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INTERVIEW DE BEAK> Rock régressif

Propos recueillis par Alexandre Prouvèze pour Evene.fr - Décembre 2009 - Le 16/12/2009

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INTERVIEW DE BEAK>

En vacances de Portishead, son architecte sonore Geoff Barrow s'offre avec Beak> une réjouissante récréation instrumentale. Libéré par le je-m'en-foutisme abrasif de ses nouveaux compères, il y chamboule ses méthodes, jusqu'à nous livrer un des albums les plus bruts, déviants et psychotropes de 2009. Il était temps.

Barrow est originaire de Portishead (20 km à l'ouest de Bristol), bourgade dont il a donné le nom à son premier groupe, figure de proue des années 1990. Mais exit ici le trip-hop dépressif, et place à Beak>, nouveau projet nettement plus sauvage. Accompagné de Billy Fuller (basse têtue, large sourire) et Matt Williams (borborygmes, claviers et batterie, en alternance avec Barrow), le metteur en son anglais revient en effet avec un disque à la fois orgiaque et dépouillé. Un beau paradoxe donc, avec des pépites de krautrock à l'intérieur. D'emblée, par son jeu minimaliste, tout en dissonances et répétitions, Beak> parvient à rendre palpable l'espace entre les sons. Dans une atmosphère tribale et électrique, comme une sorte de psychédélisme dépecé, d'une austérité hallucinatoire. La substantifique moelle des seventies, quoi. D'ailleurs, les membres du groupe ressemblent assez aux Fabulous Freak Brothers de Gilbert Shelton. Autant pour leurs dégaines débraillées et hirsutes que pour leur goût du chaos et leur sens du ludique. Notre rencontre avec Geoff paraît "tomber à beak", entre une théière et quelques cadavres de bières.

Lire la critique de 'Beak>'
Portishead a mis quinze ans à enregistrer trois albums. Celui-ci a été bouclé en moins de deux semaines. Que s'est-il donc passé ?

Le fait que ce disque soit instrumental a largement simplifié nos choix, notamment au niveau de la structure des morceaux : Beak> n'a jamais eu besoin de couplet ou de refrain, par exemple... C'est là une grande différence. Dès que les instruments n'ont plus à accompagner une voix, ils se découvrent complètement libres. D'autant que ceux dont nous jouons sont complémentaires, la section rythmique basse-batterie laissant au clavier toute possibilité harmonique. Cet album a donc pu être improvisé de bout en bout, et enregistré en douze jours.

Etait-ce convenu d'avance ?

Absolument pas ! [rires] Nous n'avions jamais répété ou joué ensemble auparavant. Un soir, on a enregistré une impro, pour voir ce que ça donnait. Comme elle durait près d'une demi-heure, nous l'avons éditée et réduite à six ou sept minutes. Sans rien ajouter. On s'est dit que ça faisait un bon premier titre, et qu'il fallait faire d'autres morceaux de la même manière, en direct et sans overdub, mixés le jour même. C'est sûr, c'est la première fois que je travaille aussi rapidement, mais j'ai adoré ça.

Cette méthode de composition instantanée, comme certains titres ('Iron Acton', 'I Know'), rappelle beaucoup le rock allemand des années 1970, et des groupes très directs comme Neu !, Can ou Ash Ra Tempel. Que représentent-ils pour vous ?

Simplement, de la bonne musique... On pourrait préciser, en disant qu'il s'agit certainement d'une forme de rock moderne. C'est aussi le cas de Suicide, de Stereolab, de Plastic People of the Universe... Ou encore, plus récemment, du groupe écossais Kling-Klang. Ce sont tous des musiciens qui mettent l'accent sur leur démarche, plutôt que sur un rendu, et qui partagent une approche de la musique très contemporaine. Nous nous en sentons évidemment proches, car nous estimons également que le plaisir spontané prévaut légitimement sur la notion d'oeuvre.

Cette démarche entraîne-t-elle une exigence vis-à-vis du public ?

Ça dépend comment on le prend, mais je ne crois pas que Beak> soit difficile avec l'auditeur : nous jouons une musique assez primitive, tout de même... voire régressive ! D'ailleurs, en partant de motifs répétitifs, minimalistes, nous tenions à laisser le plus d'espace possible à l'écoute, et de liberté d'imagination au public : on voulait une musique dans laquelle il puisse nager ! Au niveau de la production, nous avons donc conservé le son tel quel, sec, avec ses imperfections. Moi, je verrais plutôt ça comme une marque de respect et d'honnêteté. Alors, si ça passe pour une exigence, c'est certainement qu'elle est inévitable.

Pour quelle raison ?

Parce que sinon, la musique étouffe ! Prenez un disque des Arctic Monkeys, le dernier Leonard Cohen, et, mettons, un album de reggae quelconque de l'année : vous verrez, les trois sonnent fondamentalement de la même manière. On entend que ce n'est pas un problème de composition, ou d'écriture, mais bien une question de production : ça fait des années que le son est hyper-compressé et qu'on blinde l'espace, pour en mettre plein les oreilles à l'auditeur. Evidemment, c'est parfois spectaculaire, ou très efficace, mais c'est en même temps complètement verrouillé, à tel point que la rencontre entre la musique et celui qui l'écoute en devient improbable. Lorsque j'allume la radio, j'ai très vite une sensation de gavage, pas vous ? Ainsi, le perfectionnisme technique se solde souvent par une claustrophobie pleine d'ennui. Car les musiciens ont tendance à se caler sur ces protocoles de la production, à les intégrer, et à y perdre leur identité. Inversement, nous avons cherché à conserver un certain dilettantisme. Et à ne pas nous référer à des sonorités léchées.

Pourtant, votre travail avec Portishead a jadis impressionné plus d'un ingénieur du son !

[Rires] Vous croyez ? Il faut dire qu'à l'époque, j'étais assez maniaque... Ne sachant pas si j'allais avoir l'occasion de réaliser d'autres disques, je voulais que tout soit parfaitement en place, que chaque son soit nécessaire, et mûrement réfléchi. Cela m'a fait passer pour une espèce de control freak ! En revanche, dès leurs débuts, les autres membres de Beak> ont suivi des parcours nettement plus marqués par la spontanéité, les sonorités accidentelles, la musique bruitiste. Surtout Matt Williams. J'avais envie de ce genre d'expérience, car j'en viens à penser que l'essentiel, pour un enregistrement, réside dans sa transparence : il s'agit juste d'appréhender un mouvement, de capter une impulsion naturelle. Désormais, je recherche sans doute davantage l'imprévu et le hasard.

Y a-t-il un état d'esprit particulier qui préside à l'improvisation selon Beak> ?

Certainement un désir de jouer assez sauvage... mais sans chercher non plus à recréer une musique d'hommes des cavernes ! [rires] Il s'agit plutôt de trouver un rapport immédiat aux impulsions de la conscience, à travers son expression musicale. C'est un peu comme les flux de conscience des narrations de Joyce, si vous voulez. Mais la musique improvisée, non verbale, permet une ouverture de la conscience peut-être plus directe encore que le langage écrit. Car elle ne suit que l'intuition, le plaisir qu'on prend à jouer, et à voir comment les choses tournent, sans les juger correctes ou pas. En somme, nous faisons une musique sans orthographe, mais qui relève d'une immersion dans le temps, dans sa relativité. Il faut simplement se déprendre de ce qu'on croit savoir, de ses a priori sur la musique, pour se laisser dériver sans aucun plan. Ça peut d'abord sembler étrange ou déstabilisant, mais ça n'a rien de douloureux. C'est purement libérateur.

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