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HOMMAGE A MARIA CALLAS Créature du destin

Mathieu Menossi pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 17/09/2007

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HOMMAGE A MARIA CALLAS

Amour, scandale et trahison. Telle fut l’existence de Maria Callas, à l’image de son art. Disparue il y a trente ans, la plus grande prima donna du XXe siècle continue pourtant de vivre, et son chant de résonner à travers son souvenir sans cesse ravivé.

Pour preuve de cette éternelle fascination, cet hommage que le monde s'attache à rendre à la voix lumineuse de cette artiste absolue. Expositions, concerts, livres, disques... La Scala de Milan, dont Maria Callas fut une des plus grandes reines, propose depuis le 14 septembre deux expositions : 'Costumes de scène' et 'Images de coulisses'. A partir du 16 septembre, l'Opéra Garnier de Paris organise la projection du film de Philippe Kholy 'Callas Assoluta'. La mairie de Paris s'est également mobilisée en projetant, ce même 16 septembre sur le parvis de l'Hôtel de ville, le concert des adieux à l'opéra de la diva donné à Covent Garden en 1965. Les petits écrans, les radios ne seront pas en reste avec toute une série de programmes "spécial Callas", de France Télévisions à Mezzo, en passant par Arte, RTL, France Musique et Radio Classique. Et EMI d'éditer l'intégrale des enregistrements studio de la Callas (70 CD), ainsi qu'une anthologie 'Maria Callas éternelle' (CD et DVD).

Chanter pour être aimée

Cecilia Sophia Anna Maria Kalogeropoulos, née le 2 décembre 1923, à New York, aurait dû être un garçon… ou ne pas être. Sa mère, Evangelia, nourrit à son égard un sentiment proche de la haine, entre rejet et indifférence. Au physique ingrat de Maria, elle préfère la beauté de sa fille aînée, Jackie. Mais peu à peu, cette mère gorgone vit en sa progéniture l'opportunité de la préparer à ce qu'elle n'a jamais pu avoir. Une carrière de chanteuse. Plus tard, Maria Callas lui reprochera de lui avoir volé l'insouciance de son enfance pour lui imposer travail, discipline et assiduité. Conflictuelle et douloureuse, cette relation mère-fille eut une incidence incontestable sur la naissance chez la jeune Maria d’un appétit musical démesuré. Pour être aimée de cette mère frustrée et rancunière, la jeune adolescente se laissera envahir par cet intense désir de chanter, dont elle ne maîtrisera pas toujours les élans.

Une quête émancipatrice

Dès sa plus tendre adolescence, la vie de Maria Kalogeropoulos est marquée par cette seule quête d'une affection tendre et sincère. Cet environnement bienveillant, elle le trouve auprès de son professeur de chant, la cantatrice espagnole Elvira de Hidalgo. Les deux femmes se vouent un respect mutuel et pour la première fois, la jeune fille reçoit une considération toute désintéressée. Regardée, écoutée et entendue, la jeune fille s'abandonne à la bienveillance de sa protectrice et trouve dans sa voix une façon d’exister et de s’affirmer aux yeux de tous ceux qui n’ont cessé de la railler. Elle, “la Grecque” aux lunettes et aux rondeurs disgracieuses. Maria prend de l'assurance et se libère peu à peu du carcan maternel. A l'écoute du prodige, Elvira de Hidalgo s'enthousiasme, émue : ”Une véritable cascade de sons pas entièrement contrôlés, mais je me suis imaginée la joie que j’aurais à travailler à partir d’un tel métal, à révéler à celle qui les possédait, mais qui n’en avait pas conscience, des ressources dramatiques uniques.” Cette voix, Elvira de Hidalgo se chargera d'en explorer les moindres ressources, éveillant la conscience musicale de son élève, tout en l'initiant à l'art lyrique et à la complexité du bel canto.

Callas, cantatrice…

Cette voix reconnaissable entre mille. Une voix triple, avec un aigu, un médium et un grave. Cette voix et ses brisures, ces "passages" d'une voix à une autre que ses détracteurs mesquins feront passer pour des imperfections mais qui, tout au contraire, apparaissent comme l'expression d'une puissance dramatique incroyable, bien au-delà de la simple technique. Cette voix rebelle et indomptable dont elle s'efforcera de sculpter les "imperfections". Du registre mezzo à celui d'une soprano “colorature”, des rôles dramatiques et lyriques à ceux plus légers, Maria Callas se confronte à tous les registres. Car il s'agit bien de confrontation. Une soif infinie de connaissance qui la pousse à sans cesse repousser ses limites. Cultivant son goût de la performance, elle enchaîne les arabesques vocales. Dans l'adversité d'une rigueur exemplaire, Maria devient peu à peu Callas et prend conscience de son intime volonté de devenir une prima donna assoluta.

…et tragédienne

A cette voix, Maria Callas associe un instinct artistique hors du commun. Une volonté de comprendre le sens de ses personnages, de leur donner vie pour les incarner au mieux. Timide à la vie, elle se révèle une tragédienne-née à la scène. La plus grande depuis Eleonora Duse, la Sarah Bernhardt italienne, selon Luchino Visconti. A travers l’opéra, Maria Callas traverse les sentiments les plus absolus. Autant de chimères dont elle se délecte de livret en livret. Le personnage d'opéra, fait de chair et de sang, est pour elle un véritable support d'émotions sur lesquels elle s'appuie pour magnifier plus encore la force de la musique et du chant. Maria Callas "pense" le rôle pour mieux le sublimer. Callas est tour à tour Tosca, Violetta, Norma, Lucia ou Médée. On parle alors de la Callas aux cinq visages de gloire. Elle est amour, passion, trahison, vengeance. Plus qu'une interprétation, elle puise au plus profond de son être des émotions rêvées et confère à ses personnages une étonnante force vitale. En août 1947, sous la baguette du grand Tullio Serafin, elle se révèle aux yeux du public des arènes de Vérone en investissant une troublante Gioconda (de Ponchielli). Trois ans plus tard, dans ‘Le Turc en Italie’ de Rossini, aux côtés de l'indocile Luchino Visconti, Maria Callas connaît sa plus grande rencontre artistique et humaine. Un mélange d'admiration et de contemplation réciproque qui aboutira, en 1955, à une des 'Traviata' les plus époustouflantes jamais offertes au public de la Scala. La Callas y transcende le rôle de Violetta, l'animant d'une détresse et d'une audace indescriptibles. Presque effrayante. Symbole de cette volonté, Maria Callas ira jusqu'à vaincre son corps, en perdant près de vingt kilos, pour devenir une femme d'une très grande beauté, sorte d'ultime combat qui parachève son triomphe. Callas se dessine ainsi une personnalité à l’image des destins tragiques qu'elle s'approprie. Parfois, au risque de s'y perdre.

Maria, dans l'ombre de Callas

Pour se préserver de ce monde extérieur dont elle n'a jamais appris à maîtriser les subtilités, la diva se construit une vie de faux-semblants, empruntant à ses personnages traits du visage et noblesse du geste, caractères et sentiments. Ainsi se montre-t-elle entière, passionnée, éperdument amoureuse, mais aussi offerte, soumise et vulnérable. Auprès de son premier mari, l'industriel Battista Meneghini, Callas se retrouvera corsetée dans une cage dorée. Il sera sa voix, son nom, n'hésitant pas à s'exprimer au féminin. Sous prétexte de la préserver d'un extérieur impitoyablement vorace, Meneghini fera de Callas une marchandise qu'il s'amusera à vendre au meilleur prix dans les plus grands opéras du monde. Hiératique mais profondément humaine, elle sacrifie sa vie intime au profit de son désir absolu de chanter. Maria Callas se réfugie dans ce monde en trompe-l’oeil. Celui des décors d’opéra et des précieuses parures. La scène constitue pour elle un exutoire salvateur, où elle se plaît à vivre comme elle l’entend. Elle s'offre entièrement à son art jusqu’à en oublier de vivre elle-même. Pourtant, elle croit un instant y parvenir au bras du fantasque et richissime armateur grec Aristote Onassis. Loin des scènes de théâtre et des rumeurs haineuses, Maria souhaite alors reprendre l'ascendant sur Callas. Elle veut vivre. Onassis finira pourtant par lui brûler définitivement les ailes en lui préférant la belle veuve Jackie Kennedy. La diva plonge alors dans un profond désespoir, telle la Gioconda de Rossini, cette chanteuse de rue à l'italienne, abandonnée par son amoureux de marin pour l'épouse d'un riche notable. Jamais Maria Callas ne parviendra à rompre les liens indestructibles qui liaient sa vie au monde chimérique de l'opéra.

Phénomène vocal et génie dramatique, la “divina” aux yeux noirs a ébloui de son vivant les plus grands théâtres et opéras du monde. Elle a bouleversé l’approche de l’art lyrique en général et du bel canto en particulier, en associant à sa voix un engagement émotionnel unique. Décédée à l’âge de 54 ans un matin de septembre 1977, Maria Callas avait fini par se retirer dans son appartement parisien de l’avenue Georges Mandel. Fuyant l'amour qu'elle n'avait cessé de poursuivre, elle s’était figé dans un douloureux mutisme. Sa voix éreintée par des tournées mondiales incessantes, son âme fatiguée d'attendre qu'on la comprenne enfin, la Callas fit peu à peu silence, attendant que le destin lui prenne son ultime soupire. Pourtant acclamée aux quatre coins du monde, la vie de Maria Callas fut hantée par une profonde solitude. On l'a dite orgueilleuse, ambitieuse et horriblement désagréable. Mais où est le vrai entre un tempérament sans doute très exigeant et cette image de furie capricieuse ? La faute à ce perfectionnisme sans limites, sans doute. Si l’on pouvait lui reconnaître un caractère difficile, à la hauteur de ses exigences artistiques, cette agressivité carnassière dont ont fait part ses plus grands détracteurs a surtout été de l’ordre du fantasme. Le fruit pourri d’une aigreur refoulée. Au-delà de la légende, Maria Callas fut une incarnation du génie artistique et humain. Cantatrice tragique, prima donna fantasque au port de reine. Mais reine maudite qui ne domina jamais réellement son trône.

”J’ai eu le privilège de connaître une destinée extraordinaire. Je suis une créature du destin. Il s’est emparé de moi, il a tracé ma voie. Je ne m’appartiens pas mais suis le témoin extérieur de ma propre vie.”
Maria Callas, 1970

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