actualité, elle s’était immobilisée, suspendant son cours à l’expiration de l’ultimatum lancé à l’Irak par les nations coalisées. La planète consentait à interrompre sa rotation pour permettre aux journalistes de L’OEil international de faire valoir leurs droits aux congés payés. Paul et moi restions sur la brèche, il nous fallait d’urgence obtenir de Flamarens l’assurance qu’il ferait son devoir d’actionnaire. »
« Ils conviennent de déjeuner et elle lui conseille les croquettes aux crevettes qu’elle qualifie de merveilleuses, spécialité locale à déguster en bord de mer comme le pop-corn se consomme au cinéma. Les croquettes ressemblent à de gros cookies grisâtres. Le représentant mâche et déglutit une bouchée qu’il ne trouve pas merveilleuse du tout, il aurait préféré quelque chose de plus consistant, un moules frites par exemple, mais qualifie les croquettes de vraiment merveilleuses. En fait, ajoute t- il en se remémorant une émission radio sur l’évolution des espèces, la couleur des crevettes est un camouflage inutile pour se soustraire aux filets mais efficace pour échapper à leurs prédateurs naturels qui ont précédé (et de loin) les barques de pêche, et dans la foulée lui revient aussi le mot mnémotechnique FOMEC appris pendant son service militaire. Il explique à la jeune femme que FOMEC reprend la première lettre des cinq mots à connaître pour se fondre dans le paysage. Faire FOMEC, c’est se poster ou se déplacer sur un Fond sombre (couvert végétal) en évitant de produire une Ombre portée et en utilisant celles déjà en place, végétales (arbres, haies), minérales (collines, tertres) ou artificielles (murs), les Mouvements brusques étant proscrits ainsi que les vêtements, armes, accessoires repérables à distance par leur Éclat ou leur Couleur. »
« Le tournoi de tennis commençait ce week-end là. Comme d’habitude, Renée et miss Hayes prirent le train le vendredi après-midi. C’était une journée pluvieuse, venteuse et, le soir venu, la famille se rassembla au salon devant la cheminée. - S’il n’arrête pas de pleuvoir, dit Yseult d’un air sombre, les courts seront trop humides pour jouer demain. Renée n’avait d’yeux que pour les flammes; soudain le tournoi ne l’intéressait plus. - Ce temps et le bon feu me rappellent La Borne-Blanche, remarqua-t-elle, nostalgique. - Je n’ai jamais compris pourquoi vos parents l’ont vendue, dit sa tante. - Parce que M. le vicomte détestait cet endroit, se hâta de répondre miss Hayes. »
« Il est fort regrettable que si peu d’admirateurs de Christie connaissent The Patient car, à bien des égards, c’est l’essence même de l’auteur : un lieu clos, un cercle de famille offrant un nombre limité de suspects, des soupçons savamment distillés - et le tout en quarante minutes. Cette pièce contient aussi l’un de ses indices les plus astucieusement camouflés. Contrairement aux deux autres ouvrages de la trilogie, c’est un pur whodunit et une ultime réplique saisissante. Certes, l’histoire est tirée par les cheveux (une patiente immobilisée qui communique au moyen d’un interrupteur, un-déclic-pour-Oui-deux-pour-Non), mais on peut en dire autant de bien d’autres intrigues policières, y compris celles de ses meilleurs romans. »
« Ma découverte eut lieu au petit jour. j’imaginais ce moment depuis longtemps. Mais j’ignorais quelle forme prendrait l’événement et, tout en le redoutant, je l’attendais. Chaque matin, depuis plus de quarante ans, je sors de chez moi pour me baigner dans l’océan. J’y vais toujours à la pointe de l’aube qui, sous nos latitudes, est à peu près toute l’année à la même heure. Je quitte la maison enveloppée d’un paréo bleu et blanc. Devant chez nous, la côte est rocheuse, il faut marcher une cinquantaine de mètres pour atteindre la crique de sable qui a donné son nom à notre lieu : Cricpirate. A l’heure où j’arrive au bord de l’eau, le soleil affleure à peine l’horizon. Les palmiers et toute la végétation alentour se dressent lentement vers le ciel tandis que les nuages, quand il y en a, fatigués d’avoir couru toute la nuit après la lune, s’allongent sur l’horizon et rôtissent au petit feu du soleil. »
« Il était écoeuré, furieux même; il n’en revient toujours pas d’avoir été viré. Ses pensées sont confuses : pourtant, il sait qu’il doit changer le mot de passe. C’est essentiel. Alors, il choisit le premier qui lui passe par la tête. Que pouvait-il bien lui passer par la tête à cet instant précis ? Abby entra ‘FuckNPF’. Ce n’était pas ça. Elle se souvint de la règle d’or : un bon mot de passe devait être composé d’au moins huit caractères mélangeant chiffres et lettres, en majuscules et en minuscules. Elle tapa ‘FuckNPF1’. Bingo. »
« Comme Gilles Hochepoix de Corignon s’était vieilli depuis tout ce temps ! Le haut-le-coeur d’Agatha de Win’theuil se changea rapidement en un fou rire qu’elle eut beaucoup de mal à réprimer. On voyait bien que la belle chevelure ondulante de Hochepoix était passée par le poivre et le sel, puis par le blanc franc, sans jamais perdre de sa densité, mais elle ne paraissait pas être au bout de ses transformations puisque, à l’évidence, elle était en train de rosir d’une façon attendrissante. Sous chacun de ses yeux s’alourdissait une valise pleine comme une panse de vache, et dont on pouvait distinguer la poignée qui venait cogner contre la rangée inférieure de ses cils. Hochepoix, qui n’avait pas cinquante et un ans, en paraissait cent deux au bas mot, et marchait comme une arche du pont au Change. Agatha, l’ayant déshabillé d’une oeillade, ne vit que flasquitude avancée et témoignages de ravalements divers qui n’avaient donné que des promesses sans en tenir une seule. »
« En rentrant en France en 1951, Céline emportait dans ses bagages les animaux auxquels il s’était attaché au Danemark. A mon humble avis, il aurait dû faire euthanasier Bébert en le tenant dans ses bras, au lieu de le laisser subir les souffrances des derniers mois. Je comprends très bien que Céline ait appris à aimer les animaux dans son âge mûr. Le langage corporel d’un animal est toujours sincère, à l’opposé des fictions politiques de Céline. Je m’étonne néanmoins toujours que le séjour au Danemark ait inspiré à Céline les livres qu’il a écrits. De quoi au fond avait-il à se plaindre ? Dès qu’il a mis le pied sur le sol danois, il a trouvé des amis prêts à l’aider, en particulier Mme Lindequist qu’il appelle si gentiment ‘la vache’. »
« Bernard Privat n’aurait jamais dû mourir ni quittter son bureau de la rue des Saints-Pères. Il avait été ton premier éditeur, le plus fervent, le plus présent. Il encourageait tes débordements, appréciait autant que nous sans les trier tes défauts et qualités, il t’avait accepté en bloc comme il est préférable d’accepter le manuscrit d’un inconnu en évitant toute discussion préalable. La famille nombreuse de Bernard était très naturellement tombée amoureuse de toi, elle aussi. Sa maison du XVe arrondissement qui jouxtait la mairie, où je déclarerais plus tard naissances et prénoms de mes grands enfants, cette maison moins vaste qu’accueillante où s’entassait toute la tribu Privat a longtemps résonné de tes éclats, de tes sorties impayables et de nos rires en cascades. »
« Il était pas bon vivant, Rabelais, on dit ça, c’est faux. Il travaillait. Et, comme tous ceux qui travaillent, c’était un galérien. On aurait bien voulu l’avoir, le condamner. Autres galères, celle du pape, ça a existé, c’est vrai. Et là, les gars, il fallait qu’ils rament, qu’ils ramassent, comme dirait M. Duhamel. Bardamu aussi, mon héros dans le Voyage, il dirait ça. Ah les imparfaits du subjonctif ... J’ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. j’ai passé moi aussi mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Comme lui, je n’ai rien attendre des autres, comme lui, je ne regrette rien. »
« Le temps vient se rappeler à nous. Rien, qu’on lui a demandé ! J’étais devenue timide de corps et gauche, gauche ... à en rougir, que j’eusse préféré l’invisibilité souvent. Aigre-doux de papotages de dames et l’on s’en fait de ces malentendus à se demander pourquoi on est là. Mais l’atmosphère est pleine de musique. Juste l’écouter danser et ne plus la lâcher. D’émotions, elle outrepasse mes sentiments, un tourbillon de tempo à sculpter l’éphémère. Le goût des petites promenades solitaires m’était venu. Je partais après les cours. Tout en haut de la colline de Meudon : Paris en vertige. Ça attire, le vide. La fête foraine c’est pareil, un oiseau que je suis, et le vent pousse des nuages comme ces vagues qui culbutent d’autres vagues. »
« Cette heure de la nuit Où le corps se dévoile j’espère respirer le grand vent du désir Faire naître des brindilles de nos rêves épars Le grand feu de la transe forgé de la passion La vive solitude, un instant orpheline Veillera sur nos mains Et tu inventeras sur le sang de mes lèvres Les racines d’un arbre. Sous la pluie fraîche et pâle, je deviendrai fontaine Captive comme l’onde A l’envers de la voix Alors, commencera la longue nuit d’étreinte Jusqu’au trouble du rêve. »
« Depuis quand Freddy n’est-il pas rentré si tôt à la maison ? Des lustres. Normalement, il aurait dû aller boire un verre avec Cortès, mais celui-ci a décommandé en début d’après-midi. En poussant la porte d’entrée de son immeuble, il ne trouve finalement pas plus mal la perspective d’une soirée à se ragaillardir devant la télé, comme s’il prenait des vacances en accéléré. Car tout à coup, il se sent vidé. La journée a été rude, pas une seule seconde de répit ne lui a été accordée par des clients qui ne comprenaient rien et qui posaient des questions de clients et qui avaient des exigences de clients. Heureusement qu’il leur facture très cher toutes les conneries qu’il débite. Ce midi, il n’a pas eu le temps de déjeuner. Ou peut-être a-t-il englouti un sandwich sans le mâcher ? Il ne s’en souvient même plus. En posant le pied sur la première marche de l’escalier, il visualise le canapé où il va s’avachir dans quelques instants et il sourit. Reste quatre étages à gravir, quatre étages qui aujourd’hui relèvent de l’épreuve olympique. Une marche après l’autre, il se traîne, jamais il n’a mis autant de temps pour grimper jusque chez lui. Il se sent tellement à côté de ses pompes qu’il vérifie que le nom inscrit sur la sonnette est bien le sien, « Freddy Michalsky », et qu’il ne va pas tenter de forcer la porte d’un voisin. »
«  Ce qu’on voit dans cette scène de Blow Up, c’est bien la dissolution du moi du photographe dans le désir mimétique : le moi-du-désir y prend le pas sur le moi apparent, l’individu se plie à la loi de la foule. Ou disons que si on cède à la foule en sa présence, on retrouve ses esprits, en reprenant ses distances et sa solitude. La scène de foule ressemble à un lapsus révélateur : soudain la pointe de l’iceberg du moi insulaire se renverse et révèle son fondement social et massivement mimétique. le social pointe sous l’individuel et en révèle l’illusion fondatrice. »
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citation du jour

« La vérité est une catin qui ne résiste pas aux examens rigoureux.  »

de Ethan et Joel Coen

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