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Sur le bout des lèvres

INTERVIEW DE CARLA BRUNI

Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Mikaël Demets pour Evene.fr - Janvier 2007


Sur les lèvres de Carla souffle un vent de nostalgie, celui de poèmes anglo-saxons ensorcelants qu'elle a choisi de mettre en musique. Sur les lèvres de Carla, c'est tout l'amour de l'art, de l'esthétisme, de la littérature qui se livre... Rencontre avec une auteur-compositeur de talent devenue rédactrice en chef d'un jour pour Evene.


'No Promises' : un titre pour vous rassurer ?

Sortir un album est très agréable même si c'est inquiétant. Il y a toujours une appréhension par rapport à l'accueil, mais les échos sont bons. 'No Promises' est le bout d'une chanson et ne tient pas la promesse du premier : notamment parce que je chante en anglais.


Vous n'aviez pas peur de ne pas trouver de public en France ?

Les Français sont férus de poésie et de littérature. C'est vrai également qu'ils sont très proches de leur langue qui est très singulière. Chantée, elle est très différente des autres langues. Du point de vue de la substance, elle est très riche et exigeante. Et puis, je pense que l'on comprend quand il y a de la substance même si on ne maîtrise pas la langue ou que l'on ne tend pas l'oreille. Petite, je ne connaissais pas l'anglais mais j'écoutais des chansons de Dylan ou de Cohen et je savais qu'ils disaient quelque chose de fort.


Pourquoi avoir choisi ces poètes anglo-saxons ?

C'est un choix personnel parce qu'à l'époque j'écrivais en anglais et que j'avais envie de chanter dans cette langue. Je n'ai pas adapté des poèmes français parce que cela a déjà été tellement bien fait par de très grands auteurs-compositeurs comme Ferré, Ferrat, Brassens, Gainsbourg, Murat… Ils ont chanté Aragon, Rimbaud, Verlaine… Je n'aurais pas osé y retourner. J'aimerais peut-être chanter 'La Mort des amants' de Baudelaire dans un futur album. Ces poèmes parce qu'ils sont simples m'ont happée. Ils parlent d'amour et d'abandon et ont quelque chose d'atemporel.


Qu'est-ce qui vous touche dans la poésie ?

Sa densité. Elle est le contraire de notre époque où l'on dit très peu en beaucoup de phrases. Là, on dit beaucoup en peu de mots. J'aime également le rythme des poèmes. Ils ont leur propre musique. On l'entend bien dans la version de Gainsbourg du 'Serpent qui danse'. Sa musique colle simplement à celle du poème. En ce qui me concerne, parfois la rythmique du poème a amené la musique, parfois le sens…


Vous aviez des pistes ou vous avez pris une anthologie et commencé à la première page ?

J'ai pris l'anthologie. Les poèmes avec quatre-vingts strophes qui contenaient plein de mots que je ne connaissais pas. J'ai passé Shakespeare, Blake et les autres… En arrivant vers le XIXe siècle les poèmes ressemblaient davantage à des chansons, la rime se faisait plus présente, le sens plus sentimental.


Qu'est-ce que la musique ajoute à la poésie ?

Elle ne lui ajoute pas grand-chose, mais personnellement cela m'apporte beaucoup car je transforme les poèmes en chanson. Les poèmes existent sans la chanson et existeront après. Ils sont parfaits. De petits bijoux. J'aurais adoré les écrire. Mais je ne suis pas un poète. Ils sont passionnants et rassurants.




On a aujourd'hui tendance à oublier les classiques, à délaisser cette éducation esthétique, émotionnelle, voire morale. Pensez-vous combler un manque ?

Comme tous les gens très ignorants et autodidactes, je ne fonctionne qu'à l'instinct. Je peux adorer quelque chose très tardivement alors que tout le monde connaît. A l'inverse, je peux adorer des choses que personne ne connaît en étant persuadée que tout le monde connaît. Etre autodidacte, c'est être libre. A l'école, je ne dirais pas que j'étais un cancre, mais je ne savais pas apprendre les choses de façon méthodique. Je veux toujours comprendre les choses par moi-même. La culture que j'ai aujourd'hui est une culture de "penchants". J'entends, je vois quelque chose et ça me transporte… Et dans la foulée je m'intéresse à tout ce qui entoure cette découverte. En plus, je fonctionne de façon assez lente, assez antique. On m'a demandé quels étaient les livres que j'avais récemment lus et en répondant je me suis rendu compte qu'il n'y avait rien de récent. Je viens d'achever de lire 'Les Frères Karamazov'. Je n'ai pas lu le prix Goncourt. Je lis un peu de philosophie contemporaine mais côté littérature, j'en suis encore à Joyce, Dostoïevski, Flaubert. Il y a des textes dont je ne parviens pas à sortir. Côté musique, je sors très difficilement des Dylan ou des Brassens. Je suis un peu démodée. Démodée et autodidacte. Bilan : je chante des poésies du XIXe siècle ! C'était un projet beaucoup plus instinctif qu'artistique.


Faire le choix entre tous ces poèmes, cela a dû être compliqué ?

Oui et il y en a plein d'autres que j'ai mis en musique mais qui ne sont pas sur l'album. Le choix était souvent lié à la taille du poème. Ce n'est pas agréable de couper un texte. Ferrat le faisait avec Aragon mais l'auteur lui donnait son accord. C'était donc très différent. Tandis que répéter un texte me paraît moins gênant. J'ai donc souvent choisi des poèmes courts pour ne pas avoir à les couper mais juste à les répéter.


Vous avez collaboré une fois encore avec Louis Bertignac. Bertignac/Bruni, c'est un peu la belle et la bête, la pulsion face à l'esthétique apollinienne…

C'est peut-être moi la bête ! Non, nous avons trouvé un bon équilibre et nous partageons une véritable envie d'être ensemble. J'aime nos contrastes. Bertignac a une personnalité très précise : il est à 100 % dans la musique. Sa vie est pavée par ça. Ses journées, ses nuits sont musique. Travailler avec lui, c'est faire une plongée dans la musique et c'est très agréable. On travaille, on écoute plein de trucs, on joue pendant des heures. On cherche, on chante et rechante.
Lorsqu'il arrivait sur scène, c'était un bonheur… Je sentais un frémissement pas seulement de la part du public mais également de mes musiciens parce qu'ils savaient que Bertignac était du genre à partir tout d'un coup dans une autre direction. Alors tout le monde se tendait d'un cran. Répéter avec Louis ne sert à rien. Il improvise tout le temps.


Vous avez écrit pour de nombreux artistes : Julien Clerc, Bertignac… Aujourd'hui vous vous sentez davantage interprète ou compositrice ?

J'aime être auteur-compositeur. J'aime faire les deux. C'est merveilleux de ne partir de rien et d'aboutir à quelque chose ; La partie la plus ludique pour moi est sans doute la composition. L'écriture des paroles est plus laborieuse. La musique me remue de façon plus positive.


Est-ce que cet album sera en vente à l'étranger ?

Pour les Anglais dans un mois et demi et pour les autres Européens, il sort en ce moment. Je n'y avais pas vraiment pensé en faisant le disque. Je ne me suis pas dit que j'allais être sur MTV. Quant à l'Italie, ils ne comprennent toujours pas pourquoi je ne chante pas en italien (sourire).


Y aura-t-il une tournée ? Avec Bertignac ?

On n'a pas de date. La promotion se faisant dans de nombreux pays, elle se prolonge. Pour Louis, il faudrait que je le soudoie. Le problème, c'est que je suis marraine de sa fille que j'aime profondément. Si je lui enlève son père, elle va m'en vouloir. Plus sérieusement, Bertignac a beaucoup de travail pour lui-même et c'est difficile de lui demander un tel service. Si je ne fais que quelques dates en Europe, sans doute viendra-t-il. Je ne sais pas encore. Mais je sais qu'il ne pourra pas faire 200 dates avec moi.


Aujourd'hui vous n'appréhendez plus cette échéance, vous n'êtes plus une débutante ?

Débutante à 36 ans... (rires) J'ai réellement découvert le plaisir d'être sur scène. C'est totalement envoûtant : les lumières, le son. Quand on arrive, on croit mourir. Mais on ne meurt pas et il faut y aller. Le coeur bat la chamade comme le plus grand des premiers rendez-vous. Pourtant, je suis facilement exhibitionniste... j'ai défilé ! Mais chanter sur scène c'est autre chose. C'est sans doute pour cela que je ne l'ai pas fait à 20 ans.



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