mercredi 10 février

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L'éruption balkanique

INTERVIEW DE GORAN BREGOVIC


Goran Bregovic est un homme très actif. Avec son Orchestre des mariages et des enterrements, il vient de clore une mini-tournée en France en octobre, dont une date au Zénith de Paris. Il a présenté sur scène les nouveaux titres issus du 'Goran Bregovic's Karmen (with a happy end)', sorti en mai 2007.


C'est par un bel après-midi de printemps que nous nous dirigeons vers la terrasse d'un grand hôtel parisien, où nous attend Goran Bregovic. Le compositeur nous accueille cordialement et nous invite à sa table. C'est autour d'un verre que cet entretien très détendu et amical peut commencer…



Retour vers le passé… Que retenez-vous du statut de rock star que vous aviez dans les années 1980 ?

J'ai commencé très tôt, je jouais dans les bars de strip-tease quand j'avais 16 ans. Je savais que mon destin serait de faire de la musique. Après, je n'ai pas joué pendant mes études de philosophie et de sociologie. Et, à l'époque du communisme, quand tu faisais des études de philosophie, tu devenais professeur de marxisme… Je pense que professeur de philosophie, c'est le métier le plus triste au monde. Qui a besoin de philosophie à l'âge de 17 ans ? Alors, j'ai fait mon disque, et il m'a sauvé la vie, je suis devenu tout à coup une star du rock et j'ai échappé à ce destin de professeur. (rires) Au début, c'était vraiment joyeux parce que tout le monde s'imaginait riche et célèbre… Mais après quelques années, c'est devenu une routine et je jouais avec de plus en plus de difficulté. Déjà, avant la guerre, j'avais pris ma retraite… Quand la guerre à Sarajevo a commencé, j'étais à Paris et j'ai dû recommencer à zéro. Aujourd'hui quand je regarde cette période, je suis assez ému. On a fait, l'année dernière, après vingt ans, trois concerts à Sarajevo, Zagreb et Belgrade, et c'était un grand moment pour tout le monde parce que la musique de mon groupe est peut-être la dernière chose élégante qui reste de ce pays déchiré. J'ai l'impression que les gens avaient envie d'être ensemble sans distinctions entre Serbes et Croates… Juste être ensemble et chanter. C'est joli de voir qu'après cette guerre terrible, on a encore des chansons qu'on peut chanter tous ensemble. Donc vers 30 ans, j'en avais assez du rock qui a toujours besoin d'amplifier tout, l'image, le son, les personnages... Maintenant, j'ai découvert un moyen de faire la musique sans toutes ces choses un peu ridicules. Alors quand je regarde cette période rock, c'est un peu confus, j'ai parfois un peu honte, mais ces trois concerts m'ont donné une jolie émotion ! (rires)


Comment s'est passée la transition entre le rock et votre musique actuelle ?

En réalité, c'est toujours la même chose, j'ai toujours écrit une musique influencée par la musique traditionnelle, mon rock comme ma musique actuelle. Aujourd'hui je ne me cache plus derrière cet habillage rock ridicule. Mais je fais toujours la même chose. De Stravinsky à Bartok en passant par Gershwin, c'est toujours la même méthode, qui consiste à voler à ta tradition pour créer ta musique.


Quel rapport entretenez-vous avec vos racines, alors que vous avez été contraint à l'exil au moment de la guerre ?

Je pense que ce n'est pas par hasard qu'une partie de l'histoire de l'art appartient aux artistes en exil, parce que c'est une position humainement proche de la panique, mais artistiquement très précieuse. Au début, j'avais le sentiment que ma petite culture provinciale n'était peut-être pas assez intéressante. Et pourtant ici, à Paris, j'étais entouré par des artistes d'origines très diverses, et même de cultures plus petites encore que la mienne. Et, tout d'un coup, il y a eu une sorte de nostalgie productive. Au début je regardais la télé comme un fou, et puis je me suis dit qu'un jour, je voudrais peut-être être fier de quelque chose, donc j'ai refait de la musique. J'ai bossé dur pendant la guerre. J'avais besoin d'argent. Mais c'était vraiment une occasion précieuse de pouvoir recommencer à zéro.


D'où vient le nom de votre Orchestre des mariages et des enterrements ?

C'est un clin d'oeil, parce qu'avant de jouer avec moi, mes musiciens étaient tous spécialistes des mariages et des enterrements. Je viens d'un endroit où ces cérémonies sont les moments les plus importants dans la vie ; pas seulement dans la vie privée mais aussi dans la vie sociale. Pendant l'enterrement, vous jouez la musique préférée du mort, même si c'est une musique joyeuse. Et moi, en tant que compositeur, j'aime bien l'idée que ma musique est jouée dans les mariages et dans les enterrements, parce que si tu veux être un compositeur important, ta musique doit être jouée dans des moments importants.


Quelle forme a votre orchestre actuellement ?

J'ai une grande formation de 45 instruments avec laquelle je joue des morceaux écrits pour orchestre. C'est un orchestre symphonique, mais j'ai remplacé certains instruments par d'autres que j'aime particulièrement. Les bois sont remplacés par des instruments traditionnels, et les percussions par d'anciens cuivres militaires. Dans le choeur, il n'y a que des hommes, des chanteurs d'église orthodoxe. Quand je joue les chansons, je joue avec une formation plus petite. Mon opéra est écrit pour une formation de 12 ou 13 personnes, que des cuivres et des chanteurs.


Lorsqu'on écoute votre dernier album, 'Karmen', on retrouve une multitude d'influences. D'où vous viennent-elles ?

Je viens d'un endroit où il n'y a rien de pur, un endroit "Frankenstein" musicalement. La composition n'est pas rationnelle, elle vient de ton vécu. Depuis mon passage dans les bars de strip-tease jusqu'à la musique que je fais aujourd'hui, tout se mélange. Il n'y a pas de volonté de fabriquer un art à partir de certaines influences. Je ne crois pas à cette méthode. Je connais beaucoup d'artistes malins qui composent comme ça, mais ce ne sont pas de bons artistes. Je crois plutôt à une méthode où on laisse les choses vivre afin qu'il se passe quelque chose entre la musique et les musiciens.


Quelle place occupe la musique gitane dans le monde d'aujourd'hui ?

Dans l'histoire, les compositeurs ont toujours été influencés par la musique gitane. Dans les Balkans, quand j'ai commencé à faire de la musique, je me souviens que mon père, qui était colonel, m'avait dit : "Mais tu ne vas pas faire ce métier de gitan !" En tout cas, le moment de la véritable reconnaissance de l'apport de la musique gitane dans les cultures européennes est très proche…


Après toutes ces expériences, comment êtes-vous venu au cinéma ?

Les stars de rock ne font pas de musique de films habituellement. Je l'ai surtout fait pour l'argent. Ma première musique de film, c'était 'Arizona Dream', pendant la guerre. Mais aujourd'hui, je ne fais plus de cinéma. Je compose une musique qui est trop mélodique ou trop agressive pour les films. J'ai eu la chance de tomber sur des films comme 'La Reine Margot', qui supporte un compositeur comme moi, ou sur Kusturica. Heureusement que je n'ai pas besoin de ça, parce que je ne suis vraiment pas bon !


Le travail de composition pour le cinéma est-il différent du travail de composition classique ?

Pour moi non, parce que je ne suis jamais dans une situation où l'on me demande une musique "à la carte". J'ai travaillé pour des films qui sont en dehors des grandes industries. Les metteurs en scène pour lesquels j'ai écrit sont intelligents et laissent une grande liberté au compositeur. Quand ils revoient leur film avec la musique, c'est comme s'ils le regardaient pour la première fois. La musique, c'est quelque chose qui joue beaucoup sur l'image, et donc sur le film.


Après le cinéma et le théâtre, vous vous lancez dans l'opéra avec votre nouvelle composition, 'Karmen'. Comment s'est passée cette évolution ?

J'ai pris l'habitude d'écrire avec des images. Je pense que c'est pour ça que je suis tombé dans l'opéra. Ce n'est pas une structure narrative chantée qui existe chez nous. Je ne voulais pas vraiment rentrer dans une structure dialoguée, ténor, baryton, soprano. Dans mon opéra, il n'y a que des monologues. Je veux que cet opéra rentre dans le répertoire de petits orchestres et qu'il soit joué dans les endroits où ils se produisent. Sur mon site internet, il y aura les partitions et les livrets, disponibles dans toutes les langues et en accès libre. J'aime bien l'idée que les petits orchestres pourront jouer cet opéra pour un bakchich, dans un mariage, dans une fête, pour les gens qui boivent et qui dansent, qui n'ont pas l'obligation de se comporter comme dans les vrais opéras. J'ai joué 'Karmen' aussi bien dans les théâtres les plus prestigieux que sur les marchés. Je ne refuse rien parce que cet opéra est pour les petits orchestres qui ont peu de moyens.


Pourquoi avoir choisi de composer une nouvelle version de 'Carmen' ?

J'ai la mauvaise habitude d'aller au théâtre pour boire. Quand je veux écouter de la musique, je vais dans les bars gitans et quand je veux boire, je vais à l'opéra. Une fois, j'étais donc à l'opéra, pour voir 'Carmen', et peut-être ai-je trop bu, je ne me souviens pas… Je me suis dit que si j'amenais un gitan écouter un seul opéra, je voudrais que ce soit celui-là. Le lendemain, j'ai commencé à imaginer un film, avec l'idée de raconter une histoire vraie comme peut-être Mérimée quand il a écrit pour Bizet. Je voulais raconter, encore une fois, cette histoire d'une fille de l'Est qui, avec une petite promesse, part en Occident pour se prostituer. J'en suis arrivé à une histoire terrible très connectée à l'histoire du 'Carmen' original. Ensuite, il a fallu écrire cet opéra et je me suis dit que je pouvais faire ce que je voulais. Et j'ai écrit une fin heureuse où je marie tout le monde, parce que c'est comme ça que les gitans imaginent une fin heureuse : tout le monde doit se marier... Carmen est plus que le personnage d'un opéra de Bizet, c'est l'archétype du personnage qui ne fait pas de compromis avec la liberté.


La suite, des projets ?

Je veux rester un peu avec 'Karmen' parce que, maintenant, je voudrais réaliser un film. J'aime bien être débutant. Je ne veux surtout pas rentrer dans la routine !


Propos recueillis par Marie Morin et Rémy Pellissier pour Evene.fr - Juin 2007


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Avis de KENAVOBREIZH  La note none : 5/5
Tout simplement génial.


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Les auteurs & [célébrités]

Goran Bregovic

Goran Bregovic

Compositeur et musicien yougoslave
Né à Sarajevo le 22 Mars 1950

Né d'une mère serbe et d'un père croate, Goran Bregovic a fondé son premier groupe, le Bouton blanc, dès l'âge de 16 ans. Pour faire plaisir à ses parents, il poursuit des études de philosophie et de sociologie, qui l'auraient sans doute conduit dans l'enseignement si l'énorme succès de son premier disque n'en avait décidé autrement. Devenu une "rock star" dans son pays, il joue jusqu'à [...]

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