jeudi 09 septembre

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Au gré du Vian

HOMMAGE A BORIS VIAN

Dossier réalisé sous la direction de Mathieu Menossi pour Evene.fr - Juin 2009


Il y a tout juste 50 ans, le 23 juin, à la première de l'adaptation au cinéma de son roman 'J'irai cracher sur vos tombes', Boris Vian s'effondre ; victime, à 39 ans, d'une crise cardiaque. Le film était médiocre.


Qu'on célèbre aujourd'hui le cinquantenaire de sa mort aurait sans doute bien fait rire Vian, grand adepte de l'humour noir et "transcendant satrape" du Collège de pataphysique (science des solutions imaginaires). La reconnaissance de son oeuvre, depuis le milieu des années soixante, posthume et exponentielle, paraît encore assez fraîche – avec cette image de potache à fleur de peau ('L'Ecume des jours') ou de sempiternel "déserteur". D'où la sensation de ne pas très bien savoir, avec Vian, sur quel pied danser ; et s'il correspond à cette image collective de touche-à-tout sympathique (mais un peu vain), d'icône adolescente. Ou au contraire si sa pratique de l'écriture, gloutonne, hétérogène, son urgence, pourraient donner à voir de plus subtiles figures ; comme le suggèrent, par exemple, l'acuité de son regard sur le jazz, ou le labyrinthe narratif d'un surprenant roman formaliste, 'L'Automne à Pékin'.


Une écriture jazz

Si l'écriture de Vian paraît d'abord fantaisiste, déviante, ludique, c'est qu'elle se joue dans la rapidité, la spontanéité, au fil de la pensée, à la manière d'une improvisation musicale. Diagnostiqué malade de l'aorte à l'âge de 12 ans, Vian se sait le souffle trop court pour trompeter jusqu'au bout les fantaisies qui l'habitent : de jazz, il ne pourra qu'être amateur. Ce sera donc par l'écriture qu'il s'emploiera à retranscrire les émanations de son imagination, au gré de calembours intempestifs, d'associations d'idées saugrenues. À l'image du fameux "pianocktail" de 'L'Ecume des jours' (piano produisant des cocktails en fonction des morceaux joués), ou au hasard de ce portrait tiré de son premier roman, 'Trouble dans les Andains' (1943) : "Adelphin, né depuis trente ans, s'enorgueillissait à juste titre d'un physique que plus d'un moniteur de Joinville normalement constitué lui eût envié après avoir été victime de trois accidents d'automobile consécutifs et de plusieurs explosions bien conditionnées." La parole de Vian jaillit, impromptue, comme un bon mot ou une vanne ; elle entraîne, sans savoir où elle va. C'est précisément ça qui grise. La forme courte du poème se prête allègrement aussi à cette tournure d'esprit, tout en l'accélérant : d'un vers à l'autre, la poésie se joue ainsi en déjouant les attentes ; les rimes sont libres ou salaces ("robes" et "zobe" (1)), on y croise des jeux de mots bilingues ("Donnez le si / Il pousse un if / Faites le tri / Il naît un arbre" (2)) et les titres mêmes des poèmes ont des airs de pochettes-surprises : 'La vie c'est comme une dent', 'Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale'.

La pratique de l'écriture, avec Vian, s'affirme comme un moyen de libération du fantasme (parfois morbide), d'ivresse de la parole, jamais comme une finalité attachée à quelque idéal moral ou esthétique. Dérivant comme un solo de Charlie Parker, elle renvoie aussi à cette très riche littérature qui manie la digression comme principe d'écriture, évacuant le sujet, adoptant un code pour se l'approprier et s'en jouer. Les nouvelles et romans de Vian (à l'instar de ceux de Rabelais, des comics de super-héros, des chants homériques ou des 'Mille et une nuits') tissent leurs narrations selon un mouvement de prolifération sur une matrice préexistante (ce qu'est le roman de chevalerie à 'Don Quichotte') – comme de la vigne sur un treillis de jardin ou 'My Funny Valentine'. Cette parole divaguante inscrit naturellement Vian au panthéon des écrivains bavards, prolixes délirants et coupeurs de cheveux en quatre, Sterne, Musil ou Kafka. Mais de la même manière qu'un musicien de jazz adopte un thème connu pour y affirmer sa singularité par ses écarts d'interprétation (aussi Cervantès peut être vu comme un jazzman), Vian se sert des codes romanesques qui lui sont contemporains pour établir sa fantaisie dans une apparente littérature de genre. Selon les catégories, parfois dédaignées et souvent exigeantes, du polar ('Et on tuera tous les affreux'), de la science-fiction ('L'Herbe rouge') ou de la chanson.


Détournement de (genres) mineurs

Son refus de tout esprit de sérieux, son rejet du "beau style", de toute Littérature majuscule, orientent ainsi Vian (notamment sous le pseudonyme de Vernon Sullivan) vers sa propre littérature populaire ; sous influence américaine. Son livre condamné, sulfureux, 'J'irai cracher sur vos tombes', signé Sullivan (Vian se réservant le rôle de traducteur de ce qu'il présente comme un roman noir made in USA) est en fait un canular, un pastiche écrit en deux semaines (du 5 au 20 août 1946), à l'occasion d'une villégiature, imaginé pour divertir au jour le jour des amis de passage. Face au caractère éventuellement moralisateur d'une littérature dite engagée ("Jean-Sol Partre" est le surnom attribué à son contemporain), Vian oppose un geste de dégagement, d'ironie distante, fondé sur la confiance au rire comme force souveraine de l'esprit. Désertant l'ensemble des genres classiques valorisés par les hiérarchies culturelles de l'époque (roman d'idées, poésie militante, philosophie), il détourne avant l'heure des stéréotypes pop, industriellement codifiés par la culture de masse des États-Unis. Ainsi paraît-il considérer le polar ou le roman de science-fiction comme le Moyen Age envisageait le rondeau ou la ballade. De simples canevas d'expression où l'on se glisse pour les désamorcer, en rompre la logique. Parler d'autre chose, jouer à chat avec. Les romans 'L'Herbe rouge' et 'L'Ecume des jours' sont ainsi parcourus de clins d'oeil ou de références au jazz, comme autant d'excroissances narratives. Avec Vian, il semble que tout texte convoque ainsi son pré/texte (archétypal) – non pour s'y soumettre, mais pour le pur plaisir de jeu qu'il est susceptible de proposer.

Cette caractéristique de l'écriture romanesque de Vian paraît transversale à son oeuvre : on la retrouve dans ses 'Cantilènes en gelée' (3), ou dans ses centaines de chansons, écrites pour lui-même ou pour d'autres (J. Gréco, H. Salvador...), dont maints titres disent son goût des exercices de style : 'Cantate des boîtes', 'Valse dingue', 'La Java des bombes atomiques', 'Chanson de charme', 'Rock and roll-mops', 'Blouse du dentiste'... Vian ira ainsi jusqu'à chanter le code de la route sur des mélodies de comptines, ou à adapter des paroles frivoles à la 'Marche turque' ('Mozart avec nous'). Il faut bien voir que ces incessantes variations formelles, plus ou moins ironiques, impliquent, à travers l'humour, une nécessaire suspension de tout jugement de valeur culturel, tant les classifications paraissent rongées et bouleversées par cette écriture vampirique. De telle sorte que celle-ci se prononce radicalement contre la possibilité d'une sacralisation des pratiques artistiques ; et bien plutôt pour leur profanation ludique.


L'art de la démystification

Dans 'Le Goûter des généraux' (1951, tragédie lyrique et militaire en trois actes), le personnage d'Audibon argumente en dandy : "Dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c'est le seul moyen de prouver qu'on a une pensée libre et indépendante." C'est en effet comme autant d'hérésies esthétiques, de blasphèmes culturels, que Vian profère ses "idioties". Tout ennoblissement de l'art, pouvant dégénérer vers sa mystification, menace de légitimer l'avènement d'une autorité supérieure théorique, discriminante, chargée d'estimer la créativité selon des critères de valeur ; ce que Vian juge illégitime et qu'il rejette en bloc. Car si les territoires culturels entretiennent parfois grassement leurs douaniers, ceux-ci, devenus fonctionnels, impersonnels, ne sauraient créer librement. Acharné d'autonomie, "le déserteur" Vian fuit toute doctrine. Ainsi, au Nouveau Roman des années cinquante, à sa raideur théorique et son manque de sensualité, il oppose un formalisme cool – comme le phrasé de Miles Davis. (4) Et brandit l'humour en marque d'insubordination à l'égard de cette 'Terreur dans les Lettres' que dénonçait Jean Paulhan, en 1941, dans 'Les Fleurs de Tarbes'. Le rire de Vian, négation de l'idéalisme, nous le présente entre Alfred Jarry et San Antonio, Jonathan Swift et 'South Park'.

"Tout a été dit cent fois / Et beaucoup mieux que par moi / Aussi quand j'écris ces vers / C'est que ça m'amuse / C'est que ça m'amuse / C'est que ça m'amuse et je vous chie au nez." (5) Au-delà de la provocation, c'est sans doute dans un sens métaphorique qu'il convient d'entendre ce poème (presque un haïku), comme une leçon d'inspiration moderne – qui n'aurait rien à voir avec une muse périmée. Bien sûr, il s'agit de passer outre la scatologie de l'image, d'accepter de la prendre au sérieux. Alors, la créativité pourrait se définir, avec Vian, comme une sorte d'évacuation mentale, d'évidente nécessité pour l'esprit de se délester, à l'image du corps, de ce qu'il a digéré (influences, images, thèmes...). Ce que Vian suggère ainsi, et qui constitue certainement un de ses legs les plus actuels et subversifs, c'est certainement cette idée, vécue par lui, que le processus créatif est présent chez chacun, naturellement, comme une sécrétion. Que "la poésie doit être faite par tous, non par un" (Lautréamont), et que la hantise de la page blanche n'est paradoxalement qu'une peur de manquer de papier. Au fond, une simple question d'estomac.   Lire la suite de Au gré du Vian »

(1) 'Je voudrais pas crever' (recueil, 1963).
(2)
'Donnez le si' in 'Je voudrais pas crever'.
(3) Cantilène : romance simple et monotone, du ton de la complainte (TLF).
(4) "Un phrasé sinueux, coupé de repos qui ne vous surprennent que pour vous détendre plus (physiquement) et vous exciter du même coup (intellectuellement)" (B. Vian, article
'Miles Davis', dans le magazine Jazz News, mai 1949).
(5)
'Tout a été dit cent fois' in 'Je voudrais pas crever'.


Alexandre Prouvèze pour Evene.fr - Juin 2009

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