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JAZZ IN MARCIAC 2007 30 ans et pas une ride
Mathieu Menossi et Rémy Pellissier pour Evene.fr - Août 2007 - Le 07/08/2007
Pour fêter dignement son 30e anniversaire, du 30 juillet au 13 août, le festival Jazz In Marciac (JIM pour les intimes) a convié quelques-uns des plus grands jazzmen du monde dans ce petit village du Gers. JIM est devenu depuis une quinzaine d'années un incontournable estival pour les amateurs du genre. Plongée dans ses entrailles fascinantes…
Le Jazz "A" Marciac
Etonnante, cette façon dont le pittoresque village gascon de Marciac, le temps d'une quinzaine, repousse ses façades, investit ses arcades, élargit ses rues et ses places pour accueillir les plus éminents artistes de la scène jazz actuelle. Etonnante, la mobilisation de la population marciacaise, qui s'agite et respire aux rythmes ininterrompus des groupes de jazz de tous bords. Etonnant, ce village de 1.300 âmes qui se voit pris d'assaut par plus de 10.000 festivaliers par jour. Si les deux tiers du public proviennent de la région Midi-Pyrénées, le reste de l'audience comprend vacanciers de passage, "immigrés" venus de toute la France pour l'occasion, et de nombreux Anglais attirés par la "Marciac's way of life".
L'esprit Marciac
Depuis 30 ans, le village gersois swingue au son du jazz. Deux motivations principales charment les "JIMeurs" : l'ambiance rurale, l'authenticité du lieu, sans oublier la réputation de la gastronomie locale d'une part, et la qualité artistique indéniable proposée chaque année, mélange de têtes d'affiche et de talents prometteurs d'autre part. Tout ceci concourt à l'émergence d'un véritable "esprit Marciac", autour de valeurs de terroir et d'hospitalité. Des valeurs sur lesquelles le festival a bâti sa renommée et son prestige auprès des artistes. L'"atout campagne" et la convivialité du lieu ont contribué à créer cette manifestation atypique qui permet à son tour, par sa notoriété, de promouvoir la région et son terroir. Un juste retour des choses, en somme...
Le Jazz "In" Marciac
Le festival conjugue traditionnellement deux programmations. Le "in" et le "off". Côté "in", il y a le Chapiteau et les Arènes. Le Chapiteau de 80mx50m est installé sur le terrain de rugby du village (Sud-Ouest oblige…). Ses 5.400 sièges sont patiemment étiquetés par des bénévoles dévoués et, les soirs de concerts, plus de 6.000 personnes s'y pressent. Pour les prestations plus dansantes, 1.500 personnes se réunissent dans les Arènes. Cette année, les Skatalites, le New York Ska Jazz Ensemble et Manu Dibango viendront notamment profiter de ce cadre enchanteur lors des trois dernières soirées du festival. Dans le Chapiteau, on oscille cette année entre souvenir et révolution, entre légendes et nouvelle vague. Avec l'inévitable trompettiste Wynton Marsalis, véritable ambassadeur du festival, le colosse Sonny Rollins (déjà présent en 1989 lors d'un festival mémorable), mais aussi le passionnant créateur Wayne Shorter, l'indomptable saxophoniste John Zorn, le trio E.S.T., le pianiste "aux deux mains droites" Ahmad Jamal ou le magicien du clavier Chick Corea… La liste est longue et non exhaustive !
Le Jazz "Off" Marciac
Côté "off", le festival investit les moindres recoins du village. De la place de l'Hôtel de Ville à l'incontournable JIM's Club dédié aux "afters" enfiévrés, en passant par les pourtours du lac marciacais. Outre ces lieux, une ribambelle de bars et de restaurants proposent des coins d'estrades pour des sessions improvisées entre artistes et public. Parmi ses homologues, le "off" marciacais détonne par sa programmation de haute tenue artistique. Du gratuit de qualité, en somme. A Marciac, le jazz ne s'arrête jamais. Et ce ne sont pas les stars du "in" qui interrompront la frénésie permanente du "off". Plus de 10.000 personnes par jour prennent part aux concerts de ces jeunes pousses élevées aux sons de leurs prestigieux aînés. En embarquant sur le navire marciacais, on est immédiatement frappé par l'effervescence sonore et festive qui s'en dégage. Une sorte d'insubmersible lieu de rassemblement pour une traversée remuante et syncopée…
La logistique de la "machine JIM"
Pas moins de 90 semi-remorques de matériel, des chaises venant de Paris, des gradins de Bordeaux, et les scènes de Pau. "Big JIM" est vorace. Organisé par l'association Jazz In Marciac, les rouages sont bien huilés. Les premiers éléments de la bête ont été réunis il y a 30 ans par Jean-Louis Guilhaumon. L'homme est aujourd'hui encore un bourreau de travail. Président de l'association JIM, principal du collège musical de Marciac, maire du village, conseiller général du Gers, le "boss" cumule avec un égal bonheur les responsabilités. Côté chiffres, JIM ingurgite un budget de 3 millions d'euros, dont 1,5 million pour les 48 artistes du "off" et les 32 artistes du "in". Côté humain, l'imposante machine mobilise quelques stagiaires et surtout plus de 750 bénévoles. L'investissement des habitants du village est aussi considérable. De nombreux autochtones prennent des vacances afin de mettre la main à la patte. En tout, une mobilisation de près de 850 personnes, clé de voûte du dispositif marciacais.

Trois jours à JIM : sensations à chaud
Le festival "in" s'est ouvert avec l'impétuosité et la générosité du trio suédois E.S.T. : Esbjörn Svensson au piano, Magnus Östrom à la batterie et Dan Berglund à la contrebasse pour une musique introspective, organique et aérienne. Profondément libres, les trois musiciens n'hésitent pas à emprunter des chemins jusqu'ici inexplorés. Des accents électriques pop-rock aux incartades électroniques en passant par des harmonies issues de la musique classique. A l'instar des Américains The Bad Plus, le trio E.S.T. compte parmi les chefs de file de cette nouvelle génération qui, en dehors de toute convention, révolutionne les us et coutumes de la formation piano-basse-batterie. Sur scène, Esbjörn Svensson, crâne rasé, explore toutes les ressources de son Steinway en plongeant ses mains dans les entrailles de la "bête". Dan Berglund révèle un jeu tout en contraste, alternant attaques musclées et sonorités aux rondeurs délicates, pugnacité et agilité. Le troisième larron, Magnus Oström, batteur pictural, construit ses rythmes couche après couche, tantôt caressant, tantôt volubile.
En deuxième partie de soirée et en souvenir de l'album éponyme enregistré en 1995, le trio virtuose Rite of Strings (Jean-Luc Ponty au violon, Al Di Meola à la guitare et Stanley Clarke à la contrebasse) est venu célébrer les 30 ans de JIM. Mais le temps où Ponty et ses amis menaient l'avant-garde du jazz-rock semble bien loin. Passées les joutes musicales tout en virtuosité, les artistes semblent s'être contentés de démontrer leurs talents respectifs. Et à ce petit jeu, le contrebassiste new-yorkais Stanley Clarke remporte la mention spéciale, auteur d'un jeu de slapping stupéfiant. Cependant, il était difficile de retrouver dans ce concert les velléités exploratrices qui ont pourtant marqué les carrières respectives des trois musiciens. Il faut malgré tout noter que la formule fait encore recette, puisque le trio s'est vu couronné d'une clameur enthousiaste.
Pour le deuxième jour de festival, le chapiteau a accueilli un duo au capital sympathie indéniable. Le pianiste Chick Corea, l'un des dignes représentants du jazz actuel, et Gary Burton, compositeur et vibraphoniste volubile, nous rappellent que la musique est avant tout une affaire de complicité. Entre reprises (Thelonious Monk, Bill Evans) et créations, les deux compères ont développé une musique nourrie de plus de trente ans d'amitié. Tour à tour accompagnateur et soliste, toujours à l'écoute l'un de l'autre.
Invité par le saxophoniste Wayne Shorter, le quintette à vent Imani Winds n'aura pas fait l'unanimité. Le public marciacais serait-il peu enclin à l'exploration de sonorités nouvelles ? Mais ce n'est pas quelques poignées de spectateurs aux oreilles fragiles qui auront eu raison de l'esprit aventurier de Wayne Shorter. Un esprit que le musicien n'a eu de cesse de développer tout au long de sa carrière. Flûte traversière, hautbois, clarinette, cor anglais et basson. Une association de couleurs sonores variées, alliant la rigueur de la musique classique contemporaine à la liberté d'un jazz débridé. Une mise en bouche parfaitement représentative de l'oeuvre de Wayne Shorter, infatigable créateur. Son éternelle curiosité lui aura permis ce soir encore de restituer un jazz exigeant, aux structures complexes mais offrant aux plus attentifs des sensations d'une incroyable richesse.
"Rififi" à Marciac en ce troisième jour de festival. La mèche bien en place, Monsieur le Premier ministre François Fillon s'est évadé un instant de l'hémicycle national pour venir prendre la température du dôme gersois. Et bien lui en a pris puisque l'on a frôlé l'irruption. A l'origine de la secousse, la manifestation de deux points chauds très actifs. Le pianiste Brad Mehldau et le guitar-hero Pat Metheny. Un duo qui devint quartette avec l'arrivée au quatrième morceau d'une section rythmique apportant
de l'épaisseur à un contenu déjà bien consistant. Metheny, recroquevillé sur sa guitare, afin d'en épouser les formes et d'en maîtriser la fougue, parvient avec humilité à allier vitesse d'exécution et finesse du toucher. Sa main gauche, tel le funambule sur son fil, virevolte les cordes, féline. Mehldau, tout au contraire, adopte une posture impériale. Fier, le buste bien droit, le pianiste domine son instrument. Imperturbable et sûr de son jeu, il développe un style pur et dépouillé. Il va à l'essentiel, serein. Loin de sombrer dans les travers d'une démonstration technique complaisante, l'un comme l'autre ont su jouer avec le souci permanent d'une écoute réciproque. C'est finalement aux alentours de minuit que le public a offert sa première standing ovation, à laquelle le quartette a répondu en interprétant pas moins de cinq rappels !
Trois jours de passés. Encore dix à venir. Juste le temps pour ce festival unique de souffler lentement ses trente bougies. De remercier la génération d'artistes qui l'ont honoré pendant ces trois décennies. Et de souhaiter la bienvenue à tous ceux désireux de poursuivre l'aventure. Merci Marciac !
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