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De l’exil d’un artisteINTERVIEW DE CHARLELIE COUTURE
Vous êtes parti vivre à New York et vous avez enregistré là-bas. Quel regard portez-vous sur ce départ ?
Dans ‘Même à Spielberg’, vous évoquez les refus et la persévérance. On vous a souvent dit non ? Plus tu veux faire de trucs, plus on te refuse. Surtout en France, c’est carrément une manière de fonctionner. On refuse à tout le monde. Aux grands comme aux petits. C’est devenu systématique, dans ce pays, de considérer que les progrès se font par l’antithèse. Les gens croient que l’antithèse est plus importante que la thèse. C’est un point de vue. New York, c’est différent ?
Et New York, c’est une parenthèse ou une installation longue ? Je vois bien sur ma tombe “Né à Nancy en 1956 - Mort à New York en…” Ca me ressemble assez. On vous sent un peu aigri par rapport à la France ?
Sur ‘New Yorcoeur’, vous chantez en français et en anglais. Est-il destiné aux deux publics, américain et français ? It’s just because sometimes I think in english, and sometimes I do think in french. Si je veux faire un disque là-bas, je le ferais peut-être en anglais, mais je n’en ai pas du tout l’intention. Je n’ai pas envie de tourner longtemps pour faire la promo de mon disque, d’un bled à l’autre. Je l’ai fait ici, ça suffit. Je ne suis pas parti pour ça. Je suis français, ma langue reste le français. Mes références, mes jeux de mots, mes blagues sont en français. L’humeur, la sensibilité, je les exprime en français. Pour intervenir à un niveau poétique, il ne faut pas seulement comprendre les mots. C’est ce dont ne se rendent pas compte les gens qui écrivent en anglais en France. Ce n’est pas parce qu’ils chantent en anglais que c’est une pensée anglaise. Ce sont souvent des lieux communs d’une banalité effarante… Comment s’est passé le travail de composition et la création de l’ambiance musicale de ce disque ?
Abd al Malik, Grand Corps Malade, quels sont les autres artistes que vous appréciez ? The Strokes, Jack Johnson, Citizen Cope… Rien de français ? Ben j’ai acheté Tété : j’ai trouvé ça nul. J’ai acheté le dernier Murat, parce que j’aime bien le mec et que je suis fidèle à un état d’esprit : je me suis emmerdé… J’aime beaucoup M. J’avais bien aimé Miro mais maintenant j’aime moins. Et quel regard portez-vous sur la nouvelle scène française ?
’New Yorcoeur’ mêle engagement et pensées plus légères… Etre un homme, c’est être aussi bien intéressé par le foot que par l’économie. Je suis un artiste, je raconte ce que je ressens. Je ne veux pas transformer l’existence des gens. Ca c’est le boulot des hommes politiques. Il y a quand même une responsabilité de l’artiste ? Un homme politique a pour tâche de changer les choses. Moi, j’exhale un parfum et s’il est bon les gens se régalent de le respirer. C’est tout. Même si je veux intervenir sur le monde quel droit j’ai. Je m’efforce de le faire, je signe des trucs… Mais pour rappel, Springsteen, Sean Penn et Clooney se sont largement engagés contre Bush et ça n’a absolument rien changé à la décision des gens. En tant qu’artiste, tu dis ce que tu penses, parce que tu penses devoir le dire. C’est d’ailleurs ce que je fais sur mon site. Dans les artistes, tu as ceux qui partent de l’irréel, les artistes de la fantasy qui évoquent le fantasme. Et puis, les autres qui partent du réel et le transcende pour faire apparaître des choses que l’on ne voit pas. Faire apparaître une révolte possible ? C’est ce que j’évoque dans ‘Une certaine lenteur rebelle’… Aujourd’hui se révolter, c’est peut-être ralentir et freiner le système. Mais comme toutes les rebellions, c’est un acte individuel qui ne correspond pas à ce que pensent la plupart des gens. La majorité pense : “Vas-y ralentis et je pourrais te passer devant et prendre ta place.” Poutine qui dit que si le pôle Nord fond, c’est tant mieux : il pourra passer là-haut pour aller de l’autre côté. Effrayant ! Enfin, mon disque raconte tout ça avec des textes que j’ai voulu noirs et lucides. Votre parcours a quelque chose d’inquiétant dans le sens où il symbolise la fuite des artistes… C’est dommage, mais c’est comme ça… J’expose en ce moment à Paris, en dehors des routes maritimes, dans le 12e, rue Neuf des Boulets. Il n’y a jamais personne. L’info est passée mais comme ça sort des sentiers battus les gens ne se déplacent pas. De la même façon, je sais que j’ai perdu de l’argent sur les 3 derniers albums, que je suis pas invité dans les festivals, que je n’arrive pas à décrocher une émission grand public. Après on me demande quand est-ce que je reviens... Ben, on verra. Quand j’aurais le sentiment que je peux exercer mon métier en France également. Car quels que soient les smileys ou les Abd al Malik qui me serrent la pince en me disant “Big respect man”, ce n’est pas avec ça que je vis. Et qu’en est-il de ceux qui commencent ? Tu prends un Usthiax, qui vit à Marseille et écrit des superbes chansons. Pourquoi ce mec n’existe pas ? Il a eu droit à trois lignes dans Libération. Aujourd’hui ce qui branche c’est le cul, la came… les trucs croustillants. Ca n’altère pas le feu que j’ai en moi dans la mesure où là-bas j’ai retrouvé du grain et la force que je suis.
Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Rémy Pellissier pour Evene.fr – Octobre 2006
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