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INTERVIEW DE CECILIA BARTOLI "Un voyage vers notre histoire"

Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 01/10/2007

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INTERVIEW DE CECILIA BARTOLI

Une Maria peut en cacher une autre… Alors que le monde lyrique vient tout juste de célébrer les 30 ans de la mort de la Callas, la mezzo-soprano romaine Cecilia Bartoli remonte plus loin encore aux origines du bel canto, en consacrant un disque, une tournée européenne et une exposition à celle qui plus que toute autre incarna le grand romantisme du XIXe siècle, la prima donna assoluta Maria Malibran (1808-1836).

A la rigueur que nécessite l'opéra, Cecilia Bartoli a souvent préféré la rigueur musicologique. Une façon pour elle de rester plus libre et de diversifier l'approche de son art. "Aventurière de l'art perdu", la cantatrice n'en finit plus de surprendre. Exubérante et entêtée, voilà près de vingt ans que la belle Romaine se consacre à la recherche. Au fil de ses récitals, elle redécouvre et fait découvrir des pans entiers de musiques oubliées, enfouies au plus profond des bibliothèques et auxquelles elle s'efforce de redonner leur éclat. Après Vivaldi, Gluck et Salieri, Cecilia Bartoli renoue avec l'essence même du romantisme. Celui de Donizetti, de Rossini et Bellini. A travers Maria Malibran, sans doute Cecilia Bartoli retrouve-t-elle un peu d'elle-même. Comme Malibran, elle a toujours cherché à s'émanciper musicalement. "A innover dans la tradition." Comme elle, elle est dotée de ce timbre délicieusement tourmenté de mezzo-soprano. Comme elle, elle a commencé sa carrière en interprétant les grands rôles du répertoire romantique. Hommage, pèlerinage lyrique, Bartoli revient sur les traces de celle qui fut la première diva de l'histoire de l'opéra, déesse du chant, fascinante et hypnotique.

D'où vient votre passion pour Maria Malibran ?

Ma première rencontre avec la Malibran s'est produite alors que je n'avais qu'une vingtaine d'années. Je venais de faire mes débuts dans le rôle de Rosina, dans 'Le Barbier de Séville’ de Rossini. Mon directeur artistique Christopher Raeburn m'avait alors offert un portrait de Maria Malibran en me la présentant comme "la plus grande diva romantique". A travers cette “rencontre”, c'était une façon pour lui de mettre en valeur les parallèles qui pourraient exister entre sa carrière et la mienne. Nous étions toutes deux mezzo-soprano et avons fait nos débuts dans le rôle de Rosina. Comme elle, j'ai ensuite découvert le répertoire mozartien, puis le répertoire baroque. Tout cela était particulièrement troublant. Et forte de tous ces points communs, j'entrevoyais pour la première fois la possibilité de marcher sur ses traces.

Pourquoi était-elle si exceptionnelle ?

A ses talents de cantatrice, elle alliait ceux de comédienne. Elle a véritablement bousculé les conventions du théâtre. Il y avait chez elle une profonde volonté d'interpréter ses rôles. De plonger dans leur univers. Elle souhaitait avant tout faire passer ce qu'elle ressentait au plus profond d'elle-même. Tout cela était très nouveau pour l'époque. Les grandes cantatrices du moment comme Guiditta Pasta (dont Maria Malibran fut contemporaine, ndlr) avaient pour habitude de suivre consciencieusement les consignes de mise en scène, exprimant la joie, la détresse ou la mélancolie à partir de mouvements précis, d'attitudes à respecter. Malibran a su se libérer de ce cadre rigide pour laisser libre cours à son interprétation personnelle, à son sens artistique. Formée à l'école de son père, le grand tenor et professeur de chant Manuel Garcia, Maria Malibran a su développer un sens inné de l'improvisation. Harpiste, pianiste, compositrice, elle était "artiste" au sens le plus absolu. D'un genre que l'on ne trouve plus aujourd'hui, où l'on a davantage tendance à se spécialiser. A l'époque, la versatilité était une qualité beaucoup plus recherchée et la Malibran en était un exemple extraordinaire. Elle parlait plusieurs langues. Elle fréquentait les poètes, les compositeurs, les peintres, les hommes politiques… Elle incarnait la femme libérée par excellence et savait donner de sa personne quand il s'agissait de défendre ses idéaux, artistiques, moraux, politiques. Un exemple : dans l'Italie sous occupation autrichienne, la censure voulut imposer une version remaniée de la 'Maria Stuarda' de Donizetti. Maria Malibran ne voulut rien savoir. Soit l'opéra était chanté dans sa version intégrale, soit elle quittait le théâtre. Elle a bousculé son époque. Le chant était un vecteur par lequel elle transmettait toutes ses idées, toute sa force et sa volonté de vivre.

Maria Malibran est considérée comme la première diva de l'histoire de l'opéra. Quelle influence eut-elle sur les compositeurs romantiques ?

En dépit de sa mort prématurée à l'âge de 28 ans, la Malibran a très vite marqué de son empreinte l'univers de l'art lyrique. Malheureusement, il y a toute une série de compositions écrites spécifiquement pour elle qu'elle n'a pas eu le temps d'interpréter. Il n'en reste pas moins que bon nombre de compositeurs comme Bellini ou Mendelssohn étaient littéralement fascinés par la Malibran. Par sa personnalité très forte, sa vitalité, sa musicalité et la qualité naturelle de son chant.

Quelle est l'origine de votre projet de tournée européenne autour de l'oeuvre de la Malibran et du romantisme italien ?

Il s'agissait avant tout de pouvoir montrer le bel canto dans une dimension différente. Pendant toute la tournée, je suis accompagnée par les musiciens de l'orchestre La Scintilla de Zurich qui a la particularité de jouer avec des instruments d'époque. C'est une façon de restituer à ce répertoire toute sa dimension et de se rapprocher un peu plus de la musicalité de la Malibran. L'occasion de redécouvrir tout un univers musical, de nouvelles expressivités, des associations de couleurs inédites. En outre, tous les instruments sont accordés selon le la de référence de l'époque, légèrement plus bas que le la actuel (430 Hz contre 443 Hz aujourd'hui, ndlr). Et entendre le bel canto dans sa tonalité originelle fut pour moi une incroyable victoire. Interpréter l'un des airs les plus connus du bel canto comme la 'Casta diva' de Bellini, avec les dynamiques originales, fut une véritable révélation. Souvent interprétée de façon brillante, la 'Casta diva' telle que l'avait écrite Bellini se rapproche davantage d'une prière, passant de piano à pianissimo à sotto vocce. C'est fascinant et troublant à la fois de se retrouver ainsi devant la partition autographe. Fallait-il respecter la tonalité traditionnellement choisie, celle des grandes sopranos dramatiques telles que la Callas ? Ou revenir aux indications originelles de Bellini ? J'ai choisi de respecter l'esprit de Bellini, quitte à en déstabiliser plus d'un.

Vos concerts seront accompagnés d'une exposition itinérante…

Oui, un camion-musée nous suivra durant toute la tournée, où seront présentés tous les objets de ma collection personnelle concernant Maria Malibran, sa musique, l'époque du romantisme et du bel canto (plus de 200 documents authentiques, ndlr). Des tableaux, des lettres, des partitions autographes avec les annotations originales, des bijoux, diverses ornementations… Ce sont des objets qui m'ont beaucoup aidée à comprendre la femme et sa musique. Pour le bicentenaire de la cantatrice, j'ai pensé que ce serait une bonne idée de partager cette collection avec le public afin que tout le monde puisse s'imprégner de cette époque et du personnage de Malibran. C'est une façon de rendre les choses plus concrètes.

En allant ainsi à la rencontre du public, c'est une façon de démocratiser encore un peu plus la musique classique et l'art lyrique en particulier…

Oui, c'est une façon de diffuser et de sensibiliser un large public. Dans ce projet, il y a des musiques dont c'est le premier enregistrement. Il y a là une dimension historique très excitante. Comme un voyage vers l'histoire. Vers notre histoire. Maria Malibran, c'était "la Malibran" en France, "The Signorina" aux Etats-Unis, "Madame de Bériot" (du nom de son deuxième mari, ndlr) en Belgique, "la Marietta" en Italie ou encore "la Mariquita" en Espagne, la terre de ses ancêtres. Chacun se l'était appropriée. A travers cette tournée européenne, chacun pourra (re)trouver un peu de "sa" Malibran.

Vous venez de créer une fondation, en Suisse. Quelle en est la philosophie ?

De porter la musique, de la faire découvrir au plus grand nombre. Notamment les musiques injustement disparues, peu reconnues. Mais aussi aider les jeunes compositeurs. Je me suis entourée de musicologues avec qui l'on dépoussière des oeuvres jusqu'ici ignorées. C'est un travail que je mène depuis 1999 avec la sortie du ‘Vivaldi album’. Il s'agit d'innover en se plongeant dans la tradition. C'est absolument passionnant.

Comment avez-vous choisi les morceaux qui figurent sur l'album 'Maria' ?

Il s'agissait de montrer toute l'étendue de la vocalité de la Malibran. De montrer sa grande expressivité, son registre très large, sa dramaturgie. Bref, de révéler toutes les facettes du personnage. Mais aussi de faire découvrir ce qu'est la musique romantique européenne. De Bellini à Mendelssohn, en passant par Hummel et Halevy. C'est un voyage entre l'Italie, l'Allemagne, la France… Un voyage à travers le monde de Malibran, les grands rôles qu'elle a incarnés et les compositeurs qui ont écrit pour elle.

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